Lil' Ya & Tec-9 sur la tombe de Yella Boy.

BLACK MICMACS : 4 beefs du Dirty south !

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Je confirme : la beef, la vraie, est devenue une denrée rare. Quelque part, personne ne s'en plaindra vu les dégâts intimes mais aussi collatéraux qu'elle a souvent occasionné. En général, c'est le consensus qui a pris le pas sur l'effort permanent des labels pour développer une stratégie de l'embrouille instinctivement ancrée dans la texture acrimonieuse du rap de genre.

Malcolm X : Beefer n°1.

Autant dire de suite : le premier « beefer » afro américain à se mettre tout le monde à dos fut sans doute Malcolm X. A savoir que l'homme politique a payé rubis sur l'ongle le fait d'avoir définitivement désinhibé une parole noire encavée depuis des lustres dans la pudeur et/ou l'euphémisme. Avant d'exprimer sa puissance oratoire, X avait perdu ses parents, avait été élevé par une famille blanche, puis il avait été cireur de chaussures, enfin dealer de drogues avant d'intégrer l'univers carcéral durant 7 ans etc... Karma que peu de rappeurs dits « gangsta » peuvent se targuer d'avoir assumé. S'il a consacré 12 années de sa vie à propager la parole de la Nation of Islam puis à s'éloigner du dogme afin de s'enticher d'un Islam universel après son voyage à La Mecque, c'est bien sa punchline vengeresse tout autant que revancharde qui a mis Malcolm X sous les projecteurs.

Par exemple, aucun afro américain avant lui n'avait osé affirmer ceci en public : « Ceux qui ne s'inscriront pas sur les listes électorales, nous les pousseront à quitter la ville. Ce sera voter ou être butté... » Encore moins cela : « Ne soyez pas choqués quand je vous dit que j'ai été en prison. Vous êtes toujours en prison. C'est ce que l'Amérique veut dire : La prison. »

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Arme absolue de Malcolm X : le devoir d'impolitesse ! Refuser en bloc les « règles du jeu » et le « sens des responsabilités » forgés par les Blancs font alors partis intégrante de sa stratégie politique. La fierté noire à laquelle aspire X se définit dans l'antithèse de la politesse. Le rap a retenu cette leçon primordiale, à savoir le devoir de catéchiser le « parler vrai » afin d'ébranler les fondements de la suprématie WASP, tout autant que la bourgeoisie noire qui pense reconquérir sa dignité en se séparant des autres Noirs, ceux qui font tâche dans le décor virginal US.

Pour libérer la conscience asservie noire, Malcolm X avait décidé de réduire en cendres cet opportunisme qui voulait que chacun des Noirs tente sa chance pour (enfin) pénétrer l'univers entouré de barbelés des Blancs. Les rappeurs sudistes, eux, ont récemment mis le feu aux masures, drapeaux et autres symboles de la domination séculaire blanche ségrégationniste sur les pochettes pixelisées de leurs albums. Combustion explicitement curative, émancipatrice, telle qu'elle avait été voulu de son vivant par Malcolm X.

Or, depuis la première moitié des années 90, la beef envers le Blanc est devenue peu à peu anodine, voire inexistante. Le rap a décidé d'abattre d'autres barrières, matérielles celles-ci, en se focalisant sur l'argent. Qui dit argent dit évidemment bien-être, plus avantages de toutes sortes : swag de feu, belle voiture à driver, quartier sécurisé où habiter, et puis l'argent appelle l'argent encore et toujours... Il faut dire que les États-Unis d'aujourd'hui ne ressemblent en rien aux États-Unis de Malcolm X. Le président américain est noir, encore que dans le Sud reste implantée une ségrégation encore vivace, perpétuée par des extrémismes qui ont fixé une frontière quasi infranchissable.

« On ne prêche la non-violence qu'aux américains noirs. Je ne suivrai personne qui veut prêcher la non-violence à notre peuple, tant qu'il n'y aura personne qui prêche en même temps la non-violence à nos ennemis. » Déclaration d'un homme qui a décidé de regarder le Diable (le Blanc) dans les yeux, mais qui a négligé de surveiller ses arrières après avoir tourné le dos aux théories raciales de la Nation of Islam. Allégation d'un Malcolm X qui finira par médiatiser la première grosse beef entre Noirs, plus précisément, la séparation brutale avec Elijah Muhammad qui -- selon les autorités malveillantes de l’époque et la CIA – a déclenché son assassinat.

