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Interview : Jo Dalton (partie 2/2)

Entrevue avec Jo Dalton, partie 2. Après avoir retracé son parcours (son enfance en Afrique, sa lutte contre les skinheads en France, ses années de sportif de haut-niveau ...) dans la première partie, nous nous intéressons ici à sa carrière musicale, ses projets, parmi lesquels un nouvel album, un film, mais aussi à ses relations avec d'autres acteurs du mouvement rap : Tefa, Masta, MC Jean Gab1, Ciro, Tonton Marcel ...

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Mido : Dans un passage de ton livre,  tu parles de l’émergence du rap en France, et des gens que vous avez protégé, y’a un passage où j’ai cru reconnaitre Tefa …

Jo : C’est bien lui.

Mido : Et justement, vous qui avez protégé ces gens, qui les avez emmené en soirée, ils ont été plus vicieux, ont récupéré le truc, ont cloisonné … si c’était à refaire, est-ce que tu protègerais encore ces gens-là ? Est-ce que ça vous a quand même apporté du bon ?

Jo : Je vais pas rentrer dans la philosophie, je vais être direct. Votre génération pourrait dire « c’est de votre faute si le rap est dans cet état ». C’est pas de notre faute, parce que moi je vous ai pas quitté. Je suis resté au quartier, auprès des miens, caricaturé, stigmatisé … on m’a traité de zoulou, aujourd’hui on me traite de racaille, peut-être que demain ça sera autre chose, mais je n’ai pas changé. Le rap est arrivé en France en même temps que les luttes identitaires contre les fachos dans la rue. C’est la même vague. Ca a été une révélation au niveau culturel, à tous les niveaux. Ca a été l’émancipation, en France, des zones urbaines. Le système, lui, a vu le patrimoine que représentait cette culture. Sa géométrie symétrique faisait que tous les enfants, tous les jeunes, avaient trouvé leur truc. Ils créaient ! Ils graffaient, ils rappaient, ils écrivaient. Celui qui n’était jamais allé à l’école se mettait à écrire des vers, mieux que le bon français qui avait étudié la philosophie et la littérature. Cette géométrie démontrait la richesse de l’esprit des gens de cette grande civilisation, la capacité de dominer une situation, de s’adapter, d’innover.

Alors, qu’est ce qu’ils se sont dit ? Dieu merci, on est tombé sur ce continent, qui est le berceau de l’humanité, on s’est servit de leurs hommes et de leurs richesses pour tout construire. Ensuite, on les fout dans des quartiers, des cités, ils créent une culture, ils innovent … magnifique, on a plus qu’à rester là, créer des structures, et s’approprier tout ça ! (rires) C’est magnifique ! Mes fils ne sont pas heureux dans ma grande maison, malgré tous les jouets, les dessins-animés, etc. Ils ne se sentent pas bien. Ils se mettent à trainer avec des gens de couleur, qui créent, qui innovent, qui n’arrêtent pas. On peut les enfermer, ils dansent en cellule, ils chantent ! Alors je laisse mon fils trainer avec eux, et une fois qu’il aura maitrisé un peu l’essence de ce mouvement, je vais le tirer de là, et je vais en tirer profit, en faire un outil de divertissement, en prendre le contrôle.

"On était des entrepreneurs, on avait ce rêve de produire des rappeurs, comme le faisaient les américains, et Tefa assistait à ça. Et ces gamins-là, qu’on croyait naïfs, génétiquement, ils avaient cet esprit d’exploitation. Aucun humanisme, aujourd’hui, il ne se souvient même pas de mon existence."

