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Chronique : l'effroyable imposture du rap

Le 21 février prochain, Mathias Cardet (un pseudonyme) sort « L'effroyable imposture du rap » dans lequel il s'attaque à démolir en règle l'idée selon laquelle le rap est avant tout un mouvement contestataire. L'effroyable imposture est-elle donc celle du rap, ou celle d'un auteur qui cache son identité ? Chronique.

Avant tout, l'honnêteté me commande de préciser que je n'ai aucune expertise en ce qui concerne le rap. J'en écoute, beaucoup, j'en ai aussi écouté énormément mais je ne me qualifierais pas de spécialiste du mouvement. Ce n'est donc pas en spécialiste du rap que je rédige cette chronique, mais simplement en observateur avec un peu d'esprit critique. Disclaimer terminé, passons au bouquin.

Dès le départ, Cardet entame une démonstration historique sur la base de la musique noire aux Etats Unis, depuis la musique funk et disco, et explique comment le rap, musicalement, a découlé de ces principes. L'auteur y décrit un mouvement issu des « block parties », ces grands rassemblements de rue où musique et danse étaient à la fête. De là débute le propos de Cardet : des rues dans lesquelles il a débuté, le hip hop et son pendant musical le rap se sont présentés comme un mode de communication facilement maîtrisable par une couche de la population en souffrance. Le rap était donc, à ses débuts, l'outil d'une forme de contestation. Cependant, vite récupéré par l'industrie du divertissement, il est devenu un outil de propagande pour cette dernière. Les grands magnats de cette industrie ont alors façonné méticuleusement le rap pour qu'il devienne le bras armé de leur communication, une manière de toucher les masses, de les contrôler. Du marketing musical en somme.

Si Olivier Cachin s'est récemment attelé à démontrer brillament les lacunes de l'auteur en pointant des erreurs grossières et des effets de manche, la question principale reste sans réponse : le rap est-il oui ou non un courant mercantile, véhicule-t-il encore une forme de contestation ? Je crois que dans le rap, il est forcément question de contestation. Quels que soient les rappeurs que l'on écoute, le message est presque toujours une contestation du système et de ses inégalités. Un reproche quasi systématique de mauvaise redistribution des richesses aux classes les plus pauvres sur fond de misère sociale. De cette contestation naît la prétention des rappeurs à une vie plus aisée, pour eux-mêmes avant de la revendiquer pour la communauté toute entière.

Les rappeurs sont avant tout, à l'écoute de leurs textes, des mecs qui ont envie d'en croquer et de récupérer leur part d'un gâteau qui leur passe sous le nez depuis trop longtemps. Se basant sur ce fait, Cardet échafaude une théorie selon laquelle le rap ne se résumerait qu'à ça : argent, voitures et champagne, le tout dans des hôtels luxueux. Le « capitalisme du pauvre » tel que le décrit l'auteur. Si la prétention des plus pauvres à une vie « de riche » est légitime, Cardet en fait la clé de voûte de son argumentation : si les rappeurs réclament l'argent, c'est donc que l'argent tient le rap, et derrière lui les magnats de l'industrie du divertissement tenue par qui ? Je vous le donne en mille : les juifs.

Dès le début du livre, la taille de la quenelle est mentionnée : le directeur de collection se nomme Alain Soral. Un homme connu pour son affiliation au Front National et pour ses thèses anti sionistes. Aussi, trouver dans le livre de Cardet une mention régulière du pouvoir des juifs dans le divertissement est une demi-surprise.

Ceci mis à part, l'argent est-il pour autant omniprésent dans le rap ? Assurément.
Le documentaire « les milliards du rap US » écrit par Arnaud Fraisse et diffusé sur D17 montre clairement les relations entre rappeurs et entreprises de tout bord. Porté par des gars du ghetto qui n'ont connu que misère – j'exagère à peine – le rap a été un moyen pour des businessmen en herbe de monter des affaires légales avec le soutien de grandes entreprises. Au départ, ces entreprises ne prenaient que peu au sérieux le jeune mouvement hip hop et ne lui accordaient que regards méprisants. Puis vint Run DMC et le partenariat avec Adidas. Le documentaire explique bien comment les cadres d'Adidas, alors peu convaincus par le rap, ont « sponsorisé » Run DMC suite à un concert où les spectateurs exhibaient fièrement leur paire d'Adidas à l'appel du groupe. Les industriels et les rappeurs ont alors compris que le rap était un moyen de faire de l'argent, beaucoup d'argent.