Quant à l'industrie du rap, elle a inventé la beef à l'impact commercial massif. Cette embrouille entre rappeurs, médiatisée à outrance, qui fait gonfler le tiroir caisse. Celle-là même exploitée par quelques majors du disques en opposant Tupac et Biggie, étymologiquement Kane et Abel du rap game, mais aussi pantins articulés d'une farce tragique.

Peu ou pas médiatisé, le rap sudiste du début n'ébruite pas ses beefs. A n'en pas douter elles existent, mais sont réduites à des querelles de quartier, voire de village, lesquelles ne s 'éloignent strictement jamais de l'intimité confuse du rappeur.

Dur de choisir parmi les pugilats verbaux made in South tant ils abondent – Tommy Wright 3 vs Lord Infamous, Pastor Troy vs Master P, Lil Boosie vs Plies, Wacka vs Gucci Mane, Juvenile vs Lil Wayne, Rick Ross vs Young Jeezy. T.I. vs Alley Boy etc – néanmoins, ci-joint quatre des beefs les plus retentissantes de la « Bible belt », zone où la religiosité exacerbée s'oppose inévitablement à la loi du Talion. Autant l’Évangile selon le blanc-bec Saint Matthieu recommande à l'intrus outragé de tendre la joue gauche quand la droite est vertement humiliée... autant l’Évangile autonome du gangsta rap noir a définit depuis bien d'autres critères.

U.N.L.V. (Cash Money) vs MYSTIKAL (Big Boy) [New Orleans]

Lil' Ya & Tec-9 sur la tombe de Yella Boy.
Lil' Ya & Tec-9 sur la tombe de Yella Boy.

Celui ou ceux qui ont suivit de près la glorieuse et sanglante épopée du Dirty South ont forcément baigné dans les rivalités opposant Cash Money et No Limit Records durant la seconde partie des années 90. Pourtant, rien n'a jamais atteint la paroxystique violence des disses que se sont renvoyés par artistes interposés, Big Boy et Cash Money aux alentours de 1995/1996. Le bien nommé « Drag' Em N The River » du trio UNLV (1996), fulgurance digitale post-bounce violant la respectabilité montante de Mystikal, rappeur de Big Boy records, témoigne encore de la férocité de l'assaut :

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Assassiné dans sa voiture au printemps 1997 alors qu'il attend tranquillement un dealer, la mort violente de Yella Boy d'UNLV fait souffler un vent glacial sur la bouillante scène rap orléanaise. Le tueur est introuvable, du coup tous les soupçons se portent sur Baby Williams, CEO de Cash Money qu'on accuse d'avoir orchestré le meurtre. Tout porte à croire que c'est lui, surtout que Yella Boy l'a boxé au visage et a menacé son frère Slim avec une arme lors d'altercations dévoilées par Lil' Ya: « You ain't got no strap, remember Yella knocked you out, Tec flipped Suga Slim, the other clown ran out. »

D'autres voix affirment que le deal pharaonique qui est en train de s'effectuer avec Universal a poussé Cash Money à nettoyer ses écuries d'Augias.

Bref, impossible pour Hollywood de s'approprier un tel scénario vu que le meurtrier court toujours. Par contre, il est plausible que Baby ait lâché quelques indices dans « Made Man » de BG (1999). A moins que ce fut une façon de bâtir sa propre légende, voire de maintenir son public en haleine afin de lui vendre le prochain album de Cash dans lequel il croirait percevoir un début de vérité !