Nous qui sommes de la rue, et qui avons un amour universel, nous voyons des gamins qui nous regardent, avec nos tenues vestimentaires, fiers dans nos luttes, dans nos combats, dans notre créativité … nous leur tendons la main ! C’est humain, il faut partager. Donc on prend ces petits, on les initie, on les défend auprès de ceux qui ne veulent pas que notre art soit partagé. C’est Dieu qui nous a donné ça, c’est pas nous ! Il faut partager. Donc David, dit Tefa, est arrivé. On passait devant la boulangerie de sa famille, il avait même pas 10 ans. Il nous donnait des pains aux chocolats, nous on lui racontait nos histoires, nos courses-poursuites avec la police, nos combats contre les skinheads, ou avec d’autres gangs. Et Nasser, un mec de Bobigny, a estimé que le petit s’intéressait suffisamment, qu’il méritait plus, et lui a donc offert le disque de NWA. Et ce garçon est tombé amoureux de ça ! Ensuite, on a commencé à le sortir un peu, à lui faire assister à des zoulou-party, et moi j’étais son grand. Pour valider son intégration, il disait que j’étais son grand cousin !

A l’époque, on s’organisait magnifiquement. On faisait des sous, pour pouvoir organiser des soirées … on mettait des coups de pression aux gérants de boites de nuits pour qu’ils nous accordent des après-midi dans leurs clubs, pour qu’on puisse nous aussi  profiter des privilèges. On était des entrepreneurs ! On avait ce rêve de produire des rappeurs, comme le faisaient les américains, et Tefa assistait à ça. Et ces gamins-là, qu’on croyait naïfs, génétiquement, ils avaient cet esprit d’exploitation. Aucun humanisme, aujourd’hui, il ne se souvient même pas de mon existence. Il est capable de tourner une page sur moi, alors que moi, je me souviendrai toute ma vie de lui, et je le mets dans mon histoire, je parle de lui dans mon livre.

Sylvain, de Kilomaitre, il habitait vers Chelles (77). Mon petit-frère, qui était dans un foyer pour jeunes délinquants là-bas, le protégeait. Il nous l’a amené, et il a été trainé dans les bois pour le former, pour qu’il devienne un homme. Mon petit frère nous a dit « c’est un petit blanc, mais il est courageux ». A l’époque, quand il y avait une descente, et que la discrimination fait qu’on ne fouillait pas les blancs, on cachait nos armes dans ses sacs. Il jouait bien le jeu.

Ces deux mecs, David et Sylvain, ils ne connaissaient rien au rap, on leur a tout appris. On les a initié. Et aujourd’hui, ce sont eux les maitres, et nous les élèves ? Si je veux sortir un disque, je dois aller voir mon élève et lui dire « est-ce que c’est bien ? », et il va me dire « non, ta musique n’est pas bonne » … Est-ce que c’est normal ? Est-ce que c’est la logique des choses ? Est-ce que ces garçons sont capables d’aller dans une cité, de repérer un artiste avec une véritable alchimie, de l’encadrer de A à Z sans pour autant le formater, jusqu’à ce qu’il puisse sortir son truc, exceller dans son art, et faire bouger le peuple ? Est-ce qu’ils peuvent faire ça ? Ils sont dans des bureaux, déconnectés de notre réalité.

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Les diamants viennent d’Afrique. L’or vient d’Afrique … le gaz, le pétrole … ta voix aussi ! Ta voix, c’est ton diamant, ta matière première ! Ton esprit, c’est de là que tout vient. Et lui, il prend une feuille de papier, il met quelques zéros, et il te dit « arrête d’être naturel, tu vas devenir un extra-terrestre » (rires)

Encore un produit du système qui a tout foutu en l’air, et qui fait qu’aujourd’hui on s’enfonce, parce qu’il n’y a pas d’égalité des chances. Ces mecs, ils pourraient être PDG de Lacoste, je trouverais ça normal … mais ils ne peuvent pas être à la tête d’une structure urbaine, alors qu’il y a des Fabe, des Express D, des Daddy Lord C, qui sont au quartier, là où cette culture est née. C’est eux les maitres, et c’est eux qui sont capables de mener à bien cette mission de structurer cette culture, et de la développer dans un esprit universel. Sinon, les gamins vont rentrer au quartier, et se dire quoi ? « C’est Daddy Lord C, boxeur professionnel, créateur de La Cliqua, il a fait les Booba et autres, et regarde comment il galère. Motherfuck, mon frère ! Donne-moi mes business, j’fais de l’oseille, de temps en temps je donne un petit truc aux frangins. »

