PHANTOM 002

Les chroniques de Nadsat (n°1)

Quatre chroniques ciné pour le prix d'une. Cette semaine : Phantom of the paradise, (Brian De Palma, 1974), Neds (Peter Mullan, 2010), Spéciale première (Billy Wilder, 1974) et Wrong (Quentin Dupieux, 2012)

Neds, de Peter Mullan (2010)

neds1

La troisième réalisation de Peter Mullan débarquait sur les écrans en 2010, sous le nom de Neds. Un énième long-métrage dans la tradition du film social britannique ?

Le contexte s'y prête grandement : A Glasgow, en 1973, un jeune homme brillant fait son entrée au collège. Il subit rapidement des menaces, mais la réputation de son frère le précède, pour le meilleur, en lui offrant une protection contre ses adversaires, terrifiés par l'idée de devoir affronter son frère ; mais aussi pour le pire, en lui fermant les portes de la classe de niveau supérieur, les professeurs ayant un trop mauvais souvenir du dernier membre de la famille étant passé par l'établissement.

Dans Neds, tout est question de hiérarchie ; du système éducatif écossais, classant ses élèves par rapport à leurs résultats ; jusqu'aux fréquentations des personnages, condamnés à agir comme les gens de leur classe sociale. John, le personnage principal deviendra rapidement ami avec un enfant de la petite-bourgeoisie, malheureusement, après une malencontreuse bévue, il se verra banni de la maison. Jeté à la rue, avec les types comme lui.neds2

C'est de cette manière qu'il intégrera une bande de petites frappes en devenir. Ces derniers se livreront à de nombreux affrontements avec d'autres bandes, peut-être un des aspects les plus intéressants du film ; Peter Mullan filmant à merveille les meutes de combattants.

« Le fait le plus frappant présenté par une foule psychologique est le suivant : quels que soient les individus qui la composent, quelque semblables ou dissemblables que puissent être leur genre de vie, leurs occupations, leurs caractères ou leur intelligence, le seul fait qu'ils soient transformés en foule les dote d'une sorte d'âme collective. Cette âme les fait sentir, penser et agir d'une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait, et agirait chacun d'eux individuellement. » Gustave Le Bon – Psychologie des foules

Le film parvient partiellement à se démarquer de la production du genre grâce à quelques échappées comiques. Certains diront que Mullan a le cul entre deux chaises … mais les incursions dans ce registre font du bien au film, et permettre de l'aérer, d'y incorporer une dose de légèreté essentielle pour le spectateur.

Car pour le reste, le film est vraiment noir. Presque trop à vrai dire … Cette noirceur s'accompagne de l'usage de nombreuses symboliques ; parfois efficaces, mais souvent vraiment lourdingues, notamment durant les quarante cinq dernières minutes. Durant la deuxième moitié du film, la narration et le comportement du personnage principal deviennent en effet de plus en plus confus, et le réalisateur appuie énormément sa mise en scène. Ça en est trop. Après avoir réussi à jouer l'équilibriste pendant plus d'une heure, Peter Mullan s’écroule.

Comme son personnage principal, le réalisateur ne parviendra pas totalement à se sortir du rôle qu'on lui aura attribué. Condamné, il n'aura pas la force de se sortir de son marasme. Malgré tout, une légère touche optimisme parsème les dernières minutes du long-métrage, redonnant une touche d'espoir pour le cas de John ... Cet optimisme touchera-t-il aussi Peter Mullan ? Réponse au prochain film.

Phantom of the paradise, de Brian De Palma (1974)

phantomofparadise1

Peu de réalisateurs sont parvenus à relire une grande tragédie en y implantant leur propre univers. Brian De Palma fait incontestablement partie du club grâce à Phantom of the paradise.

Ce film, sorti en 1974, est en fait une relecture moderne de Faust. On y découvre un jeune musicien du nom de Winslow acceptant de signer avec Death Records, maison de disque du célèbre Swan (en référence à l’phantomofparadise2œuvre de Marcel Proust). Ce dernier va duper l'artiste à plusieurs reprises. Winslow va donc tout faire pour se venger.

Un tel contexte permet à Brian De Palma de réaliser une véritable satire de la pop culture. Il utilise différents archétypes pour construire ses personnages ; et le cliché devient ainsi un outil de création. On retrouve le producteur véreux, le jeune artiste naïf, ainsi que les filles prêtent à tout pour percer dans le monde de la musique … De nombreuses références aux gros noms de la musique des années 60 et 70 parsèment le film. Le réalisateur se moque ainsi des Beach Boys ou encore de Kiss, tous présentés comme de vulgaires produits.

Phantom of the paradise contient donc plusieurs grands thèmes et chacun d'entre eux est traité avec la même fougue. Car le long-métrage est réellement passionnant, chaque plan transpire l'amour du cinéma ; et De Palma n'a peur de rien. Un bon nombre de cinéastes d'aujourd'hui nous livrent des œuvres timorées, se cachant derrière un pseudo-naturalisme. Voir ou revoir ce film serait une bonne leçon pour eux. Ils comprendraient ainsi que le cinéma n'a pas à être réaliste pour être efficace, et que la fantasmagorie et le lyrisme mènent bien plus souvent à de grands films que le réalisme pur et dur.

Le film est rempli de trouvailles visuelles, que ce soit via les décors, la mise en scène ou encore le montage de Paul Hirsch. Le style baroque de De Palma nous en met plein les yeux, et les nombreuses références distillées au court du métrage ont de quoi faire bander n'importe quel cinéphile.

A l'inverse de bon nombre de jeunes réalisateurs, l'ami Brian a réellement digéré toutes ses influences, qu'elles soient cinématographiques ou littéraires. On retrouve en effet une multiplicité d'hommages à de grands livres. Jamais placées de manière gratuite, elles permettent l'avancée de la narration et la caractérisation des différents personnages. Et si chaque vie était liée à une œuvre ?