« Nigga disrespect lets put the nigga to sleep (put’em ta sleep) / I’m discreet about the things that I do on the streets / Them niggas be sayin’ baby put that fuckin’ boy to sleep (baby done that?) / Them niggas be sayin’ baby put that change on his feet (baby done that?) / I got these niggas sayin’ that boy babys a crook (a crook?) »

GUCCI MANE vs YOUNG JEEZY [Atlanta]

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Atlanta est une ville immense, cependant pas assez vaste pour y loger deux egos sur-dimensionnés. Young Jeezy et Gucci Mane ont vu leurs carrières respectives décoller en même temps. Ils ont réalisé leur premier projet la même année et n'ont cessé de grandir côte à côte dans l'échelon du rap sudiste. Si Gucci Mane, MC encore indépendant, invite Jeezy sur « So Icey » (2005), il ne fait aucun doute que la seule et unique ambition d'être la voix n°1 des rues d'ATL les hante. Faut savoir que Young Jeezy a un allié de poids en la personne du baron de la drogue Big Meech Flenory de la Black Mafia Family, redoutable et redouté mécène qu'il flatte avec emphase sur certains de ses titres. Or, c'est le titre « Stay Strapped » qui va accélérer les choses, et de la pire des façons. Ici, Young Jeezy profite du titre pour engager une rançon de 10 000 dollars à celui qui lui ramènera la chaîne de Gucci Mane.

« I want that muthafuckin' bullshit-ass icy chain / I got a bounty on that shit, nigga, 10 stacks / So if he come to your town. And you just happen to snatch that muthafucker off his neck / I'm gonna shoot you the 10-stack, man. So I can cremate that muthafucker. »


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Un soir de mai 2005, tenté par l'offre alléchante de Jeezy, un certain Henry Lee Clark 3 alias Pookie Loc - aspirant rappeur chez CTE de ce cher Jeezy - et ses associés tentent le coup tordu. Il faut reconnaître qu'une affaire de cet acabit est une vraie aubaine pour un sans-grade. S'il parvient à dérober la dite chaîne, le rookie Loc aura non seulement quelques billets bienfaiteurs à mettre dans sa poche mais prendra à coup sur du galon. Seulement, le rappeur d'East Atlanta est armé et riposte à l'agression. Pookie Loc est sérieusement touché et s'en va rendre l'âme près d'un collège avoisinant la maison de Mane. Ce dernier se rend à la police le 19 mai 2005 et plaide la légitime défense. Faute de preuves suffisantes, il sera acquitté l'année suivante.

Malgré une tentative de réconciliation instrumentée par DJ Drama en 2010, depuis, la somme de leurs altercations alimente de façon machiavélique la jauge du buzz ...

LIL' FLIP [Houston] vs T.I. [Atlanta]

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L'altercation vient du fait que T.I. s'est autoproclamé « King of the South ». Autant Atlanta jubile du soudain couronnement de son monarque trap, autant Lil' Flip de Houston ne l'entend pas de cette oreille. En vérité, Lil' Flip est outré de la façon dont T.I. s'est attribué le titre alors que la grande légende vivante de sa ville mais aussi du Grand Sud, à savoir Scarface des Geto Boys, est encore en activité. Les choses s'enveniment lors d'un concert pendant lequel T.I. a osé se moquer de l'affreux costard vert porté par Flip sur la pochette de son premier album The Leprechaun (2000).

Prévu au programme ce soir là, Lil' Flip n'a pu se défendre face aux attaques, de plus son show a été écourté, il s'explique :

« J'ai entendu T.I. sur la scène avec une vingtaine de potes à lui qui étaient supposés se confronter à moi. Quand mon tour d'aller rapper est venu, j'étais en retard. En plus la police puis le va-et-vient des gens m'a ralenti. ».8

Bref, le babillage de la discorde s'intensifie. Dur de l'interrompre, surtout que T.I. accusera bientôt Flip d'en avoir remis une couche dans sa belle ville d'Atlanta alors qu'il est en prison. En ce qui concerne « Huntin For A Leprechaun » et « 99 Problems (But Flip Ain't One) », molécules agressives de la mixtape Down With The King de T.I. (2004), elles attisent les réactions texanes auxquelles prennent part Bun-B ou bien Z-Ro, mais enterrent à tout jamais la carrière jusque là florissante de Lil Flip – 2 albums de platine.

