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Les chroniques de Nadsat (2)

Promised Land de Gus Van Sant (2013)

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Promised Land signe la troisième collaboration entre Gus Van Sant – réalisateur - et Matt Damon, qui partage ici l'écriture avec John Krasinski (The Office).Seulement, contrairement à Gerry et Will Hunting, Gus Van Sant n'a pas du tout participé à la genèse du projet, puisqu'il a été débusqué pour réaliser le film seulement deux semaines avant le tournage ! On a donc plus à faire à un projet de Matt Damon et John Krasinski qu'à une collaboration classique entre le premier cité et le réalisateur. D'autant plus que les deux scénaristes – tenant par ailleurs les deux rôles principaux – sont aussi producteurs.

Ces deux derniers nous content l'histoire de Steve Butler, débarquant dans une petite ville du nord-est des USA, en compagnie sa collègue de travail, et ayant pour mission de racheter les terres des habitants pour le compte d'une grosse société, en vue d'une exploration du sous-sol, supposé contenir une grande quantité de gaz de schiste. Sujet d'actualité donc.

Van Sant possède une filmographie assez particulière : il navigue entre les films sur fond politique, les productions intimistes, les films artys, et, enfin, les productions hollywoodiennes. On pourrait croire que Promised Land rentrerait dans la catégorie de ses réalisations politiques, mais, en réalité, le thème du film sert surtout de toile de fond pour développer les relations entre les personnages, et, surtout pour mettre en avant les contradictions de son personnage principal : Steve Butler. Ce dernier va en effet faire plusieurs rencontres qui vont déterminer ses actions, et le pousser à se remettre en question. Dans un premier temps, il ne semble pas réellement réaliser les enjeux que représentent sa mission. Il n'est même pas convaincu par ce qu'il dit. Plusieurs personnages vont ,tour à tour, venir ébranler ses convictions. C'est peut-être là qu'est le vrai thème du film : comment réagit un homme face à ses contradictions ? C'est le sujet qui est au service du personnage, et non l'inverse.20432443.JPG-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx

Dustin Noble, interprété par John Krasinski, sera son opposant le plus farouche. Le personnage viendra militer contre l'exploitation des gaz de schiste, qu'il considère comme dangereux pour l'environnement. Dans ce sens, le film pourrait donc s'inscrire dans la lignée du drame shakespearien, mais en réalité, ce personnage d'écologiste sert surtout de faire-valoir. Steve Butler est bel et bien le thème central du film. Les parties les plus intéressantes du film sont en fait de simples conversations, qu'elles se situent au bar ou dans un champ. Les dialogues sont de très bonne qualité, mais la force du film vient en fait du sous-texte qui le jalonne de bout en bout. Quelque chose de profondément humaniste se dégage, et on pense alors à un des meilleurs films de Gus Van Sant : Restless, lui aussi d'apparence très simple mais pourtant particulièrement profond. On peut cependant émettre quelques doutes sur la qualité du scénario, qui, pour meubler sa dernière demi-heure, vient user de rebondissements peut-être un peu trop tirés par les cheveux, même si crédibles.

A la réalisation, Gus Van Sant s'efface énormément, presque trop. La réalisation est classique, et même si elle contient quelques bonnes idées, on regrette qu'elle ne soit pas plus inventive. Un léger défaut qui est sans doute à mettre au profit de son arrivée tardive sur le projet. Malgré tout, ses choix de réalisation sont justifiables : une manière de filmer simple pour des gens simples … Ce raisonnement peut paraître exagéré, mais cette modestie fonctionne très bien lors de certains dialogues, on en oublie presque la caméra et le montage, entièrement concentrés sur les personnages.

En résumé, le trio Damon – Krasinski – Van Sant signent un film intéressant, axé sur les contradictions d'une personne tiraillée entre ce qu'elle doit faire, ce qu'elle pense qu'elle aimerait faire, et ce qu'elle aimerait réellement faire. Ils ne jugent aucun de leur personnage, et ne prennent jamais parti sur le questionnement politique, pour se concentrer uniquement sur le ressenti de leur personnage ; et c'est là la grande force de ce film, imparfait certes, mais tellement humain.

Bernie de Albert Dupontel (1996)

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En 1996, après une courte carrière de comique et de comédien, Albert Dupontel décide de réaliser son premier long-métrage : Bernie. Toujours aussi fantasque, l'humoriste choisira de nous conter l'histoire d'un homme, jeté à la poubelle dès sa naissance, puis recueilli par un orphelinat. Le film débute lorsque le personnage choisit enfin de quitter le lieu où il a grandi, à l'âge de 29 ans.

