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Chronique : Ciro - Tasgall

Difficile de cerner Ciro. Rappeur qui déteste les rappeurs, pratiquant passionné de musique, suivant la sunna mais aussi la thuglife ... le bonhomme semble naviguer entre les contradictions. Pourtant, en creusant bien, cette somme de non-sens ne semble que la résultante logique du parcours atypique du Normand, qui nous est conté partiellement dans Tasgall.

9 projets en 3 ans

La première chose qui frappe chez Ciro, c'est sa détermination. Si les rappeurs en rotation possédaient la moitié de son opiniâtreté, nul doute que la musique française vivrait un âge d'or, loin de la prétendue crise du disque dont souffre atrocement Richard Branson. Double-album en autoprod (soit deux heures trente de son), plus un bonus gratuit de 22 titres, pour un total de 7 mixtapes et 2 albums en 3 ans seulement, rares sont les bougs capables de se vanter d'une telle productivité, sans aucune structure ni aucun support. A vrai dire, personne, en France, n'en fait autant. Car en plus de rapper, Ciro occupe absolument toutes les casquettes nécessaires à la production d'un disque : beatmaking, mix et mastering, mais également réalisation de ses propres clips, de ses photos et artworks promotionnelles ... Considérons que les présentations sont faites, et parlons musique.

Trente-cinq titres, c'est beaucoup. L'occasion pour Ciro de faire le tour de toutes les facettes de son univers, et de sa personnalité. Et elles sont nombreuses. Car, comme tout rappeur, Ciro est complètement schizophrène. A l'instar d'un Housni, Kacim est capable de te certifier qu'il peut te sodomiser avec force et vigueur, puis de faire une déclaration d'amour à l'Islam, avant de traiter ta meuf d'avaleuse de sperme, puis de demander pardon à Dieu pour ses pêchés. Et franchement, pas besoin d'aller écouter les textes du bonhomme pour s'en rendre compte, un simple coup d'oeil à la tracklist suffit : "A3oudoubillah" et "Pute de femme" s'y côtoient, en toute décontraction.

"Etre cohérent, c'est se mutiler" (Clarice Lispector)

Mais au fond, un rappeur cohérent, est-ce vraiment cohérent ? Tasgall est un disque qui reflète en tout point son environnement et son époque. Un monde insensé peut-il inspirer un album complètement rationnel ? Au fond, Ciro a le mérite d'être sincère, et d'assumer chacun des pendants de sa schizophrénie. Après tout, "de l'homme à l'homme vrai, le chemin passe par l'homme fou" (Michel Foucault). Gageons que notre rappeur normand n'est pas encore au bout de son parcours, et que cette personnalité bigarrée, distendue et tiraillée, n'est que la latence d'un esprit rassi et averti.

Comme dit quelque lignes plus haut, trente-cinq titres, c'est beaucoup. L'avantage évident : pouvoir développer, étendre son discours, offrir le temps de présence nécessaire à chaque facette de son personnage. Le revers de la médaille, c'est justement le danger de trop se disperser. Parfois, un EP 8 titres, dense et bien ciblé, s'avère plus pertinent qu'un album complet, trop éparpillé, inconsistant et éthéré. Tasgall évite plutôt bien le piège, s'appuyant pendant 150 minutes sur un rythme varié mais soutenu, sans temps morts et sans écarts discordants. Sa véritable réussite, c'est la justesse avec laquelle sont distillés les featurings, tout au long des deux galettes. D'une part, en contribuant à l'homogénéité de l’ensemble, et d'autre part, en permettant à Ciro de souffler, en s'appuyant sur chacun des intervenants pour créer une diversité bienvenue, et ainsi éviter toute lassitude dans interprétation.

On pourrait citer chaque nom, détailler chaque featuring, mais retenons l'essentiel : l'uniformité des performances, la pertinence des collaborations, et enfin, la capacité de Ciro de tenir tête à n'importe qui, mic en main. On sent très clairement l'influence de Seno dans le flow de Kacim Cirovelli. Le emcee rouennais sait tout faire, et surtout, il sait varier. Accélérations, flow forcé, apathies dépressives ... On peut ne pas apprécier le discours, la personnalité, ou les choix musicaux, mais personne ne peut dire qu'il ne sait pas rapper.

Un disque imparfait, mais abouti et réussi.

Une fois n'est pas coutume, l'homogénéité louée dans le paragraphe précédent s'avère peut-être le point le plus pénalisant de Tasgall : à force d'aligner les bonnes pistes, Ciro se maintient à un certain niveau, sans jamais passer la vitesse supérieure. Aucun son ne se détache véritablement de l'ensemble : on finit le disque avec l'impression d'avoir écouté trente-cinq bons titres, mais sans en retenir un en particulier. Le sentiment un poil frustrant qu'il manque un morceau-porteur, qui tire le reste du projet vers le haut.

Côté prods, quand on sait que Ciro fait tout lui-même, on en peut que saluer le travail accompli. De la superbe mélodie de Sarah's Power, empruntée à Ludovico Einaudi, à l’énergique Blasphemy, gros travail sur le sample de Profondo Rosso (Goblin), Tasgall, une fois de plus, joue avec les nuances, oscillant entre beats dirty, prods puissantes, et complaintes fuligineuses. L'ensemble, peu enjoué, se veut sombre, plus teinté de noir et grisâtre que de couleurs fluorescentes. Ciro est misanthrope, pessimiste quant à l'avenir de la race humaine, et sa musique s'en ressent forcément. S'il était cinéaste, sa caméra se situerait à mi-chemin entre un David Lynch et un Nicolas Winding Refn.

Au final, que retient-on de Tasgall ? Parfaite carte de visite d'un MC polyvalent, ce double-album est à ranger dans la catégorie "hors-tendance". Puisant allégrement son inspiration chez Tupac comme chez le Ghetto Fabulous Gang, Ciro crache sa haine et son dégout du monde, de l'homme, de la femme, et des modèles artificiels qui s'imposent en piliers fantomatiques d'une société qui n'a pas été construite pour lui. Bien meilleur que la majorité des productions actuelles, mais encore trop imparfait pour taper dans la case "classiques", Tasgall est assurément une galette qui mériterait plus de reconnaissance, et par extension, plus d'exposition.

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