Spéciale première, de Billy Wilder (1974)

The Front Page Movie

Spéciale première est le film qui marqua les quarante ans de carrière de Billy Wilder. Quarante ans de relations humaines passées au vitriol.

Une des grandes problématiques de la carrière de Billy Wilder aura été de réussir à faire passer un message parfois subversif au travers de l'industrie hollywoodienne. C'est d'ailleurs une problématique qui concerne bon nombre de scénaristes et de réalisateurs, car Hollywood, comme chacun le sait, représente avant tout une gigantesque machine de propagande.

(From left) Pat O'Brien, Adolphe Menjou, Effie Ellsler, & MauricLe réalisateur américain nous raconte ici l'histoire d'une bande de journalistes – issus de différents journaux – se préparant à relayer l'exécution d'un assassin. Ce dernier se nomme Earl Williams et a assassiné un policier quelques jours auparavant. Les personnages sont rapidement présentés comme une bande d'ivrognes glandeurs décadents. La fraternité régnant au sein de leur petit groupe donne envie de les rejoindre pour boire un verre avec eux ; mais on comprend rapidement que leur sens de la morale est plus que douteux. Ils sont tous présentés comme des charognards à l’affût du moindre scoop. (« Tu sais les médias c'est comme des chiens tu jette de la viande rouge et … bouffe ça, bouffe ça ! » Dieudonné).

Ainsi Billy Wilder se permet de dénoncer la montée du sensationnalisme dans le journalisme, ainsi que la proximité qui règne entre les différentes feuilles de chou. Les journaux nous sont en effet présentés comme ayant des orientations politiques diverses, mais l'on constate ici qu'ils sont tous à niveau égal en ce qui concerne la bêtise. Le scénariste ne s'arrête pas là puisqu'il s'attaque ensuite à la proximité liant les journalistes – soit disant quatrième pouvoir – aux policiers et aux politiciens. Ils semblent tous faire partie du même monde.

Toutes ces questions ne sont pourtant pas traitées sous un angle politique, mais vraiment sous la forme d'un film à enquête, avec une bonne dose de comédie, passant notamment au travers de dialogues mitraillettes dans lesquels l'esprit fuse. Il ne serait pas étonnant que Aaron Sorkin ait été influencé par ce film …

Wilder possède aussi un excellent sens du rythme, et il nous le prouve encore une fois au travers de ce film. L'exercice du huis-clos n'est jamais facile, et peut rapidement ennuyer  ; mais le scénariste parvient à instaurer une dynamique réglée au millimètre. Pas une seconde de répit pour le spectateur. Impossible de relâcher son attention devant tout ces rebondissements, toujours bien emmenés, jamais tirés par les cheveux. On imagine que c'est grâce à toutes ces qualités que le réalisateur américain est parvenu à faire produire son film, et ce, malgré son propos subversif.

Comme il le disait lui-même dans une interview, l'interprétation peut aussi être un bon moyen de faire passer un message. C'est un procédé qu'il use ici en poussant la seule partisane du tueur à surjouer, ce qui permet de dénoncer l'anti-communisme primaire de certains des protagonistes.

Billy Wilder signe donc un film quasiment parfait, recouvrant une multitude de thème, tout en étant très divertissant. Et si c'était ça la forme la plus pure du cinéma ?

Wrong, de Quentin Dupieux (2012)

wrong-quentin-dupieux_011

Des pieds foulent la route. On distingue des bandes jaunes sur le bas du pantalon de la personne. La caméra nous montre un groupe de pompiers, amorphes, adossés à leur véhicule de travail. Ils attendant que l'un d'eux pose sa pêche au beau milieu de la route, pendant qu'un camion brûle tout près d'eux. Voilà comment démarre Wrong, le dernier film de Quentin Dupieux.

Une séquence assez significative de son cinéma, consistant à étirer ses non-sens jusqu'à leur paroxysme. Ici, le réalisateur français, aussi connu sous le nom de Mr. Oizo, nous raconte l'histoire d'un homme dont le chien a disparu, et qui va tout faire pour le retrouver. Le comportement du personnage principal – interprété par Jack Plotnick – est assez surprenant. Ce dernier ne vit que pour son animal de compagnie, et continue de se rendre tout les jours au bureau, alors qu'il en a été viré il y a trois mois. Dupieux nous avait habitué à l'humour absurde, et il est toujours présent, mais une nouvelle facette vient s'ajouter à son cinéma : une étonnante forme de pathétisme émane de ses personnages.wrong-poster-dogbrain-full

L'absurde est donc toujours le moteur de création du réalisateur, mais il est désormais utilisé pour créer une douce poésie surréaliste, matérialisée par des idées visuelles inventives (la pluie qui tombe sans arrêt dans le bureau, les jeux sur la profondeur de champ, ...), et des dialogues bizarroïdes qui surprennent à chaque réplique. Dupieux parvient à tirer le maximum d'idées pouvant sembler assez anodines.

L'économie de moyen se dégageant de son cinéma le pousse à être le plus inventif possible, à instaurer son atmosphère de manière modeste mais efficace. Un univers graphique marqué,  une bonne utilisation de la musique, et une direction d'acteurs marquée lui permettent de créer de petites pastilles existentielles qui amusent tout en faisant réfléchir

Regarder un film de Dupieux revient à suspendre le temps, à laisser son esprit vagabonder dans un univers parallèle pendant quelques minutes. Il se passe peu de choses durant ses films, et pourtant il parvient de plus en plus à nous hypnotiser. Quentin Dupieux est en progrès constant, et il commence réellement à avoir une importance dans le cinéma français. On attend son prochain film avec impatience.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *