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La Rumeur - Tout brûle déjà

Cinq ans. Cinq ans déjà que La Rumeur n'avait pas rappelé à l'ordre le rap français. Pas cinq années d'absence totale, bien sûr : trois mixtapes nous ont permis de patienter, l'une en 2007 (les inédits), l'une en 2008 (Nord Sud ... Episode 1), l'une en 2009 (Nord Sud ... Episode 2). Et puis, un téléfilm (De l'encre, diffusé sur Canal+ en 2011). Entre temps, une étape importante : la fin d'un marathon judiciaire entamé en 2002, suite à une plainte du ministère de l'Intérieur (dirigé à l'époque par Mr Sarkozy), pour "diffamation publique envers la Police Nationale". Quatre procès, quatre relaxes. Enfin l'occasion de parler musique.

Cinq ans depuis le dernier album. Un quinquennat. Rapprochement facile, mais logique : comme en 2002, comme en 2007, il parait entre les deux tours du scrutin présidentiel. Pourtant, résumer La Rumeur à du rap politicard anti-sarkozyste serait terriblement réducteur. Les thèmes restent les mêmes : racisme, misère, marginalité, insertion ... Le ton est souvent cynique, sombre. Peu d'espoir, peu de couleurs. Treize pistes, une seule envolée légère, "Quand je marche tu cours», ponctuée d'égotrip et musicalement plus enjouée.

On note d'ailleurs une vraie évolution musicale depuis le très métallique "Du cœur à l'outrage". Les prods sont moins minimalistes, bien que toujours estampillées La Rumeur. Les beats sont secs, les mélodies pour la plupart cassantes. Les influences rock sont toujours visibles (Périphérie au centre, Tout brûle déjà). On apprécie aussi quelques prises de risques, notamment sur les refrains (intéressantes comme sur Tous ces mômes vont grandir, un peu lourdes sur Affaire à suivre).

On touche les sommets sur les morceaux les plus mélancoliques. La Rumeur a cette qualité trop peu présente dans le rap français, celle de savoir faire dans le sombre, le triste, le quasi-suicidaire, sans tomber à aucun moment dans le misérabilisme. Première étape : Un soir comme un autre, qui réunit Ekoué et Le Bavar sur une prod old school de Kelvaz. Chronique déprimée d'«un soir de cafard comme ça», d'«un de ces hivers trop froids», où l'«on cogite salement sur nos insomnies». Seconde étape, on atteint l'apothéose : Petite Laura, solo du Bavar. Hommage à une camée, «sans plus un poil de graisse, et le cerveau dans le brouillard», toujours «sous coke, exta, héroïne en sachet», «les chicos déchaussés», et qui finit avec «un dernier shoot coupé à la mort au rat», «un trou dans l'estomac». Un morceau qui titille les sommets, et qui finit d'assoir la nouvelle dimension de son auteur, cantonné depuis trop longtemps à l'arrière-plan du groupe, derrière les plus médiatiques Ekoué et Hamé.

Exceptée la dernière piste, aucun featuring à se mettre sous la dent. Et honnêtement, on ne s'en plaint pas. Il s'agit d'un véritable album de La Rumeur, un groupe qui a toujours voulu rester en marge, musicalement comme médiatiquement. A propos, et si les journalistes du Monde ou de Libération aiment rappeler à chaque fois le niveau d'études des différents membres du groupe, on apprécie de ne pas voir Ekoué, par exemple laisser transparaitre son parcours à Sciences-Po sur disque. Le concept du rappeur diplômé analogue au nègre savant du XVIIIème siècle, laissons cela à Youssoupha. La Rumeur reste à sa place : celle d'un groupe de rap qui fait passer son discours et ses vérités avant le reste.

Et à l'heure où les français essayent de convaincre que la France est forte, que le changement c'est maintenant, Ekoué, Hamé et Le Bavar arrivent comme une baffe en pleine gueule, nous balancer une vérité aussi simple qu'irréfutable : tout brûle déjà.

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