Je crois plus en rien, c’est un système d’enculés, ils ont fait de nos gamins des monstres, et maintenant ils créent des structures policières pour les éradiquer. Ils nous ont empêché de profiter de notre propre culture. Ils empêchent l’Afrique de s’émanciper, de se développer. Ils mettent des pantins à la Présidence, des gens qui n’aiment même plus leur peuple. Tu préfères avoir un château en France qu’un village en Afrique, avec une architecture ancestrale, de la bonne nourriture cuite au feu de bois, qu’on appelle ici barbecue, et qu’on considère comme un privilège. Tu vois le délire, ils inversent tout. Et quand ils veulent profiter de la vie, ils viennent chez nous, ils vivent en maillot de bain, à moitié nus, ils font des barbecues, et ils essayent de bronzer … en somme, ils veulent te ressembler. Alors qu’ici, ils te disent que t’es de la merde ? T’es de la merde, mais ils veulent vivre et manger comme toi …

Et on te met sur écoute, on te surveille, on te fiche chez les RG … c’est rien mon frère, on est tous né, on va tous crever. Tu peux même me bâillonner, t’y passeras toi aussi. Dis à tes dirigeants qu’il faut changer les choses, parce que les nouvelles générations sont dégoutées, elles ne croient plus en rien, elles ont compris que ce système, c’est de la merde.

"Tu peux bosser toute ta vie à l’usine, qu’est ce que tu vas laisser ? Tes descendants chercheront ce que tu as fait, et même les honneurs de ton œuvre en tant qu’ouvrier iront au patron."

Et la science … on cherche des traces, des ossements, on prend la boite crânienne d’un animal, et on vient te dire qu’on était comme ça avant. Mais alors, pourquoi le chien ne s’est pas levé, et n’est pas venu parler avec nous ? Ils essayent de détruire toute la divinité, tout le cosmique, tout ce qui a été fait parfaitement par Dieu. Tu peux bosser toute ta vie à l’usine, qu’est ce que tu vas laisser ? Tes descendants chercheront ce que tu as fait, et même les honneurs de ton œuvre en tant qu’ouvrier iront au patron. Alors … fais des dessins, ou écris ta vie, tes mémoires, dis tes pensées, fais ton alchimie. Quand tu vas à la Bibliothèque François Mitterrand, ou à Beaubourg, ils ont même les archives du premier homme qui a pété. Il faut laisser une trace ! Et nos descendants chercheront, même si ton livre ne s’est pas vendu. Ton arrière-petit-fils sera peut-être puissant, il créera un nouveau monde, et il aura besoin de savoir comment tu pensais. Voila pourquoi j’écris, je rappe, j’utilise tous les outils que Dieu m’a donné pour laisser des traces. C’est pas ce qu’eux ont écrit sur moi dans leurs journaux qui va compter, c’est que moi j’écris. C’est comme ça que je marche. Donc j’encourage les jeunes à rapper, à dessiner, même en prison, tu écris ce que tu penses. On te soumet, tu écris … c’est une grosse interview qu’on est en train de faire là !

Mido : Y’a de la matière, effectivement. Je voulais passer à la partie sur Gab1 …

Genono : Vas-y, je garde mes questions au chaud pour la suite.

Mido : Dans le bouquin, tu parles des Requins Vicieux, et on sent une grosse différence dans la logique du combat.

Jo : Le seul lien, c’est qu’on est de la même communauté.

Mido : On sent les rapports acides entre vous … Pourtant, récemment, y’a eu une interview en commun, et on a même entendu parler d’album en commun.