Curtis Jackson, alias 50 cent, explique d'ailleurs à ce propos qu'il génère plus d'argent avec ses affaires annexes qu'avec la musique. Il reconnaît cependant que ces affaires n'auraient pas été possibles sans la musique.
La musique comme vitrine du business et de l'argent, du capitalisme en somme, c'est le reproche de Cardet qui, de cette vérité, tisse une théorie du complot où les rappeurs et le rap seraient « victimes » du grand Capital au lieu d'en être les acteurs. Car il ne faut pas être dupes : les rappeurs sont des hommes d'affaire, parfois issus des affaires illégales d'ailleurs. Ce sont eux qui ont la volonté de « faire de l'argent » et arrangent les « deals » qui les intéressent. Un des exemples les plus intéressants est l'investissement de Diddy dans la vodka Ciroc, alors dans une position très minoritaire sur le marché américain. Diddy s'investit alors dans un deal très avantageux pour la marque en l'état où elle était, mais extrêmement avantageux pour Diddy en cas de succès. Et le succès sera au rendez vous.

Le premier tort du livre, à mon sens, est de donner un rôle mineur aux rappeurs en les faisant apparaître comme les pantins du capitalisme, VRP de luxe pour l'industrie du divertissement cherchant à ratisser toujours plus large. Le second tort est de nier au rap son contenu contestataire pour n'en faire qu'un courant « révolutionnaro-fun » dépourvu de toute revendication mais uniquement vecteur de divertissement. Cardet définiti le rap comme le fait de « ravir les kids des familles bourgeoises et des classes moyennes avec force imagerie du Nègre ordurier mais inoffensif ». Pour quelqu'un qui explique en préface avoir écouté beaucoup de rap, il faut donc être passé à côté du mouvement dans son intégralité pour avancer cela.

Avec un peu de recul, on peut effectivement reprocher l'existence de rappeurs « en carton » qui utilisent l'image « badass » du rap pour en faire de la soupe. Il suffit de regarder le rap français pour s'en convaincre. Une esthétique « rap » mais de la pop à base de chansons sur l'amour des mamans, des histoires de greffe ratée et d'amour manqué, le rap français qui se vend aujourd'hui s'est déjà vendu à l'argent il y a bien longtemps.

Un seul argument me semble valable dans le livre de Cardet : celui de l'utilisation du rap comme instrument de contrôle de la jeunesse. J'en veux pour preuve plusieurs exemples : Cardet cite, à juste titre, les initiatives gouvernementales autour du rap, en somme faire faire du rap au jeune comme on ferait faire du collage à des enfants de centre aéré. C'est dans l'air du temps, c'est « jeune » c'est « branché » et ça donne une image « cool » pour l'organisateur qui souvent est une administration, parfois une entreprise, qui utilise l'image du rap pour se donner une image sympa. Comme on dit « tant qu'il fait ça, il ne fait pas le con dehors ».
L'exemple le plus frappant à mon sens est celui qui a vu Skyrock utiliser ses auditeurs en avril 2011 en les faisant défendre une cause fictive. Petit rappel : en avril 2011, Pierre Bellanger est démis de ses fonctions de Directeur Général. En toile de fond s'opèrent des tractations financières visant à faire entrer un nouvel actionnaire au sein de la radio. La situation de Bellanger est le préalable à cette opération. Les équipes de Skyrock, apprenant la nouvelle, mobilisent les auditeurs sur le thème de « la liberté de Skyrock est en péril, défendez votre radio ». Les rappeurs « populaires » s'en mêlent et viennent défendre la radio qu'ils présentent comme « le seul moyen d'expression de la jeunesse ». Or dans ce conflit, on a présenté la situation comme étant une atteinte à la liberté d'expression et, à lire les blogs et les pétitions lancés par les auditeurs, tous sont persuadés de défendre la seul radio rap nationale contre une atteinte à sa liberté d'expression. Concrètement, ils pensent qu'on en veut à l'identité rap de la radio et qu'on veut la saborder.

