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BEATS BY THE POUND . L'arme secrete de Master P

Quoique vous ayez pu penser d' « Al Capone » la dernière mixtape de Master P, sachez que rien ne ressemble (et plus jamais ne ressemblera) aux années 1996-1999, période où No' Limit avait su matérialiser un concept hip hop à l'impact massif en grande partie grâce aux hommes tapis dans l'ombre du char doré : Beats by The Pound.
Master P qui tente un come-back depuis quelques années déjà. Master P qui veut se relever de la banqueroute en rebaptisant New No Limit son ancien blason, un peu comme on repeint un tank volé. Lequel P, malgré son âge avancé et ses boulets au cul, a conservé cette âme de vainqueur que seuls Jay-Z et P. Diddy lui contestent ... Tous, modèles idéaux pour ce qui est de se remettre en selle sur ce vieux canasson salement rincé qu'est le rap game.


KLC, Mo B. Dick (cousin de P), Graig B, Carlos Stephens et le dernier arrivé, O'Dell, sont les alchimistes patentés qui composent Beats by the Pound, cinq de coupes du hip hop sudiste responsable de l'ascension vertigineuse du label No Limit avant que le conflit avec Master P s'installe et qui, désirant se débarrasser des producteurs qui ont piraté leur bannière afin de produire Made Man de Silkk The Shocker (1999), a décidé de changer de blaze. Dorénavant, Beats by The Pound va s'appeler The Medecine Men, nouveau patronyme pas complètement anodin vu que leur thérapeutique sonore est responsable de pas moins de 90% des disques d'or et de platine remportés pas le label de P.
A la façon d'un château de cartes qu'on bouscule, la fuite précipitée de Beats by The Pound va entrainer la chute de No Limit, ce petit label indépendant devenu en trois ans un des plus imposants vendeurs de la seconde moitié des 90's - 40 millions d'albums vendus.
Rien de plus logique, tant Master P et les producteurs du Pound ne faisaient qu'un le jour où ils ont décidé de réaliser l'un des hold ups les plus retentissants de l'histoire du rap game. Bref, unis dans la complicité tout autant que dans la forfaiture, comme le furent Jésus et Judas, Jules César et Brutus, Pat Garrett et Billy the Kid...

1/ Étant donné que Master P est un jeune loup qui désire enregistrer quelques titres avec les MC's qui partagent son ambition -- Mia X, Mr Ser-On, Big Ed, King George -- il fait déménager KLC de la Nouvelle-Orléans à Oakland (Californie), car en terme de production, c'est (selon P) l'homme de la situation. Autant « I'm Bout it, Bout it » (TRU - 1995) a permis à P de se trouver une identité au sein du biz du rap, autant les choses sérieuses débutent vraiment en 1996 avec The 7 Sins de Kane & Abel, album à la jaquette pen & pixel entièrement produit par KLC, Mo B. Dick et Carlos Stephens, truffé de références bibliques, islamiques et thèmes jamais éculés de la rue.
Ci-dessous, le « Black Jesus » des frères jumeaux David et Daniel Garcia répond du tac au tac à celui de Tupac Shakur, lequel 2Pac ne sait pas encore qu'il est au bout du bout de son défi suicidaire.

2/ Mystikal a perdu sa sœur, Master P, son frère. Il est dit que la douleur née de ce manque affectif a rapproché les deux hommes. Or, Mystikal a fait ses armes chez Big Boy records, « le » label ennemi de Cash Money de Baby Williams, lequel Baby en veut à mort à P depuis que ce dernier l'a trahi alors qu'ils entrevoyaient un projet rap en commun..
De toute manière, rien n'est simple à cet instant au sein du microcosme rap US. Alliances, trahisons, et règlements de compte vont bon train, époque épique où tout le monde veut croquer sa part du gâteau.

Master P a vite compris que Mystikal est le bon coursier, que sa présence dans les boxes de l'écurie No Limit peut lui permettre accéder à un niveau supérieur. Assurément, Mystikal a un nid de fourmis rouges sous la langue, et puisque le légendaire Tim Smooth a été son mentor, son flow est identifiable entre mille. D'ailleurs, Craig B, K.L.C, O'Dell, Rick Rock et DJ Darryl sont au fourneau pour Unpredictable (1997). O'Dell, quant à lui, pousse la chansonnette sur le refrain de « Sleeping with Me », gumbo jazzy de bon aloi qui permet à Mystikal de déverser une volubilité virile, magnétique.