Jo : Je lui ai proposé un titre, mais ça ne va pas se faire. Les jeunes, aujourd’hui, sont divisés, ils se tirent dessus, parce qu’on a injecté le biff, les thunes, et les jeunes n’ont plus de repères, il n’y a que l’oseille. Ton père, ton frère, peuvent devenir tes pires ennemis, parce qu’il n’y a que des rapports d’oseille. En plus de ça, il y a toute la technologie d’isolement, qui fait que ça va trop vite. Ils n’y arrivent pas, ils ont accès à 500 chaines, des paramètres de fou sur leurs iphones, ils peuvent s’isoler et créer leurs univers tous seuls. Alors que nous, on avait un univers en commun, qui fait que même si on était pas d’accord idéologiquement, parce que lui s’appelle Requin et moi Dragon, on pouvait se taper dessus mais on se retrouvait quand même à partager la même culture urbaine. Donc on était des frères ! L’un pouvait être rouge, l’autre bleu, mais on était ensemble. C’est respectable. Nos luttes ne pouvaient pas toucher toute la communauté urbaine, parce qu’on avait pas la technologie pour diffuser l’information, et créer des groupes sectaires. C’était mieux, parce qu’on était très virulents, une violence crue, pas une violence de lâche. Y’a pas pire que la violence de la lâcheté.

Je n’ai pas apprécié ce qu’ils ont fait à Gab1. Ils lui ont sauté dessus à 7 ! C’est tellement lâche … C’est une image de la zone urbaine … de traitrise, de trahison. Quoi qu’il ait dit, quoi qu’il ait fait … je sais qu’il les a mis à genoux, je connais les Requins, je connais leurs pratiques, je me suis battu contre eux. Je me suis saigné contre eux.

"Gab1 a été mon ennemi, mais j’ai jamais eu la haine contre lui."

Puis j’ai vu que les clashs avaient continué, que ça avait pris de l’ampleur … et moi, qui ait été clashé, qui ait clashé, à un moment j’étais plus là-dedans. J’ai même fait les démarches pour aller voir les acteurs de ces clashs, comme Rohff, pour s’expliquer face à face sur les tenants et aboutissants de nos actes. Puis je me suis retiré, ils font leurs sous, ils sont très bons rappeurs … ils n’ont pas besoin d’arriver à ce niveau-là ! Ils se mettent à se clasher, à insulter des mères, à faire des radios, des télés … mais ils se prennent pour qui ? Des demi-dieux ? Ils deviennent les dictateurs de l’Afrique ! Les gens qui nous ont écrasé parce qu’ils se sont fait de l’oseille, c’est ça le truc ? Jérusalem contre Palestine ? L’Amérique contre les Chicanos des ghettos ? Ils écrasent les autres parce qu’ils pèsent, parce qu’ils roulent en Lamborghini, tout le monde devient de la merde ? « Reste en chien », mais c’est la culture de ceux qui étaient en chien ! Pourquoi tu vas pas insulter Hollande, ou Sarko ? C’est eux qui ont une armée ! Maintenant que t’as de l’oseille, fais comme Tupac, sois comme Tupac jusqu’au bout mon ami ! Appelle toi Noriega ! Parle de Bush, dis que c’est un enculé ! Dis que les illuminatis sont des enculés, sois martyr jusqu’au bout, pour le ghetto ! Mais nan, il se retourne, et il dit au ghetto « reste en chien, je suis blindé ». On est plus négros, on est plus rebeus, maintenant on est la mafia russe, ma mafia corse, ou on est gitan, ça rigole pas. Les autres font la prière, ils sont pas puissants, ça t’intéresse pas. Mais qui a défendu la culture, qui a crée la culture ? Les ruskov ? Les corses ? Les gitans ? C’est une culture universelle, bien sûr, mais qui l’a défendu ? C’est les gars du ghetto, ceux qui sont en chien. Et Gab1, qu’on l’aime ou qu’on l’aime pas, il a fait partie de ceux qui ont fait le truc. Je lui ai donc dit « Gab1, montrons qu’avant on était ennemis, mais que maintenant on est ensemble ». Dieu est miséricordieux.

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J’ai proposé à Gab1 de faire un titre ensemble, où on les clasherait tous. Il a refusé, parce qu’il est dans une démarche de business, et que ça l’intéressait pas. Mais il a un compte à régler avec eux, parce qu’ils ont touché son amour-propre. Personnellement, j’ai pas de comptes à régler avec eux, c’est des petits frères. Je peux croiser leurs parents, je m’entends très bien avec certains de leurs parents. Je peux pas avoir la haine contre des mecs de quartiers, c’est pas des ennemis. Je peux me battre, je peux les attaquer parce qu’on est pas d’accord sur un truc, mais je pourrais jamais avoir la haine qu’a Gab1. Même Gab1, il a été mon ennemi, mais j’ai jamais eu la haine contre lui. C’est comme hutus contre tutsis, les miens ne sont pas mes ennemis.

