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Staline, G or not G ?

Moscou, 1946. La salle résonne, renvoie les centaines de conversations qui s'y tiennent. Soudain, les rangées de pionniers se redressent et, dans un mouvement d'une synchronisation parfaite, soufflent dans leurs trompettes. Chacun se tait, les conversations s'éteignent, un homme s'avance. L'homme est de taille moyenne, un peu plus d'un mètre soixante-dix. Son visage est râblé, ravagé par une petite vérole précoce. Il abore fièrement une moustache fournie qui lui confère l'air sympathique d'un vieux paysan bougon. Trapu, son corps est couvert d'un uniforme de l'armée rouge. Il foule d'un pas cadencé le tapis déployé en son honneur, gravit les quelques marches qui le séparent de l'estrade au milieu d'un silence respectueux. Il s'arrête au centre du balconnet, devant une large étoile d'un carmin flamboyant, derrière un microphone et au-dessus d'un immense drapeau soviétique déployé. "Camarades!", réussit-il à prononcer avant que les applaudissements frénétiques de la foule ne retentissent. Dans la salle, des agents du NKVD sillonnent les rangées de sièges pour repérer le malheureux qui aura la maladresse de cesser d'applaudir le premier. Quelques cris retentissent. "Vive le camarade Staline"! "Pour le Grand Staline"! Celui-ci attend patiemment la fin du brouhaha pour reprendre son discours. "Huit années se sont écoulées depuis…" C'est une image sempiternelle, presque caricaturale, du dictateur soviétique. Et pourtant… Staline était un bien atypique dirigeant.

Staline sur son estrade.
Staline sur son estrade.

Le futur petit père des peuples nait à Gori, petite bourgade du centre de la Géorgie, en 1878. Initialement nommé Iossip Vissarionovitch Djougachvili, il adoptera au cours de sa vie mouvementée une ribambelle de surnoms ou de faux noms avant de se faire connaître sous le nom de Staline, l'homme d'acier. Son père, Vissalion Djougachvili, exerçait la noble profession de cordonnier, qui lui assurait un revenu plus que convenable. Il était cependant connu pour son irrésistible penchant pour l'alcool. On le surnommait "Besso le Dingue", en référence aux violentes exactions auxquelles il se livrait sous l'emprise de dame gnôle. Fermement opposé à l'envoi de son fils au séminaire, il n'hésite pas à battre ce dernier ainsi que sa femme, Ekaterina "Keke" Geladze. Il frappe un jour son fils si fort que celui-ci urinera du sang une semaine durant. En dernière extrémité, il envoie de force Iossip dans une fabrique de chaussures réputée pour ses mauvaises conditions de travail. Vassalion meurt quelques années plus tard au cours d'une rixe de taverne. Le jeune Iossip a alors seize ans. Élève brillant doué d'un talent certain pour la poésie, il obtient une bourse et est envoyé au séminaire de Tiflis en septembre 1994. Il en sera renvoyé rapidement pour n'avoir pas assisté aux examens de lectures bibliques (il se vantera toute sa vie d'avoir été en réalité renvoyé pour diffusion de propagande marxiste).

Comme tout thug qui se respecte, Staline pose ici pour un photographe d’État.
Comme tout thug qui se respecte, Staline pose ici pour un photographe d’État.

Marginalisé, Staline se retrouve rapidement mêlé au milieu interlope russe. Il se révèle extrêmement doué pour le changement d'identité, la cavale et autres activités tout aussi utiles au criminel avide de liberté. Depuis les grandes famines de la fin du XVIIe et du début du XVIII, le milieu du crime russe s'était hiérarchisé en catégories de criminels: voleurs à la tire, pilleurs de coffres, tueurs… Au début du XXe siècle, cette organisation était si solidement ancrée que celui qui outrepassait ses attributions était aussitôt livré à la police, geste de mépris des plus extrêmes s'il en est. Par ailleurs, énormément de liens avaient été tissés au début du vingtième siècle entre le milieu du crime et le parti social-démocrate. À la recherche de fonds pour financer leurs campagnes et leurs actions, les soviétiques n'hésitaient pas pratiquer l'expropriation, c'est-à-dire le braquage d'établissements capitalistes (donc de banques, notez l'habileté de la formulation). Staline était justement parfaitement qualifié pour pratiquer ce type d'activités. Il est généralement accompagné par son complice de toujours, Kamo. La réputation de ce dernier était si grande qu'il est aujourd'hui considéré comme une sorte de saint patron par les criminels russes. Jugé être un tueur sadique par les hommes de la Tchéka, il sera cependant présenté comme un véritable héros du régime jusqu'à sa mort. Pendant la guerre civile, il fait subir à ses hommes des mises à l'épreuve: il arrache le coeur des officiers tsaristes, se livre à des actes de cruauté gratuite. C'est à un tel personnage que Staline avait associé son destin. Parvenu au pouvoir, il tentera de l'effacer de la mémoire collective, souhaitant dissocier son image de celle de ce bandit.

