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LORD INFAMOUS (Three 6 Mafia) : Le seigneur des abysses

[Rédigé avec le précieux concours de Sinixta Soundz Lord]

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Ricky Dunigan aka The Scarecrow aka The King of Terror

Le jour où, motivé par l'éminent Sinixta Soundz Lord - à la fois DJ de radio, évangéliste hip hop, marabout crunk de clubs louches - j'ai commencé à écrire cet article, je ne pensais pas une seconde avoir ouvert le placard aux pires cauchemars nocturnes et autres turbulences mélancoliques venues d'outre-tombe ...

Réécouter les grandes lignes de l’œuvre du Lord a rallumé la chandelle de mes interrogations dépassant le seul cadre du rap. Impossible d'échapper aux questions existentielles. Difficile de ne pas évoquer le monde parallèle qui jouxte à coup sûr le notre, celui où œuvrent en toute impunité maintes forces obscures...

Bref, depuis plusieurs nuits je porte ma croix. Port de crucifix insignifiant si on le compare à celui de Ricky Dunigan alias Lord Infamous, lequel, passionné de heavy métal, a décidé il y a de cela vingt ans de fonder Triple Six Mafia après avoir entendu Esham, le pontife de Détroit, mais surtout côtoyé Ganksta N-I-P, vicaire texan du psycho rap qu'il admire plus que tous.

Lord Infamous vient de South Memphis. Lui et DJ Paul sont demi-frères. Il est aussi celui qui se surnomme sans trop se surestimer The Scarecrow alias Da Mystical One... A ses débuts, Infamous possède un flow très singulier gratifiant la mélopée aérienne, en tout point liturgique. Faut dire que l'antre churchy ne lui est pas étrangère, lui qui s'est époumoné à chanter du gospel accompagné par son frelot de DJ Paul au piano lors de leur toute première représentation qui a eu lieu dans une église !

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Pour mémoire, c'est loin des médias et antagonismes nordistes que s'est développée aux débuts des années 90 à Memphis une forme tout à fait insidieuse de hip hop qui use de l'imagerie satanique : The devil shit ! Précédemment abordée dans le blues de la fin du 19ème/début du 20ème siècle, la notion de « diable » contenue dans le blues n'est plus du tout décelable dans le rap si ce n'est à Détroit, Sacramento et donc, à Memphis.

Or, il est dur d'affirmer que la veine gothique exploitée par le précité horrorocore rap est une chose tout à fait nouvelle en cette fin de 20ème siècle. Elle existait à une époque où on ne parlait pas encore de tendances et de concepts, ou alors d'une manière différente, dite époque où les bluesmen du Delta prenaient date avec la mort au moyen de complaintes macabres – ex : Death Valley Blues de Arthur « Big Boy » Crudup (1946) :

« J'ai été faire un tour dans la Vallée de la Mort / Il n'y a rien d’autre que des pierres tombales et des os / Pauvre de moi, c'est là que je finirai, Dieu / Quand je serai mort et refroidi. »

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Crucifix, tortures et chairs mortes pour le fossoyeur de 666metière

Qu'ils se nomment Triple Six Mafia, Sicx, Brotha Lynch Hung, Krucifix Clan, Esham, Natas, Dice, Dosia Demon etc.. l'avant-garde afro américaine de l'horrorcore rap, acid-rap, psycho, sicness ou devil shit (c'est selon les goûts et les endroits) est en grande partie composée de fils de pasteurs valorisant un style fait de beats lugubres et de scénarios couramment inspirés par les films d'horreur. Bien entendu, s'accaparer le jeune public blanc passionné de Dark/Heavy métal entre dans la logique mercantile du plan établit.

A Houston, le précité Ganksta N-I-P œuvre pour Rap-A-Lot. A scruter de près son Horror Movie Rap, on peut comprendre la décision de Priority de lui accorder un contrat. Du coup, la texture innovante de The South Park Psycho (1992) va essaimer un peu partout, allant même jusqu'à modifier l'ADN du rap new yorkais de Gravediggaz (RZA):

« Mon horoscope dit que je serais mort dans 20 minutes / Ganksta N-I-P, je suis plus mauvais que Freddie / Tu ne peux pas me tuer parce que je suis déjà mort. ». Horror Movie Rap / Gangsta N-I-P.

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Entre temps le duo Backyard Posse s'est rebaptisé Triple Six Mafia, puis a opté pour Three 6 Mafia depuis qu'il a embrigadé Juicy J et Koopsta Knicca. Le pacte à deux s'est mué en accord quadrangulaire, et puis Three 6 est moins symbolique que le triple 6 du cornu. On a beau dire, mais le groupe travaille son image d'arrache-pied. Sans tarder, l'arrivée de la farouche Gangsta Boo va permettre à la Mafia de s'ouvrir au public féminin.

 

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On est toujours en 1995, Mystic Stylez fait du tapage aussi bien dans les bouis-bouis que dans les coffres à Memphis. On y entend les nouveaux venus, Skinny Pimp, La Chat, Playa Fly, MC Mack, tous possèdent ce charisme crunk qu'Atlanta va bientôt leur voler. Autant dire qu'ils en imposent, jusqu'au moment où Lord Infamous déroule son « tongue twistin » inégalable sur LongNite. Bref, qu'il s'agisse de rhétorique rap ou de défonce, le Lord ne fait jamais dans la demi-mesure!

Mécréants, oyez ces quelques pieds de poésie macabre qui traitent de pratiques pour le moins cabalistiques du rite voodoo:

« Je pratique des formes secrètes de la culture vaudou / La culture de la viande morte / Laquelle appartient à mes animaux de compagnie, les vautours / (…) Comptant les corps dans ma forteresse noire / Peignant des portraits sataniques dans le couloir. »

 

 

Bien que prêchant une mystique sombre, émerge la voix si claire, si précise, de Koopsta Knicca, lequel s'attribue le rôle du rédempteur, alors que Lord Infamous enfile le costard de génie démoniaque qui a brûlé tous les ponts de l'équilibre psychique derrière lui, car obnubilé par la décapitation, le cannibalisme et autres joyeusetés satanistes...