Qui a un tant soit peu de jugeotte comprend que c'est bien sûr impossible : couler Skyrock ou en tout cas toucher à son format « rap / rnb » c'est toucher à un des seuls moyens de communiquer avec une partie de la jeunesse d'aujourd'hui. Par extension, c'est aussi toucher à des profits colossaux grâce à la publicité, aux partenariats, aux compilations, aux Skyblogs. Un actionnaire intelligent – c'était vraissemblablement le cas d'Axa – comprend les impératifs économiques et l'intérêt de maintenir Skyrock sur son créneau où elle est leader car seule participante. Personne n'a expliqué clairement aux auditeurs la situation, les enjeux, les luttes de pouvoir internes entre Bellanger et l'actionnaire principal. Mais après une mobilisation record d'une partie de la jeunesse – toute la jeunesse n'écoute pas Skyrock – Bellanger rachète avec le Crédit Agricole 30% des parts de la radio.

Tout ça pour dire quoi ? Que pour assoir une position dominante au sein de SA radio, Bellanger n'a pas hésité à instrumentaliser ses équipes et ses auditeurs pour démontrer toute sa force. Pari réussi : il arrive à ses fins, et les auditeurs sont persuadés que leur mobilisation a empêché qu'on n'entende plus de rap sur une radio nationale. Mais l'enjeu n'a jamais été là. Seulement ils ne le sauront sans doute jamais.

C'est sur ce point que le livre est juste : le rap comme culture de masse dominante est un formidable outil de mobilisation et d'instrumentalisation. Le rap est partout, son esthétique cannibalise tout : les pubs en reprennent les codes, les films intègrent le rap dans la BO (même le dernier Tarantino concède un titre de Rick Ross ... dans un Western !). Les dirigeants des grandes entreprises l'ont bien compris et n'hésitent plus à tirer sur la corde « rap » de la jeunesse pour la mener à leur guise, tel un cheval se laissant guider d'un mouvement de bride. Alors certes, le livre de Cardet est un amalgame de nombreuses théories assez fumeuses et d'erreurs grossières mais il a le mérite de poser une question importante : maintenant que le hip hop est devenu une culture de référence – peut être même la première – pour toutes les branches du divertissement, doit-on craindre que ses valeurs soient détournées pour en faire un outil d'uniformisation et de contrôle des masses ?

8 thoughts on “Chronique : l'effroyable imposture du rap

  1. Bonjour.

    ça fait plusieurs articles de ce jeune représentant des DOM TOM qu'est Monsieur Brennan que j'ai le plaisir de lire et chaque fois j'ai envie de me masturber en écoutant Kassav

    C'est pourquoi j'aimerais proposer à ce bel éphèbe une fellation non tarifée.
    Cordialement

    Zob Sleigh

  2. Trés bon l'article en gros je retiens 2 trucs : les juifs contrôlent le rap (merci Soral) et le rap est devenu instrumentalisé par les capitalistes (bouhouuu méchant).

    Sans virer dans l'angelisme je suis d'accord avec toi les rappeurs ne sont pas tous des pantins et t'en a beaucoup qui arrive à faire vivre des familles par leur activité comme des bons business man (on peux parler d'unkut qui est en plein essor ou la marque Wati B...).

    aprés faut qu'ils arrêtent avec le coté le rap est récupéré... parce que toute la musique est récupérée !! que ce soit le rock ou l'electro où même la chanson française c'est pareil ça manipule autant donc le monsieur Cardet qu'il arrête de faire sa vierge effarouché.

    1. Olivier Cachin a eu une réponse de la part de l'auteur que vous oubliez bien entendu de mentionner ,il a répondu point par point et reconnu les erreurs qui sont dues à l'éditeur.