Gab1 et moi, on est pas dans le même univers. Je suis dans une optique martiale et spirituelle, lui il est dans le showbiz. Je veux pas être dans le showbiz, moi.

Genono : Sur ton street-album « Nerfs à vif » en 2005, t’as fait un son qui s’appelle Tarantino. C’est un réalisateur qui te parle particulièrement ?

Jo : Tarantino, il a fait des films … à la Tarantino. J’ai utilisé ça comme une image, pour dire qu’il y a beaucoup de Tarantino dans les quartiers. Ils ont des scénarios à la Pulp Fiction, des trucs de gangsters, donc je relate une histoire. J’avais un ami qui avait un profil à la Tarantino, il aurait pu être le personnage d’un de ses films. C’était un Tonton Flingueur, il avait toujours des histoires de fou, des assassinats, etc. Et pourtant, il payait pas de mine, tu pouvais même te dire « c’est un bouffon » ! Et quand tu découvres ce qu’il a fait, tu te dis merde, c’est vraiment un Tarantino ! C’est un Stomy Bugsy, un vrai ! Et je dis que dans les quartiers, il y a trop de mythos, ils se montent la tête quand il y a des embrouilles, ils vont te sortir un AK qui contient 500 bastos … pour tuer personne ! Ca sert à rien mon frère ! Prends un silencieux, et fais ton affaire, arrête de faire du bruit ! Trop de Tarantino, ça veut dire qu’ils jouent des rôles, ils vivent dans un film.

Quand tu passes à l’acte, t’as toujours le démon et l’ange qui te parlent. Le démon, il met ton égo en avant. Il te dit « allume-le », il te parle de ta réputation. L’ange du bien, il te dit « pense à ta famille ». Et les avocats du diable … tous ces avocats qu’on va voir quand on fait nos affaires … je vais te dire un truc : tous les règlements de compte à Marseille, à Paris, en Province, ont une seule cause. Cette cause, c’est les avocats. Les avocats et les flics, ils te mettent sur écoute, puis ils viennent te dire « tout ce qu’on sait sur toi, c’est ton pote qui nous l’a balancé », et ils vont le faire sortir avant toi. Alors toi, tu vas te dire, ce type c’est une poukave, tu vas te dire qu’il faut l’allumer. Mais l’avocat, il est au courant de tout, lui et le juge, ils ont fait les mêmes études. Ils s’arrangent entre eux.

Ton avocat va te dire « elle est difficile ton affaire, tu risques la perpétuité », tu lui réponds « oui mais quand même, je suis innocent », il te réplique que c’est difficile à prouver. Ensuite il te demande combien t’as mis de côté. 200000 ? Alors ton affaire va couter 150000. Il va prendre 100000 euros pour lui, il va en donner 50000 au juge, qui va te mettre 12 ans au lieu de 24. Tu sors de là, tu te dis « mon baveu est magnifique, il m’a sauvé ». Il t’a rien sauvé mon frère ! C’est des instances, des institutions … c’est la même équipe. C’est comme l’UMP et le PS, ils sont potes, ils ont fait les mêmes écoles. Et ils débattent sur toi, t’es un article de supermarché. T’es un produit premier prix, c’est 1 euro. Lui c’est Danone, donc c’est 5 euros.

C’est pour ça que je dis aux frères : assumez ce que vous faites. T’as braqué sans cagoule, on t’a filmé, ou on t’a mis sur écoute, t’es surveillé … mange ta peine avec dignité, arrête de dire que c’est la faute d’un autre. Fais pas manger des autres mecs à ta place, alors qu’ils n’ont rien fait. C’est pour ça que j’aime les guerriers, les kamikazes. Si mon dossier est cramé, alors que toi t’as un avenir, des perspectives, j’y vais et je dis que c’est moi. Y’a plus ça aujourd’hui, plus d’honneur, plus de dignité. Tout le monde balance, tout le monde parle au portable. Voila pourquoi y’a que des Tarantino aujourd’hui.