3/ On est en 1998, Young Bleed est un des membres du Concentration Camp fondé à Baton Rouge par C-Loc que Master P a un laps de temps considéré comme « le meilleur rappeur du monde »... Une lubie... A moins qu'il ait décidé de béatifier Loc afin de lui voler le pré-cité Young Bleed. On a beau s'appeler Master P, C-Loc n'est pas né de la dernière pluie. Tant d'eau bénite versée dans sa bouche de briscard du rap, Loc n'en a cure, tant qu'à se gargariser la glotte autant que ce soit avec du Moët & Chandon.

De son côté, Young Bleed est du genre farouche, réservé, emprunté - sa nature peu expansive le desservira tout au long de sa carrière - ce qui ne l'empêche pas d'être un MC au style assez remarquable.

All I Have In This World, Are... My Balls And My Word monopolise Beats by The Pound au grand complet, le pré-cité Concentration Camp (C-Loc, Nathan Happy Perez, Lee Tyme, Max Minelli, Laylow, Lucky Knuckles) plus Pimp C venu mettre son grain de poivre sur « Bring The Noise ».
L'album va accumuler les récompenses, se classant dixième au Billboard 200, premier au classement du « Top R&B/Hip Hop albums ». Cerise sur le gâteau, un disque d'or parachèvera le processus mercantile!
Ici, Happy Perez et KLC font dans la broderie en ce qui concerne la prod de « Keep It Real », essence même d'un country rap qui introduit en grande pompe un southern classic.

4/ Toujours en 1998, le canon du tank est en constante érection. Sa semence prolifique se déverse en permanence et enfle les ventes du label. Seul Cash Money lui tient la dragée haute. Précédemment, Soulja Slim a fait un petit tour chez Cash avant de passer trois piges derrière les barreaux pour vol à main armée et être engagé par Master P.
La hype du moment est la « solja attitude », concept va-t-en-guerre fait de G-code, de tennis Reeboks, de gilet pare-balles et de bandanas qui convient à merveille à Slim, car contrairement à certains poseurs de rappeurs, lui, s'expose ... Il est ce personnage au caractère bien trempé, brut, sans concession, son entité bien ancrée dans la zone rouge du hood où règne cette dimension mexicaine d'intimité forte avec la mort ...

La famille No Limit est au grand complet -- Big Ed, Full Blooded, Fiend, Mac, Master P, Mia X, Silkk The Shocker, Kane & Abel, Mystikal, Mr Serv-on, Snoop Dogg, Tre-Nitty – groupée tel un bataillon afin d'organiser l'album de celui qui se singularise par cette façon unique de retranscrire à chaud les vicissitudes de la rue. Les « beats » de Beats by The Pound sont solides, pugnaces, et entraînent dans une sarabande raw ce qui restera à jamais un des meilleurs albums du label.
Bizarrement, à cet instant, Master P n'a pas misé à fond sur le potentiel artistique de Magnolia Slim... Sûrement que l’afflux des sorties (2 à 3 CD par mois à cette époque) a asphyxié la portée du projet, à moins que P ait déjà pressenti que Slim ne ferait pas long feu ici-bas.
« From What I Was Told» affiche la prédisposition de Carlos Stephens à transcender le flow par rafales du soldat Slim.

5/ No' Limit est avant tout une histoire familiale. Beats by The Pound est toujours dans le coup sur « Life Or Death » (1998), même si les frangins de P, Silkk The Shocker et C-Murder, ne vont pas tarder à imposer leurs propres combines, accentuant les  tensions au sein du label. Divers quiproquos financiers font surface, d'autant plus que Beats by The Pound n'a rien perçu d'une dizaine d'albums qu'il a produit, certains ayant à coup sûr décroché le Gold voire le Platine.
Le sens du sacrifice dont font preuves Mia X ou Fiend ne change rien à l'affaire, le ver est dans le fruit ... Bref, « Ghetto Fabulous » de Mystikal sera le dernier album produit de A à Z par le Pound avant la fuite des principaux cadres et le démembrement progressif du tank.
Pour conclure, rien ne résume mieux la chute de No Limit qu' « Only The Strong Survive » de C-Murder !


S/O to Charlie R. Braxton [Fire on the bayou (review) – Wax Poetics Issue 51 / Summer 2012]

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