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Howard Street (La Rue) de Nathan Heard

Dans le ghetto de Newark (New Jersey), il y a une rue dont le nom fait trembler les braves gens : Howard Street. Prostituées, maquereaux, dealers, voyous, flics ripoux s'y livrent, sans se cacher, à leurs trafics. Non, ceci n'est pas un spin-off de The Wire.

15 années ... 15 longues années passées dans diverses prisons du pays ont donné le goût de l'écriture à Nathan C. Heard. Au départ, il a un goût prononcé pour les biographies de joueurs de base-ball, pour Edgar Rice Burroughs, jusqu'à ce qu'un prisonnier de la Trenton State Prison, avec lequel il partage sa sentence (attaque à main armée), lui recommande des écrivains aussi prestigieux que Samuel Beckett, Jean Genet, Norman Mailer, Chester Himes et Richard Wright.

Nathan Heard découvre que le savoir est une arme, du moins une arme différemment exploitable que celle qu'il pointait sur les guichetiers de banque lorsqu'il était dehors. A partir de là, il se croit capable d'écrire quelque chose de supérieur aux contenus des pulps qui courent de mains en mains, de cellules en cellules. Il se met à la tâche et La Rue est publié un mois avant sa mise en liberté, en ce Noël 1968.

L'époque est mouvementée. Les émeutes sanglantes de Chicago Washington DC et Baltimore, déclenchées par l'assassinat de Martin Luther King l'année précédente, sont encore dans toutes les mémoires. Des écrivains noirs comme James Baldwin sont sortis de l'ombre. Le thème de la discrimination raciale (mais aussi sexuelle pour Baldwin) est récurrent dans leurs œuvres.

L'idée d'appartenir à ce cercle très privé d'écrivains afro américain n’a jamais effleuré l'esprit de Nathan Heard. Il est le fils d'un ouvrier et d'une chanteuse de blues, a quitté l'école très tôt et s'est aussitôt fait recruter par la rue. Pendant que les autres écrivains s'unissent afin d'entrevoir une issue favorable à la tragédie esclavagiste, Heard fixe les limites de son terroir littéraire à la seule Howard Street, la rue du ghetto de la ville de Newak (New Jersey) où il a grandit.

Autant le dire tout de suite, Heard n'envisage aucune solution politique à la misère du ghetto. L’Amérique est en train de déverser bombes et napalm sur le bourbier vietnamien, le Black Panther Party a le poing ganté de noir et prône l'autodéfense, les hippies rejettent leur société et du coup baisent à en perdre haleine, pourtant aucun écho du monde extérieur ne vient perturber le scénario du roman. Seule une mélodie de Miles Davis parvient à s'immiscer dans le huis clos... Si ce n'est la radio qui diffuse prêches et chants sacrés ; lesquels font office d'emplâtre sur une jambe de bois dans ce no man's land où la Fatalité consume les maigres destins de Hip, Franchot, Gypsy Pearl, Anna Mae Poole, Red Shirt Charlie, Slim Mc Nair, Cowboy et bien d'autres encore.

Howard Street considère-t-elle l'homme blanc comme le plus grand prédateur de la Terre ? Les avis diverges. En tout les cas, un flic blanc tire les ficelles. Le fait de « connaitre mieux les Noirs qu'ils se connaissent eux mêmes » ne l'empêche pas de les mépriser. Il est spectateur de leur déchéance, toujours alléché par l'information d'un mouchard, curieux de savoir combien la chatte pourtant déjà bien garnie d'une catin noire pourrait lui rapporter.

Œuvre viscérale, claustrophobe, La Rue fut défendue bec et ongles par Claude Brown (Manchild in The Promised Land) et Henri Miller, les seuls qui voyaient en « Boobie » C. Heard un des écrivains les plus authentiques, voire terrifiants de son temps. L'intelligentsia noire, par contre, le traita avec le plus grand mépris.

Avant de mourir en 2004 à l'âge de 67 ans, Heard avait reconnu avoir vécu une bonne dizaine d'années sur les ventes du livre.

 

#OriginalCover #1969

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