Genono : Niveau featurings, j’ai l’impression que tu refuses rien.

Jo : Non, jamais.

Genono : Comment tu fonctionnes ? Dès que quelqu’un te propose, tu acceptes ?

Jo : Quel que soit le gars, même si le gars sait pas rapper. La musique, c’est comme toi et moi, on parle. Si quelqu’un ne sait pas parler, tu ne vas pas refuser de le rencontrer quand même ? On est tous de la même zone, de la même culture, le mec utilise ses unités pour t’appeler, il prend de son temps, il utilise ses pieds pour venir te rencontrer. Toi tu viens de Mantes-la-jolie, tu viens jusqu’ici pour me voir, et moi je vais te dire « je chante pas avec toi » ? Mais je suis qui, moi ? Les seuls moments où je ne fais pas de featuring, c’est quand je n’ai pas le temps, parce que je dis tellement oui à gauche et à droite que je ne peux pas toujours tout faire dans les délais qu’on me demande. C’est le seul cas où je ne fais pas de featuring. Mais si je pouvais être dans tous les projets du monde, ce serait magnifique. Ce qui compte, c’est la richesse humaine, la discussion, la recherche. L’argent, c’est la pire carotte du monde. Le problème, c’est qu’on est dépendant de ça.

Quand Dieu a envoyé la Prophétie, il a donné à des hommes la puissance divine. Est-ce que ces hommes-là ont refusé de parler avec des gens ? Non, ils ont parlé avec tout le monde. Alors pourquoi nous-autres on devrait refuser de parler avec certains ? Tu veux chanter avec moi, je viens.

"Je ne refuse jamais un featuring. On est tous de la même zone, de la même culture, le mec utilise ses unités pour t’appeler, il prend de son temps, il utilise ses pieds pour venir te rencontrer. Et moi, je vais lui dire « je chante pas avec toi » ? Mais je suis qui, moi ?"

Genono : T’as fait un featuring avec Ciro y’a quelques temps … Comment s’est passée la rencontre, t’es allé le rejoindre chez lui, à Rouen, ou alors c’est lui qui est venu te voir ?

Jo : Je suis allé jusqu’à chez lui ! Il m’a dit « quand ? », j’ai répondu « quand tu veux ». Je suis allé chez lui, j’avais dépassé mes limites de zone, donc j’ai pris mon amende (rires).

Genono : Niveau instrus, t’as toujours des sonorités un peu asiatiques, ambiance arts martiaux … c’est toi qui produis ?

Jo : Non, mais les gens s’adaptent à mes idées. J’ai des titres dans toutes sortes d’univers, c’est magnifique de s’ouvrir à tout. L’Amérique … ça n’existe pas. C’est des produits dérivés, ils reprennent tout ce qu’ont fait les autres civilisations, et l’adaptent à leur sauce. Donc on revient à des sources culturelles anciennes. Dans mon prochain album, Vérité noire dans le blanc de l’œil, j’utilise des mélodies égyptiennes. Si mes sonorités sont souvent martiales, c’est parce que ma voix est martiale. C’est en accord avec mon truc, ça le crédibilise, je fais pas ça pour entrer dans un schéma, ou devenir populaire … c’est pas mon délire. Moi, je veux juste être en accord avec moi-même. J’aime l’Afrique, l’Asie, l’Occident.

Genono : Qu’est ce que tu penses des médias rap, en 2013 ?

Jo : Genre Booska-P, tout ça ?

Genono : Voila, d’une part les médias un peu « mainstream », comme Booska-P, comme Skyrock, et d’autres part les médias un peu plus obscurs, comme nous par exemple.