      Oui le Rap a été instrumentalisé pour manipuler les descendants d'immigrés , tout comme l'officine du PS sos-racisme avec ces gens qui aiment bien les noirs et les arabes tant qu'ils sont leurs dociles serviteurs , chanteurs ou footballeurs , casseurs à l'occasion quand il s'agit de faire de la récupération de la misère sociale. Ils ventent la mixité sociale tant qu'ils peuvent s'en soustraire ou soustraire leur gamin en contournant les cartes scolaires. On veut bien voir Noah lors d'un meeting mais faut pas pousser plus loin. C'est cela les socialos et l'auteur a le mérite de faire preuve de lucidité sur les manipulations dont il a été le jouet.

      1. ou l’electro où même la chanson française : Sauf qu'ils ne jouent pas aux rebelles sauf quelques un tout autant dénoncés comme Raphael ou autre Cali . Idem pour le rock le travail a déjà été fait le plus souvent par les rockeurs eux même d'ailleurs certains groupes jouant un rôle vite démasqué. Mais voir des booba et La fouine faire les mecs de cité alors qu'ils sont à Miami dans un quartier de rêve , faire les bons musulmans tout en jouant les voyous faut arrêter 5 mn. Faites preuve de détachement . Oui Run DMC , Public Enemy ont fait de bons disques ça n'empêche pas qu'ils ne soient pas des vrais révoltés .

  3. Ce qu'explique Cardet , c'est qu'au final le Rap a permis de canaliser la contestation des categories populaires au travers d'un divertissement en apparence contestataire et subversif mais au final inoffensif contrairement aux mouvement politiques contestataires des années 60 qui ont mis à mal l'équilibre sociétal des Etats Unis .En ça l'apporche de Cardet tient tout à fait la route . Le tour de force a été de titiller la fibre contestaire de certaines personnes tout en les intégrant dans le systeme en place , grosso merdo : "je suis jeune je me sens rebelle , je proteste contre les injustices du systeme ( qui sont belles et bien réelles ) j'adhére aux propos des rappeurs qui les denoncent mais pour m'affirmer au travers de ce mouvement j'achéte les baskets et les blouson de la NFL que portent les rappeurs dans les clips que j'ai vu à la TV car ça me fait fantasmer d'avoir le même style de OUF que mes idoles qui contestent le systeme .En somme en faisant ça j'injecte de l'argent dans la machine en place que je dénonce et qui créee les inégalités que je combat .Bref c'est l'histoire du chien qui se mord la queue.
    Je précise que j'ai 31 ans que j'ai commencé à écouter du rap à 12ans soit il y a quasi 20ans , j'ai construit ma culture musicale autour de cette musique et j'étais trés pointu dans ce domaine jusqu'à ce décroche un peu il y à quelques années. Il en est de même pour l'auteur du livre , il indique être le frére de Joe Dalton , il est donc le frére de Daddy Lord C ex La cliqua , donc Cardet était pleinement immergé dans l'univers Hip Hop Français , il sait donc de quoi il parle .
    Ca ne remet pas pour autant en cause le talent de beaucoup d'artistes qui ont marqués ce mouvement et qui avaient certainement de vraies bonnes intentions mais il était illusoire de croire que ces gens pouvaient changer les choses , pure utopie en soit car aux manettes se trouvaient des gens pro-systéme.
    L'énorme machine à cash qu'est devenue l'industrie du rap (faisant l'apologie abrutissante de la consommation poussée à son paroxysme ) alors que dans les années 90 énormement d'artistes défendaient un rap authentique ( j'en ai fait parti) prouve bien que ce mouvement était voué dés le départ à diffuser la doctrine économique que prône le pouvoir des pays développés .
    Je ne partage pas du tout l'accusation d'antisémitisme , je trouve que c'est une réaction de bien pensant , il faut appeler un chat un chat. Le fait qu'il soit précisé que cohen (celui qui était aux affaires avec Russel Simons au sein de Def Jam ) était Juif est plus là pour préciser que la tête pensante d'un label "hip hop" promouvant des artistes contestataires et subversifs était issue de l'élite financiére Juive en place et donc absolument pas contre le systéme économico/sociétale de l'époque.

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