Kamo, un visage d'intellectuel et un coeur de barbare.
Kamo, un visage d'intellectuel et un coeur de barbare.

Tiflis, 26 Juin 1907. L'atmosphère est lourde, une chaleur oppressante règne en maître sur les rues de la ville. Un nuage de poussière s'est élevé à quelques centimètres de la chaussée et refuse de redescendre. Pas ou peu de bruit. De temps en temps, le claquement des sabots d'un cheval et le cahot irrégulier d'une voiture retentissent.
Vers neuf heures, la rue se peuple soudain. Une courte averse emplit d'eau les sillons tracés par les calèches. À dix heures et demie, une diligence traverse la place Erivan, escortée par un contingent de gendarmes. Soudain, un phaéton traverse à toute vitesse une rue adjacente et bondit en direction du véhicule. Un groupe d'homme lance des grenades sur l'escorte, puis ouvre le feu. Quelques bombes roulent à terre. Les malfaiteurs prennent la fuite avec le contenu de la diligence, soit 340 000 roubles qui transitaient de la poste à la banque nationale, l'équivalent de trois millions de dollars actuels. Le bilan est lourd, on compte trois morts et quarante blessés, preuve définitive de la supériorité du révolutionnaire géorgien sur le terroriste américain. À la tête du groupe, un jeune homme d'une vingtaine d'années à peine surnommé Koba, accompagné une fois de plus de son inséparable acolyte Kamo. Vous l'avez deviné, Koba est le surnom du futur Staline, inspiré du nom d'un héros populaire géorgien.

La place Erivan quelques années après la fameuse expropriation, parcourue par les tramways.
La place Erivan quelques années après la fameuse expropriation, parcourue par les tramways.

Quelques mois plus tard, il est arrêté et déporté en Sibérie, d'où il s'évade un an plus tard. Il est presque aussitôt ré-arrêté à Bakou. On l'envoie sous bonne garde au bagne. Lassé de ces allers-retours incessants et fort préoccupé par l'évolution de sa street credibility, notre héros décide de violer sa logeuse, qui tombe enceinte. Le parallèle avec l'affaire DSK ne fut pas établi à l'époque pour des raisons obscures. Malgré cette bavure qui aurait pu mettre la puce à l'oreille de ses gardiens, il finit par s'enfuir de nouveau en 1912. Il entre au Comité Central Bolchevik de St. Pétersbourg. Il est de nouveau arrêté et déporté en Sibérie, il s'évade de nouveau. Le jeune Staline commence à connaître les bagnes de Sibérie comme sa poche. Il y rencontre Lénine, qui l'associe à ses activités. Il s'exile à Cracovie puis à Vienne, avant de rentrer au pays. Une semaine après son retour il est arrêté et envoyé en Sibérie. Il y restera quatre ans avant d'être libéré par les troubles révolutionnaires de 1917.

Les bagnes de Sibérie, véritables élevages de révolutionnaires au nord de l'Empire russe.
Les bagnes de Sibérie, véritables élevages de révolutionnaires au nord de l'Empire russe.

La révolution propulse définitivement Staline dans le monde politique. Cependant, sa nature profonde de gangster le renvoie rapidement vers le côté obscur de la force. À la mort de Lénine, il intercepte et empêche la publication de son testament, où il conseille à tous de soutenir la succession de Trotsky et non celle de Staline, qu'il juge trop violent. Staline décide ensuite de se débarrasser de ses opposants politiques. Il commence par faire assassiner Trotsky. Celui-ci est forcé de prendre la fuite. Il se réfugie en Turquie, en France et en Norvège avant d'être finalement être abattu par un sbire de Staline en août 1940 dans une rue de Mexico. Simultanément, Staline décide de purger le gouvernement du reste de ses adversaires, en réalité de la totalité des proches de Lénine, en lesquels il n'arrive pas à placer sa confiance. Pour ce faire, il lance une série de procès truqués, accusant tantôt de terrorisme, tantôt de haute trahison des personnages influents du régime: hommes politiques, officiers et révolutionnaires de la première heure sont aux premières lignes. Ils ne disposent d'aucune défense, et subissent de régulières séances de torture qui les incitent à reconnaître leurs torts devant le tribunal. Les cellules dans lesquelles ils sont placés sont traversées par une gouttière, destinée à récupérer le sang versé. En conclusion de cet éclaircissement biographique, remarquez que la mort-même du grand homme est à l'image de sa vie: constatant qu'il ne quittait pas sa chambre, personne, ni proche ni médecin, n'osa s'aventurer dedans, craignant des représailles.

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