Bernie va donc découvrir la vie en dehors de l'orphelinat, qui l'a élevé, puis qui l'a fait travaillé. Dupontel va donc se servir du décalage entre le personnage (qu'il interprète lui même) et le monde qui l'entoure comme d'un ressort comique. Ressort qu'il va user durant une heure vingt avec de nombreuses variations … Heureusement, le film ne se contente pas de ça, et va peu à peu se concentrer sur la recherche des parents de Bernie. Ce dernier décidera en effet de retrouver son père et sa mère, alors qu'il ne connaît ni leurs noms, ni à quoi ils ressemblent. Dupontel parvient a créer de multiples surprises grâce à la mise en place de situations complètement folles et improbables. On comprend rapidement qu'on est dans une sorte de conte trash, intuition qui sera confirmée avec le dernier plan du film ...

Cette inventivité, on la retrouve aussi dans la mise en scène et dans le montage. L'humoriste français tente des choses, beaucoup de choses … A quelques reprises, il arrive à nous en mettre plein les yeux, à nous surprendre. Mais parfois ça ne passe pas, et les effets paraissent inutiles, et non justifiés. Enfin, il n'y a pas vraiment de quoi bouder son plaisir sur ce point, on préfère largement un cinéaste qui tente beaucoup de choses, même si il rate une marche de temps à autre ; qu'un cinéaste effrayé à l'idée de trébucher, et choisissant de nous livrer un film totalement plat.

De même la bande originale est assez originale car très rock, et elle permet d'ajouter une vraie plus value à deux ou trois séquences. On pense notamment à la scène dans laquelle Bernie cherche son père parmi une bande de clochards. La caméra navigue au milieu des gueules cassées avec un morceau de prog-rock, ce qui permet de créer un moment de lyrisme trash particulièrement réussi. Bernie n'est pas exempt de défauts, et pêche à une ou deux reprises par manque de rythme, ou par tentatives manquées, mais l'aspect bordélique et inventif du métrage l'emporte assez largement (comme souvent chez ses potes Kervern et Delépine). Ce n'est pas propre et tant mieux !

« C'est la société qu'est bien foutue. Ils mettent des uniformes aux connards pour qu'on les reconnaissent. »

 

Mes chers voisins de Alex de la Iglesia (2000)

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En 2000, Alex de la Iglesia nous revenait avec son cinquième long-métrage intitulé Mes chers voisins (La comunidad).

Dans la droite lignée de ses précédents films, le réalisateur nous offrait une comédie noire et satirique sur l’appât du gain, et son impact sur la société, au travers de l'histoire de Julia, agent immobilier, découvrant la somme de 300 millions de pesetas dans l'appartement de son voisin du dessus. Malheureusement pour elle, ses voisins vont commencer à se comporter d'une manière étrange ... Bien entendu, de la Iglesia conserve son ton volontairement outrancier, toujours aussi jouissif. Cela lui permet de magnifier chaque dialogue, chaque plan. C'est l'aspect le plus intéressant de son cinéma, car au delà de la satire, on y retrouve de nombreuses idées de mise en scène, le tout formant un ensemble cohérent et baroque. Chose assez rare pour être signalée dans la comédie : on rit tout en prenant plein les yeux.

Le réalisateur espagnol ne tombe pas dans un des principaux pièges de la satire, à savoir se livrer à un cinéma trop froid, presque inhumain, qui pousse certains cinéastes à livrer des films intelligents, mais bien trop éloignés de leurs personnages. Par l'intermédiaire de quelques dialogues, de la Iglesia parvient à humaniser ses protagonistes, et à leur donner une raison d'agir de la sorte. Même si cet aspect prend très peu de place, il est suffisamment important dans l'équilibre du film pour qu'on le relève, car les personnages, aussi détestables soient-ils, gardent ainsi une certaine consistance : l'erreur ne vient pas seulement d'eux, mais de l'ensemble d'un système.

Avec mes chers voisins, de la Iglesia nous donne une véritable leçon de cinéma fauché. Il nous montre comment il est possible de faire monter la tension avec peu de choses ; sa gestion du rythme en crescendo y étant pour beaucoup. On démarre assez doucement, pour progressivement monter dans l'horreur, avant d'aboutir à une somptueuse poursuite hitchcockienne, clôturant parfaitement le film.

Finalement le message de Mes chers voisins est assez simpliste, mais ce que l'on retient en particulier, c'est le talent de mise en scène du cinéaste espagnol. Les grandes révolutions cinématographiques proviennent souvent du cinéma de genre ou de la série B, et, avec Mes chers voisins, Alex de la Iglesia confirme encore un peu plus cette idée.



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