Jo : Dans la diversité, il faut se diversifier. Il faut des contre et des pour, pour créer une harmonie, sinon les choses ne sont pas en équilibre dans l’écosystème. Et c’est comme ça que s’est fait Mai 68, que les libérations se sont créées, c’est à partir de cette révolution culturelle, sociale, que les médias ont émergé, et que chacun a fait son truc. Virgin, c’est né des hippies des années 70. Et ce que vous faites aujourd’hui, c’est l’avenir. C’est un créneau que vous ne pouvez pas laisser aux autres, parce qu’ils sont là pour s’approprier tout ça !

Bientôt, ils vont vouloir détruire Google ! Mais les chinois, les indiens, ils ont déjà la solution, on va s’en sortir ! (rires) Tu sais que c’est un Black Panthers qui a crée Google ? Il a crée le truc, et ils l’ont racheté, mais il continue à gérer ça.

Genono : ….. ah ouai ?

Jo : Ouai, d'ailleurs je l’ai rencontré. Pour revenir aux médias, y’a des trucs qui me correspondent pas, comme Ndahood. Tonton Marcel, il délire un peu. Il coupe du cochon … je lui ai dit « hé, petit, tant que tu ne redeviens pas sérieux, ne viens plus me voir ». Booska-P c’est pareil, j’étais pas d’accord avec Fif, il est trop derrière les artistes. De mon côté … même si je n’ai pas le buzz, j’ai mes convictions.

Genono : Dallas Cartel c’est toujours actif ?

Jo : Ouai, on l’a réactivé. Maintenant, c’est Le Dernier Cartel : Da Last Cartel.

Genono : Quels sont les prochains projets, hormis ton album ?

Jo : Mis à part mon album, il y a celui des frangins, SWC, et probablement d’autres jeunes qui voudront intégrer la structure. On a repris le studio … le temps est pour nous : on a rien à perdre, tout à gagner. On va faire nos trucs. En ce moment, l’industrie ne marche pas, et même leurs icônes ont lâché, ils se montrent dans des bagarres bidons, ils s’affichent à poil … il est temps que les gens en difficulté reprennent le pouvoir, que l’on donne de l’espoir à la population. Les skins ressortent du trou ? Les combattants ressortent du trou, eux aussi. On fait ça avec nos supports : le rap, vos sites … on fait notre propagande, et on commence la guerre froide !

Mido : T’as une date pour ton album ?

Jo : Si Dieu le veut, ça sera le 23 octobre, en hommage à la mort de Tupac Shakur.

Genono : Ah, donc, t’as déjà bien avancé.

Jo : Ouai ouai, je suis dans les mixes en ce moment. Mais on va faire ça simplement. Les distributions physiques se feront de main à main, je donne pas de pourcentage à la Fnac. Et puis je mettrais ça en téléchargement, via les réseaux sociaux. Un peu comme pour mon livre, puisque les plateaux télé ne veulent pas de moi, et que franchement, j’ai pas envie d’aller les voir. Ca m’intéresse pas.

Mido : Niveau réseaux sociaux, t’as un compte facebook … je suppose que t’as pas de compte twitter ?

Jo : Twitter, ça fait trop, déjà Facebook, pour un vieux gars comme moi, j’ai du mal.

Mido : Tu ne comptes même pas t’y mettre pour la promo de ton album ?

Jo : Si, certainement … mais ma promo va être limitée. Je ne veux pas m’acharner, je ne rentre pas dans ce schéma.

"Mon album sortira le 23 octobre, en hommage à la mort de Tupac Shakur. Les distributions physiques se feront de main à main, je donne pas de pourcentage à la Fnac."

Genono : Ton livre a bien marché ?

Jo : Ouai, ça marche très bien.

Genono : Malgré le manque de promo ?

Jo : Il est souvent en rupture de stock. Toi tu l’as lu, tu le recommandes, ce qui fait que les gens en parlent, ça fait du bouche-à-oreille, à l’ancienne un peu. Et c’est tant mieux, c’est un livre. Mais pour le disque, ça va être pareil. Tu vas écouter, tu vas le recommander, tu vas le chroniquer en disant que t’aimes ou que t’aimes pas … je préfère ça. Je veux pas rentrer dans un schéma où je dois me lever le matin en me disant que je dois aller vendre mon livre, ça va me stresser, m’irriter. Et ça sert à rien ! La logique des choses fait qu’on ne devrait pas stresser autant dans notre alchimie, dans notre intérieur. Si on stresse, c’est qu’il y a un truc qui ne va pas. Y’a un truc qui colle pas. On a crée notre monde nous-mêmes ! Vous avez crée votre truc vous-mêmes.