On est le 24 mars 2005, Flip file à toute vitesse vers la banlieue sud de Houston. La raison de cette soudaine précipitation? Il a entendu les nouvelles agressions verbales de T.I. à son encontre sur les ondes d'une radio de Cloverland et compte en découdre une bonne fois pour toute avec le monarque géorgien.

Les retrouvailles tournent au vinaigre. Si entre les deux rappeurs pugilat il y a, des coups de feu venant de tierces personnes sont tirés en l'air. Une façon un peu triviale, mais efficace, connue pour disperser les témoins. Enfin, la rumeur s'étend comme une motte de beurre dans une poêle chaude...

Selon C-Note des Botany Boys, présent sur les lieux, l'altercation n'a strictement rien à voir avec un mauvais combat de boxe arrangé. C-Note raconte que, si Flip a commencé à prendre le dessus sur T.I., des gars du coin affiliés à des gangs se sont interposés et ont commencé à le rouer de coups...

Moralité : Laver un affront est synonyme (au mieux) d'ecchymoses dans le sale Sud.

RICK ROSS vs « P-MAN » SAM FERGUSON [Miami]

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« Ferguson est un voleur, il est une balance, c'est un rat, c'est une pute ! J'espère t'avoir offensé, viens me retrouver dans la rue négro, je te montrerais de quel bois je me chauffe... Tu sais, ce genre de choses qui peut devenir Deeper Than Rap. »

Extrait de la menace verbale d'un Rick Ross furieux de l'interprétation donnée à l'interview « Would the Real Rick Ross Stand Up » réalisé P-Man Sam Ferguson, pionnier notoire de la scène rap floridienne devenu Sam Silvasteen, journaliste fouille-merde mais avant tout patron de la « Bible de la rue » : le magazine Don Diva.

On est en 2008, Ferguson est surpris de découvrir que Rick Rozay Ross est un ancien maton reconverti depuis peu en MC d'un « coke rap fantasy » qui se vend comme des petits pains blancs. L'occasion est trop belle ! Il invite le bedonnant rappeur chez lui à Carol City pour l'interviewer et va finalement le pousser à avouer.

Faut savoir que P-Man est issu de la vieille école des deejay's floridiens, aussi profiter des opportunités de toutes natures que lui offre le monde du spectacle est une seconde nature pour lui. N'en déplaise à Luke / 2 Live Crew, notre homme Sam a débuté son périple tortueux bien avant eux. Il est une devenu cette légende toujours vivante de la scène rap du tout début, temps des vaches maigres, soit, mais aussi époque charnière où, étroitement complices, trafiquants de drogues et hommes d'affaires véreux boostaient l'envol de la balbutiante « Miami bass » à grands coups de billets sales.

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Ce n'est désormais plus un secret pour personne. Jamais P-Man n'a cessé de frayer avec ce panier de crabes qu'est le gratin artistico-politico-mafieu de la ville de Miami. A savoir que la majorité de ses anciennes et récentes fréquentations – les MC's du Worse Em Crew et de Triple M Bass, le dealer Rickey Brownlee, Alexander Bernard Harris (boss de Xela Records), le politicien Arthur Teele – sont pour la plupart mortes et enterrées. On ne sait par quel miracle il a échappé au grand nettoyage ! Peut être doit-il sa survie à la patte de lapin de corridor qu'il conserve religieusement dans la poche-revolver ? A moins que ce soit à l'éclat bienfaiteur de la montre Rolex qu'il fut le premier artiste hip hop à porter au poignet à Carol City.

Quand on ose le comparer à Suge Knight, il rétorque avec un aplomb déconcertant : « Nah, j'ai rencontré Suge. Je pense que Suge est un opportuniste, un gangster stupide. Je ne suis pas un idiot ! ».

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Toujours est-il qu'il va diversifier ses orientations pécuniaires, monter des labels de rap, et bien davantage... Alors qu'il a changé de nom, qu'il est devenu Sam Silvasteen, fort respectable et respecté président du magazine Don Diva, lequel dude mène une vie exemplaire, il est assassiné dans sa voiture le 29 août 2009 à Miami. Il a 47 ans.

Quelques semaines avant l'homicide, Rick Ross le menaçait publiquement de représailles....



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