A l'instar de Ian Curtis, Syd Barrett ou Scarface. Lord est en situation de dépression chronique. Un état de délabrement nerveux régulièrement aggravé par l'abus irraisonné d'oxycottons, acides et autres amphétamines. « My mental difficulties » rappe-t-il sur Fuckin Wit Dis Click de Mystic Stylez, profondes souffrances qui vont le pousser à commettre deux tentatives de suicide.

 

 

Attiré par l'envie de faire évoluer son art du storytelling ? De se séparer du costume de son personnage ? Toujours est-il que juste après l'album World Domination 2, Infamous délaisse son « tongue twistin » initial et s’approprie une narration à la fois dure et linéaire. C'est à cet instant précis que nait son autre créature, Kaiser Soza, au sein du trio Tear Da Club Up Thugs avec Paul et Juicy J. Rage profonde et de noirceur abyssale sont à l'ordre du jour, à l'image de I'm Losing it, Triple Six Club House et Throw Your Sets où sa harangue évoque le flow névrosé de Tommy Wright 3.

 

 

Lord Infamous n'est pas dans le coup lorsque Three 6 Mafia récolte un Oscar après avoir participé à un prime time d'un jeu de télé débile et essuyé d'autres plâtres passablement décrépis du show buziness US. A vrai dire, Lord est une fois de plus en prison. C'est rien de dire qu'il traine comme un boulet en fonte cette forte addiction aux drogues et qu'il accumule les problèmes judiciaires.

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Le temps de sortir de zonzon, de féliciter DJ Paul, et l’infâme Lord retourne à son ancien « tongue twistin flow » sur son second album solo The Man, The Myth, The Legacy (2007). Il est important de savoir qu'en 2006, vu que Sony Music est hostile au fait qu'il réintègre le groupe, il a érigé un nouveau label Black Rain Entertainment avec Mario « II Tone » Reddick, un ancien membre de la très déjantée Da Crime Click. Par ce fait, c'est une véritable renaissance artistique pour lui, loin, très loin des dérives sucrées du reste de l'équipage Three Six Mafia qui fait désormais dans la guimauve, quelques fois mauve, souvent indigeste car à fond dans le renoncement, statut de stars oblige.

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Si son absence désormais définitive fait jaser, Infamous déclare médiatiquement son soutien au groupe qu'il a fondé. Or, depuis l'Oscar glané grâce au single du film Hustle & Flow bon nombre de polémiques ont ressurgi. Les anciens membres du groupe victimes de la purge, Crunchy Black et La Chat ruent dans les brancards. Notamment, cette dernière, l'autre Queen of Memphis qui clame son due lors l'interview réalisé par le webzine US, So Many Shrimp (ci-joint) :

 http://somanyshrimp.com/2012/01/09/somanyshrimp-la-chat-interview-they-owe-me-millions/

 

Après avoir été un nouvelle fois arrêté suite à une dispute un peu musclée avec un membre de sa famille, c'est épaulé par II Tone qu'il sort After Sics en 2008. « Un must pour tous mes fans qui se demandaient si j'allais conserver cette texture sonore très sombre ou pas. Je n'ai jamais changé ma musique, elle reste et restera à tout jamais la même. » argumente-t-il.

 

 

Preuve de son indéfectible soutien à son frelot, Infamous pose sur 9 titres de Scale-A-Ton de DJ Paul en 2009 – seul et unique featuring de l'album. Puis, à force de tirer le diable de la défonce par la queue, il se fait méchamment dézinguer par son acolyte pourtant bienveillant de Black Rain, T-Rock. Lorsqu'il parvient à émerger de l'épaisse brume pharmacologique qui l'enveloppe, c'est pour se repentir de ses addictions et réaffirmer son amour pour La Chat, Crunchy Black, Koopsta Knicca et Gangsta Blac, mais aussi pour se payer la tête de Yo Gotti à qui il reproche de vouloir sonner comme ces autres artistes d'Atlanta (sic).

Finalement, il règle ses comptes avec l'ex égérie de la Mafia, the « Devil's daugther » Gangsta Boo, qu'il considère sans détour comme la Lil' Kim du pauvre !

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Gros coup d'arrêt en 2010, une année noire au cours de laquelle son bon cœur défaille ! Quelques vidéos le montrent très affaibli, à croire que la sœur jumelle de la grande faucheuse qui définissait le logo de Hypnotize Minds est parvenue à lui mettre le grappin dessus. Sa diction à peine audible semble nous indiquer que les mots twistés qui ont contribué à sa réputation de seigneur de l'horrorcore sont à conjuguer au passé...

Non, finalement rien n'y fait. La mort n'est définitivement pas de taille. Tant d'anges rebelles du game ont été précipité dans l'Abîme, le Lord, lui, s'autorise un énième et peut être dernier sursis. Qu'importe si son cœur ne bat qu'un coup sur quatre, les beats et flows de Lord Infamous ne sautent aucune mesure sur King Of Horrorcore et Scarecrow Tha Terrrible Part. 2, deux projets sortis coup sur coup en 2012.

En conclusion,avant de finir dévoré par les seuls vers que la chienlit mainstream hip hop lui concède, le Lord a décidé d'inhumer une bonne fois pour toute les rances rancœurs d'un passé à jamais révolu. Vous en doutez ?

Ici, la pelle et la pioche s'activent pour Tommy Wright 3 sur 6 Feet Deep.

 

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