mattewsfranckkkk

MOBSTERS, FLAMBEURS, ET AUTRES GANGSTERS DU RAP GAME (4)

# Frank «Black Caesar» Matthews

MATTHEWS

« React, what who will, bail two mil’ / Nigga cool still bet I’ll be gone before the news will / Blast fuse and leave purple Frank Matthews / Perhaps you confuse the concept black, cash rules. » AZ the Visualiza (« Desperados » from The Firm: The Album 1997).

Enfant du blues, élevé au grain calorique de la Soul, contemporain de la Funk contagieuse essaimée par James Brown & ses JB's, Frank Larry Matthews a-t-il assisté de près ou de loin à l'éclosion du hip hop ?

Nul jamais ne saura, car pas la moindre nouvelle de lui depuis sa rocambolesque évasion qui date de 1973. Un bail vous me direz. N'empêche que, héros gravé pour toujours dans la mémoire collective noire, le gangster des années 60/70 ressurgit du passé le temps d'une punchline versée à titre de service rendu à la métaphysique gangsta: « That's Gangsta » par Shyne (2000), « Fuck Your Mother » de Smoke DZA , « Nature Boy » par T-Shyne (feat. Smoke DZA) (2012) sans oublier l'emphatique « Karate Chop » (2013) dans lequel Future vend nonchalamment de la blanche et se prend pour John Gotti, alors que Casino, lui, en pince pour le seul et unique Frank « Black Caesar » Matthews...mobsters1

Pour comprendre ces récents et vibrants hommages, replonger dans la vraie vie de Matthews est évidemment nécessaire. En effet, Frank fut plus qu'un gros dealer de drogues, il fut cet imposant César Noir de Brooklyn, c'est à dire un des tout premiers caïds indépendants à challenger la suprématie de La Cosa Nostra. Largement sous-estimé, ce pionnier en business de la drogue aura tout de même inspiré autant d'écrivains du hood que de scénarios articulés autour des kingpins de la Blaxploitation, tout cela, bien avant que les rappeurs en fassent cet original gangster partagé entre efficience froide d'Al Capone et imagerie romanesque de Robin des Bois... Oui, aussi bizarrement que ça puisse paraître, l'obsession pour l'artiche n'était pas une priorité pour Matthews. Cela venait-il du fait qu'il brassait du grisbi à la pelle? Toujours est-il que, personnage complexe, il pouvait sacrifier des sacs entiers remplis de cash à la façon de ces étudiants qui abandonnent leur effets personnels avant de déserter leurs appartements...

 

 

 

Durham, Bed-Stuy ... jusqu'à la mafia italo new yorkaise

Originaire de Durham (Caroline du Nord), Franky Matthews est pour ainsi dire une canaille d'une rare précocité. A l'âge de 14 ans c'est bien lui qui forme une bande de jeunes voyous qui vole des poulets dans le quartier noir de la capitale du tabac. Être délinquant de haut vol nécessite une vraie et longue expérience, les arpètes de la cambriole de son acabit se font toujours coffrer et finissent par passer une petite année dans un institut spécialisé pour jeunes délinquants. Libéré, il s'en va bosser dans les numéros de tombola à Philadelphie avant de se faire une nouvelle fois arrêter et virer de la ville en 1963. Obligé de changer de décor, il fait le chemin jusqu'à Bedford-Stuyvesant , quartier de Brooklyn où il bosse en tant que barbier en 1965, il a 21 ans.

mobsters2

Régulièrement, sans les entailler, il rase les couennes endurcies des mobsters italiens qui ont déjà commencé à dévaster Brooklyn en vendant héroïne et cocaïne aux autochtones afro. Si le métier de barbier ajouté au business des numéros lui permettent de bien vivre, les voir se pavaner, costards seyants, poubelles rutilantes et poules de luxe accrochées aux bras, lui agitent les neurones. Il ne lui en faut pas plus pour ranger son coupe-choux et s'engager corps et âme dans le business de la drogue.

Comme papa dans maman, l'ambitieux Frank Matthews parvient à se glisser sans trop de problème dans la filière latino. Son surnom de la rue, « Pee Wee » (jeune gangster), son sérieux dans les affaires et sa réputation de cogneur font qu'il se voit accorder une audience par les Bonnanos et Gambinos, deux des cinq grandes familles italiennes qui contrôlent le crime organisé à New York, et avec lesquelles il n'est jamais facile d'avoir un rendez-vous, encore moins de négocier.