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Genono : Niveau cinéma, c’est quoi tes influences ? On t’imagine surtout en amateur de films d’arts martiaux, mais c’est peut-être plus varié que ça.

Jo : J’ai un problème aujourd’hui : mon fils m’a dit « pourquoi Superman est blanc ? Pourquoi Batman est blanc ? Pourquoi Ben Ten est blanc ? » … je lui ai répondu « ne regarde pas sa couleur, c’est toi Superman ! ». Tu vois le film avec Stallone, Jet Li …

Genono : Expendables ?

Jo : Ouai … Toujours la même suprématie. Rambo ne suffit pas, Terminator ne suffit pas, on te rajoute des nouveaux héros. Moi ça me parle pas. Je préfère les films à l’ancienne, où on se bat pour l’honneur, ou parce que l’autre a volé un bol de riz. J’aime bien les scènes ou les combattants vont se recueillir dans la forêt, où ils sont en communion avec la nature. Je regarde ça, et après je vais dans mon parc pour observer les écureuils ! (rires)

Tout ce monde du cinéma, si tu regardes bien, on existe pas dedans. Donc c’est quoi le but ? Créer un monde universel, où tout le monde existe, ou alors créer un monde de suprématie, où c’est toujours les mêmes qui mangent sur la tête de ceux qui sont en galère ? Ca m’intéresse pas … Par contre je reste optimiste, je me dis qu’on a encore des perspectives d’avenir, parce qu’ils n’ont pas encore exploité nos richesses dans ce domaine. A un moment donné, il va falloir qu’on prenne nos caméras, et qu’on aille taper à la porte de nos quartiers, pour filmer nos histoires, pour raconter nos origines. Aujourd’hui, je suis dans cette optique.

Mido : Donc t’as pour projet de faire un film sur les quartiers ?

Jo : J’ai commencé à travailler dessus.

Mido : Ca ressemblerait à quoi ? Ce serait uniquement sur la culture urbaine ?

Jo : L’idée, c’est d’aller dans les quartiers. Chaque quartier a sa particularité, son histoire. Les anciens ont vu les quartiers évoluer, ils ont vécu des histoires fantastiques. J‘aimerais raconter ces histoires, en partant des anciens jusqu’à la nouvelle génération. Retracer l’histoire de chaque quartier, l’un après l’autre. Les gamins doivent connaitre l’histoire du lieu où ils vivent, d’autant plus qu’ils ne sortent jamais de leur propre quartier ! Un quartier, c’est comme un village. En Afrique, tout le monde connait l’histoire de son village. Il y a quelques temps, j’ai fait venir les premiers graffeurs, les premiers rappeurs, pour leur remettre un trophée. J’ai fait venir Expression Direkt, parce que ce sont eux les premiers à avoir lancé le rap à Mantes-la-Jolie ! Il faut une reconnaissance, entre nous, avant d’aller faire la queue aux awards, chez NRJ. Ils sont pas dans notre monde ! C’est à nous de créer nos propres trucs. Tiens, l’ancien qui est là, c’était le premier danseur du quartier. Et le gamin qui est à côté de lui, il danse le hip-hop, sans savoir ça ! Et les mecs ont pleuré ! C’est la première fois qu’ils recevaient une récompense !

Voila mon idée : raconter l’histoire de ces personnalités. Et le raconter de manière brute, directe. Rendre aussi hommage à ceux qui nous ont quitté. Et je compte accompagner ça avec des bandes sonores, faites par les jeunes artistes de ces quartiers là. Je suis donc en train d’étudier ça avec des jeunes qui ont une boite de production cinématographique, pour qu’on fasse ça en partenariat. Ils s’occupent du matériel, et moi je me charge d’aller dans les quartiers, à la rencontre des anciens et des plus jeunes.



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