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"J'apprends au public non-francophone à devenir autonome"

Farrah, 23 ans, est formatrice en ateliers socio-linguistiques. Un métier avec un nom barbare, qui consiste à rendre autonomes des personnes qui ne maitrisent pas la langue française. Elle est bénévole. Entretien.

 

 

Captcha. Avec quel type de public travailles-tu ?

Farrah. Je travaille avec un public exclusivement féminin, de toutes origines : maghrébines, asiatiques, africaines, portugaises, pakistanaises. Elles sont âgées de 24 à 65 ans. Elles ont en commun leur difficulté à maitriser la langue française.

C. Comment communique-t-on étant donnée la barrière de la langue ?

F. Beaucoup par mimétisme, par les expressions du visage. On utilise parfois des dessins, des images. Un outil comme internet est très utile car il nous permet de trouver immédiatement l'illustration correspondant au mot recherché.

C. Qu’est ce qu’elles recherchent en venant à tes ateliers ?

F. Premièrement, à rencontrer des personnes se trouvant dans le même cas qu’elles. Se changer les idées, parler, avoir une vie sociale.
Ensuite, devenir autonomes dans les espaces sociaux : administrations, commerces, hôpitaux, etc.
Enfin, apprendre à lire et écrire.

"Les cours sont entièrement gratuits."

C. Sont-elles volontaires ? Quelles démarches doivent-elles entreprendre pour assister à ces ateliers ?

F. Elles sont volontaires : dans un premier temps afin de mettre toutes les chances de leur côté pour renouveler leurs récépissés ou cartes de séjour (à noter qu’une partie d’entre elles a déjà la nationalité française), même si ce n’est pas la motivation première de leur présence aux ateliers, car il ne s’agit pas d’une obligation, et qu’elles peuvent à tout moment quitter la formation.
L’inscription se fait à la mairie. Elles passent une évaluation, seules ou accompagnées, pour juger de leur niveau et de leurs attentes, et ainsi être orientées vers différentes structures en fonction de leurs besoins. Les cours sont entièrement gratuits.

C. Pourquoi le public est-il exclusivement féminin ?

F. C’est la particularité de notre association. Les femmes sont plus à l’aise et s’ouvrent plus facilement, le travail est donc facilité et les progrès plus rapides. Cela nous permet également d’aborder des sujets réservés aux femmes et de les sensibiliser à des questions de santé (dépistage du cancer du sein, gynécologie, etc).
Par ailleurs, afin de faciliter le présentéisme des mamans, l’association a mis en place une garderie pour les enfants de moins de trois ans, gratuite elle aussi.

C. Comment se déroule une journée ordinaire en ASL ?

F. Les cours sont répartis sur trois jours (lundi, mardi, jeudi), pour un total de douze heures hebdomadaires. Un CVS (Centre de vie sociale) met gracieusement à notre disposition l’accès à deux salles de cours.
Chaque formatrice organise ses ateliers à sa guise. Pour ma part, je travaille ainsi :

- une journée sur la découverte des espaces sociaux : retrouver une adresse sur un plan, reconnaitre un logo, remplir un document administratif, etc.

- une deuxième journée axée sur la pratique orale de la langue : dialogues, débats, discussions libres

- une troisième journée destinée à l’apprentissage de l’écrit : lire les jours, l’heure, écrire des mots simples.

Ponctuellement, nous travaillons également sur des projets extérieurs.

"Les stagiaires ont composé elles-mêmes des poèmes, qui ont été

exposés dans différents centres de vie sociale et culturelle"

C. Peux-tu nous en dire plus à propos de ces projets ?

F. Cette année, nous avons travaillé sur la francophonie : l’objectif était de permettre aux stagiaires de composer elles-mêmes des poèmes, lors de séances organisées avec des bibliothécaires bénévoles. Leur travail a été exposé dans différents centres de vie sociale et culturelle, et trois rassemblements ont été organisés pour partager sur scène les créations de différentes associations.
Nous avons également abordé le thème de la transmission du savoir, des origines, etc, pour la conception d’un livret destiné à d’autres associations.

C. En dehors des ateliers, que faites-vous pour les ouvrir au monde extérieur ?

F. Des débats sont régulièrement organisés autour de sujets très divers : l’alimentation, la parentalité, la violence à l’école … Nous organisons également des fêtes inter-associatives. Nous permettons aussi à notre public et à leurs enfants de participer à moindre coût à des activités extérieures : découverte du marché de Noël aux Champs-Elysées, cirque Gruss, France Miniature, journée à la mer, etc.

"Je garde tout de même l’impression de ne jamais en apporter assez."

C. Est-ce que tu es satisfaite de ce que tu leur apportes en tant que formatrice ?

F. Il s’agit d’un véritable échange. Je leur apporte l’apprentissage de la langue française, l’autonomie, le soutien moral. Elles m’apportent leur vécu, leurs conseils, leur expérience de la vie.
Je garde tout de même l’impression de ne jamais en apporter assez.

C. Cela crée une frustration ?

F. Oui et non. Je suis frustrée de ne pas pouvoir toujours les aider dans tous leurs problèmes. Mais c’est aussi une motivation supplémentaire, c’est ce qui me pousse à continuer à les épauler et à les rendre complètement indépendantes.

C. Te limites-tu à la résolution de problèmes du quotidien (aller à la poste, comprendre une ordonnance …) ou entres-tu parfois dans la vie personnelle de tes stagiaires ?

F. Quand on se retrouve face à un tel public (situation d’exil, absence d’activité professionnelle), on passe forcément par l’écoute de problèmes personnels. Il est difficile de passer à côté si on veut travailler de la meilleure manière possible.

C. Tu te limites à l’écoute ?

F. Non. Il m’arrive de les orienter vers des structures compétentes (avocats, assistantes sociales, etc), ou de les conseiller plus directement si je m’en sens capable.

C. Y’a-t-il des cas où tu es allée au delà de ton métier ?

F. Oui, certains sujets me touchent personnellement. On essaye alors d’agir en privilégiant l’humain avant le professionnel.

Quand on se retrouve face à un tel public, on passe forcément par l’écoute de problèmes personnels.

C. Les résultats sur les femmes sont-ils satisfaisants ?

F. Globalement, oui. Elles gagnent surtout en confiance, s’expriment donc beaucoup plus facilement, et gagnent ainsi en autonomie.

C. Quelles sont les difficultés rencontrées par l’association ?

F. Les associations ont de moins en moins de subventions, elles font donc de plus en plus de contrats courts et peu rémunérés : le public se retrouve alors fréquemment avec une formatrice différente, ce qui pose des problèmes de suivi. On se retourne alors vers le bénévolat, qui devient lui aussi de plus en plus rare. Je poursuis mon travail malgré le fait que je ne suis plus rémunérée, car c’est un métier passionnant, qui m’a enrichi aussi bien sur le plan personnel que professionnel.

One thought on “"J'apprends au public non-francophone à devenir autonome"

  1. Super démarche et bon courage ! On (les gros médias et nous le peuple ) a trop tendance à ne parler ( se focaliser) que des problèmes d"intégration (sans parler des solutions) alors qu'il existe plein de choses qui dépassent le simple cadre de l'apprentissage d'une langue. Cette interview le montre : on est dans l'échange, dans l'enrichissement commun et partagé.
    Leur apprendre à lire et à écrire, c'est leur permettre de s'intégrer mais aussi leur permettre de lever des malentendus, de partager leurs expériences, parcours, cultures.

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