Joseph Massimo, ex-boss de la Bonnano family
Joseph Massimo, ex-boss de la Bonnano family

Les godfathers ritals n'y vont pas par quatre chemins. Ces derniers lui font vite sentir qu'ils n'ont pas besoin d'un Noir dans la sainte famille, aussi, ils le renvoient à son karma de « hood nigga » qui veut faire trou dans le jeu de la drogue. Pas résigné pour autant, il se lie avec Raymond Marquez alias « Spanish Raymond », maquignon harlémite du racket et du jeu qui lui ouvre les portes de la filière cubaine de la cocaïne via une sommité du traffic: « El Padrino » Rolando Gonzales Nuňez.

En moins d'un an, Franky Matthews s'est débarrassé de la présence encombrante des Black Muslims qui s'obstinent à lui mettre des bâtons dans les roues, et est devenu un des plus gros dealers de New York, exhibant sa réussite à la face de ceux qui l'ont méprisé, désormais assez puissant pour négocier voire en découdre avec d'autres gangsters de son acabit.

C'en est fini de « Pee Wee », rookie ambitieux de Brookyn, c'est désormais le surnommé « Black Caesar » Matthews qui parade dans les principaux clubs de Harlem, barreau de chaise dans la bouche, tout de pimp vêtu avec ce manteau de vison auquel s'accrochent telles des sangsues des marécages, ses différentes maitresses qu'il entretient et loge dans les six appartements qu'il possède à New York.

mobsters4

Seul Noir affilié à la French Connection

S'il est le seul Noir a être connecté avec la mythique French Connection qui lui a fait parvenir 400 kilos d’héroïne pure en provenance de Marseille (France) en janvier 1972, c'est que Matthews a préalablement fait ses preuves. Le brooklinois a mené une opération suffisamment sophistiquée afin d'importer de cette même héroïne en provenance du Venezuela. Saupoudrer de cette blancheur létale coupée à la quinine Bed-Stuy et bien d'autres quartiers noirs d'Atlanta à Boston en passant par Baltimore, ne lui pose aucun problème de conscience, bien au contraire... De toute façon, il est devenu Mr Bigg, celui-là même qui vient d'être ordonné prêtre de la nouvelle Black Mafia qui réunissait en grande pompe le gotha des trafiquants afro américains et hispaniques à Atlanta, l'année précédente.

Les affaires sont prospères. « Black Caesar » Franky engrange plus de 600 000 dollars par jour, si bien que sa fortune est estimée à 60 millions de dollars en ce début des 70's. Quand il ne réinvestit pas une grande partie du butin dans la drogue, il l'envoie dans divers paradis du blanchiment de l'argent à l'étranger -- Les autorités en déduiront qu'il a versé un million de dollars par mois dans ces comptes particuliers.

Devenu un personnage public, Matthews n'est pas insensible à l'image qu'il véhicule. Il aime projeter ce rôle de Robin de Bois noir à la communauté. Sûrement une façon de se rapprocher de son idole, Muhammad Ali qu'il va voir combattre au Madison Square Garden, mais aussi de dissimuler sa frénésie dépensière de nouveau riche – voyages fréquents à Las Vegas où il est accueilli comme un roi du tapis vert, Rolls Royce avec chauffeur, bunny blonde platine du magazine Playboy en tant que maîtresse etc – comme son amour invétéré pour la cocaïne qui accompagne ses petit-déjeuners, repas et encas du soir.

Aussi, c'est un brin revanchard qu'il se fait construire une imposante demeure avec colonnes de marbre sudiste et jardin babylonien à Staten Island, quartier privé, donc exclusivement Blanc, où résident le mobster Big Paul Castellano et la star du baseball US, Three Finger Brown. Cette façon provocatrice de procéder déplait fortement à Castellano. Le fait de voir déambuler ce jeune Noir dans son quartier l'autorise à mal penser. Bref, on est à deux doigts de la déclaration de guerre des clans à New York, alors que partout ailleurs le sang a commencé à couler plus qu'il ne faudrait.

La masure de Matthews à Staten Island
La masure de Matthews à Staten Island

 

Arrestation, puis, évasion ...

Autant la Cosa Nostra a eu du mal à se plier aux lois du marché nouvellement régies par les Noirs et Latinos, autant une guerre en tout point fratricide décime les derniers parvenus. Tout le monde veut sa part de gâteau. Les temps changent. Il y a ce lundi de Pâques 1972, au Club Harlem d'Atlantic City, jour de Résurrection où le dénommé Sam Christian fondateur de la Black Mafia de Philadelphie fait disparaître à jamais Tyrone « Fat Ty » Palmer alias « Mr Millionnaire » Palmer, (gros dealer local adoubé par Matthews) devant pas moins de 800 à 900 personnes. Avant que les gardes du corps de Palmer aient pu dégainer leurs bulldogs, d'autres membres de la Mafia ont blessé 20 personnes et en ont tué 3. Lorsque la police déboule, les témoins se font rares... on les comprend. Trois autres timoniers du drug game de Philly seront bientôt assassinés, illustrant l'envie pressante d'épuration, donc de changement voulu par les gangs locaux, lesquels prennent le contrôle de leur propre ville, s'excluant de façon brutale du cercle tracé par les mafias new yorkaises.

 

 

« Black Brothers Inc.» #TheBook
« Black Brothers Inc.» #TheBook

Finalement, les «  Narcs » ont mis sur écoute un appartement loué à Matthews. Ils s'attendent à écouter les conversations amoureuses d'un délinquant modeste puisque aucune personne en application de la loi n'a jamais entendu parler de lui jusque-là.

Énorme est leur surprise quand ils découvrent que Matthews ventile des stupéfiants dans pas moins de 21 États. En quelques années, ce diable d'homme issu de la cheville ouvrière noire est parvenu à se hisser au rang des plus gros fournisseurs de la nation US.

Au cours d'un raid dans un laboratoire de drogue, « The Ponderosa », situé à Brooklyn, les enquêteurs découvrent une opération d'emballage de la dope assez colossale (2,5 millions d'enveloppes). Des dizaines de poubelles de 32 gallons sont remplies de poudre coupée avec du mannitol et de la quinine, diluants à la mode à cette époque. Une rame de canoë est utilisée pour remuer le malfaisant mélange.

En cette fin d'année 1972, Franck Matthews et sa nouvelle amie Cheryl Denise Brown sont attendus de pied ferme par les agents fédéraux à l'aéroport de Las Vegas, où ils sont sur le point de s'embarquer sur un vol à destination de Los Angeles pour assister au Super Bowl. Faut savoir que Matthews vient de perdre 170 000 dollars au jeu mais ne manque pas d'humour quand les fédéraux lui mettent le grappin dessus : « Pourquoi avoir mis autant de temps les gars ? » leur glisse-il, narquois.

mobsters7

Accusé de fraude fiscale et de complot pour trafic de l'héroïne et de la cocaïne, il est aussitôt convoyé jusqu'à New York, où on lui promet un long et paisible séjour de 50 piges derrière les barreaux. Qu'importe, il en faut plus pour intimider Matthews et l'empêcher de continue à gérer son organisation de sa cellule. De son côté, son avocat Gino Gallina travaille sur une remise de peine jusqu'à se que l'imprévisible ce produise : S'il débourse quelques 325 000 dollars, Matthews sera relâché mais devra se présenter le 2 juillet 1973 au palais de justice de Brooklyn afin d'être jugé ! Une hérésie pour certains, n'empêche qu'il se retrouve du jour au lendemain libre comme l'air.

En fait, plus jamais personne ne le reverra ... « Black Caesar » Matthews, sa fiancée, mais aussi 20 millions de dollars en cash se sont volatilisés au nez et à la barbe d'une justice américaine incrédule !

Pour conclure, reste cette tirade de Denzel Washington portraiturant un autre gangster noir notoire des 70's, Frank Lucas alias « Superfly », dans American Gangster: « J'entends certains dire que Frank Matthews est mort, mais je sais au fond de moi qu'il est vivant, il vit en Afrique, comme un roi, avec tout l'argent du monde ! »



  • One thought on “MOBSTERS, FLAMBEURS, ET AUTRES GANGSTERS DU RAP GAME (4)

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *