Hunter S. Thompson 4

HUNTER S. THOMPSON : JOURNALISTE ET HORS-LA-LOI (1)

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« Je suis très branché rythme – écrire au sens musical. J'aime le charabia si ça chante ! » Hunter S. Thompson.

Hunter Thompson est mort comme Hemingway, son modèle, seul le choix du calibre diffère en ce qui concerne leur suicide: petit trou donc petit calibre pour Thompson, du gros sel pour le vieil Ernest. Qu'importe de mourir à 67 balais pour quelqu'un qui était persuadé qu’il mourrait avant la trentaine et considérait le reste comme du rabe.
« Hunter ne s'est pas suicidé, Hunter a suivit la voie du samouraï. » s'est écrié Iggy Pop, poétisant le jusqu'au-boutisme du casse-couille de première qui a inventé le genre littéraire « Gonzo ». A savoir, se positionner au cœur du sujet traité au moyen d'un journalisme subjectif qui a le don de mettre le lecteur dans une position réactive -- aidé en cela par de grands renforts d’alcool et de substances plus ou moins licites.

En fait, hormis trois ou quatre bouquins à ranger aux rayons du Panthéon « Gonzo » , l’unique sujet de l’œuvre de Hunter c'est avant tout sa vie que tout le monde ou presque connait dans les grandes lignes. Vie de chieur patenté entamée à Louisville (Kentucky) le jour de la mort de son père qui les laissent, lui et sa famille, dans le plus grand désarrois financier. A partir de là, c'est un gamin doté d'une intelligence assez troublante qui entre dans une spirale négative : vandalisme, agressions, racket et menaces de viol qui lui font rater les études et l'envoient en taule.
A sa libération, on le pousse à quitter sa ville natale et à s'engager dans l'armée de l'air, ultime alternative pour un délinquant de cet acabit... Seulement, il a une haine viscérale de l'autorité et lorsqu'il pense devenir pilote on lui impose le droit de devenir.... électricien. C'est déjà l'écriture qui lui permet d'échapper à un quotidien concentrationnaire où jouer à la guerre prend toute la sainte journée. Lorsqu'il intègre la rédaction du Command Courrier en tant que journaliste sportif, il inaugure une technique qu'il utilisera plus tard dans Fear And Loathing in Las Vegas : la fausse « note de rédaction ». Pour oublier juteux acariâtres et autres colonels, il s'investit à fond dans son travail, perd vingt kilos, picole comme un trou, avale des litres de café et fume trois paquets de cigarettes par jour. Il lubrifie sa prose, raconte des histoires complètement délirantes à partir d'une anecdote dont il est le seul à en percevoir l'utilité !
Insubordinations, ribotes, ivresses diurnes et orgies nocturnes font que ses relations avec l'armée partent en vrilles jusqu'à son renvoi à la vie civile en novembre 1957.

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Le journalisme comme style de vie

Thompson a découvert le journalisme et entame une nouvelle vie. Il se retrouve vite à bosser pour un petit canard à Jersey Shore, un bled plutôt glauque en Pennsylvanie. Il ne prend même pas la peine d'encaisser son dernier salaire et prend la tangente avant que, dixit Hunter : « Ces salopards de quakers ne m'émasculent... »
Étape suivante : New York ! Aussitôt débarqué, il envoie des missives de demandes d'embauche truffées d'insultes, de provocations et menaces en tout genre (voir ci-dessous), parvient néanmoins à se faire embaucher par Time Magazine, mais touche des peccadilles et commence à s'agacer d'un style de vie réduit à des fêtes incessantes et errances nocturnes de poivrot qui cultive l'art de se créer des ennuis.

1er octobre 1958, 57 Perry Street New York City

Monsieur,

« J'ai pris un pied d'enfer en lisant l'article publié cette semaine par Time Magazine. En plus de vous souhaiter bonne chance, j'aimerais vous offrir mes services.(...) Quand vous aurez reçu cette lettre, j'aurai mis la main sur quelques exemplaires récents du Sun et, sauf si le journal ne vaut absolument rien, je vous maintiendrai mon offre. Et ne croyez pas que mon arrogance soit involontaire : je préfère vous offenser maintenant plutôt qu'après avoir commencé à travailler pour vous. »

Lassé de New York car toujours dépendant de la bonté et hospitalité de ses amis, Hunter postule au San Juan Star de Porto Rico. Bientôt, le voila à vivoter dans une cabane sur une plage à gratter des pages blanches relatant du bowling local. Travail de sténographe et non de journaliste, une sorte d'humiliation pour quelqu'un d’ambitieux comme lui. Fidèle à lui même, les flics l'arrêtent pour grivèlerie dans un restaurant de Porto Rico et le foutent en taule. Libéré grâce au bakchich qu'un ami bien placé a glissé aux autorités locales, Hunter s'enfuit à bord d'un voilier vers les Bermudes.

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Hunter S . Thompson rentre à New York, il a 23 ans et le dénuement lui colle à la peau. Il décroche 2 ou 3 petits boulots en free lance et participe à un jeu télévisé où il gagne 50 dollars après avoir raté les 300 qui lui auraient sûrement permis d'arroser son gosier en pente jusqu'à plus soif!
Fervent admirateur des écrits d'Henri Miller qui vit depuis les années 40 sur la péninsule de Big Sur à deux pas du Pacifique, il se rend sur place et, à défaut de rencontrer Miller, dégote un boulot de gardien sur une propriété privée. Sandy, sa régulière, le rejoint. Tous deux vivent chichement dans les quartiers domestiques. On est en 1961, Sandy tombe enceinte une fois, deux fois, et part se faire avorter au Mexique pendant que Hunter bosse comme un acharné sur Prince Jellyfish et The Rum Diary (qu'il appelle « Un livre de flagellation, de castagne et de baise ») et, boulot de gardien oblige, effraie les homosexuels qui pensent avoir trouvé un havre de paix à Big Sur.

Le temps de se faire embaucher par le National Observer et Thompson repart trainer ses guêtres en Amérique du Sud. Il traverse tous les pays du continent et se fixe à Rio en 1962. Lorsqu'il rejoint la Colombie à bord d'un voilier piloté par des contrebandiers, c'est pour accoucher de son premier article important : « Un américain paumé dans le fief des contrebandiers ! ». Son statut est revu à la hausse, il palpe 1000 dollars pièce pour chaque article...
Quand on le croise à Rio, il trimballe un petit singe constamment ivre dans la poche de sa veste. Finalement, à force d'accompagner Thompson dans ses cuites les plus mémorables, le  singe se suicidera en se jetant de l'appartement qui se situe au neuvième étage, tragique victime (selon Thompson) du delirium tremens.
Entre deux cuites et trois voyages, il écrit sur le traumatisme post-électoral au Brésil, s'aventure dans l'histoire des Incas, et raconte dans un style très froid la fusillade du Domino Club qu'il attribue à l'armée brésilienne. Fervent défenseur de la machine à écrire qu'il ne lâchera pas jusqu'au moment de se tirer une balle dans la bouche en 2005, Hunter ne sait pas qu'il est en train de prendre part à ce qu'on appellera bientôt le « Nouveau Journalisme ». A New York, la concurrence est rude entre cette nouvelle vague de journalistes qui s'affrontent à grand coup d'articles dans le New York Herald Tribune, l'US News, Newsweek, l'Esquire, les New Yorker et Time.
Pendant ce temps, au pays des cariocas, Thompson écrit « Pourquoi des vents de haine anti-gringo soufflent souvent au sud de la frontière », s’enivre, tire sur des rats avec un 357 Magnum et se retrouve une nouvelle fois en taule. Il faut une intervention de l'ambassade US pour le libérer.
Pris d'une frénésie de patriotisme à cause de John Kennedy et d'un nouveau optimisme envers son pays, Hunter décide de rentrer à Louisville et de se marier avec Sandy.
Si son moral est au beau fixe en cette année 1963 : « J'ai un chien, une femme, des armes, du whisky, beaucoup de temps pour travailler et une poubelle électrique ! (dans l'ordre) », l'assassinat de Kennedy à Dallas le rend furibard : « J'essaie de mettre de l'ordre dans ma rédaction au truc odieux, puant, plein de merde qui s'est produit aujourd'hui ! »

En 1964, il s'installe avec sa femme et son nouveau-né de fils, Juan, dans le quartier de La Mission à San Francisco... Il se retrouve aux premières loges d'une révolution culturelle qui s'ébroue mais le National Observer ne s'intéresse pas encore à ce genre d'article. Souvent ivre, défoncé, les relations se tendent avec le journal qui l'emploie. Se sentant au bout du rouleau en tant que journaliste, il tente de devenir chauffeur de taxi mais se retrouve à faire la queue avec vagabonds et pochards afin de distribuer des prospectus. Il quitte définitivement l'Observer à l'été 1965.

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Baston, bière-speed & LSD : l'équipée sauvage avec les Anges

Thompson a décidé d'envoyer le journalisme se faire foutre. Néanmoins, lorsqu'il apprend qu'un journaliste du nom de Briney Jarvis a été membre des Hell's Angels, il décide de le rencontrer et se retrouve à boire quelques 50 à 60 bières avec Ralph « Sonny » Barger, chef du gang, et ses soiffards d'acolytes. A partir de là, Thompson commence à écrire un article pour le Nation, journal qui représente à cet instant la voix du progressisme US. Dès la publication de l'article «  The Motorcycle Gangs : Losers & Outsiders » en mai 1965, sept propositions de livre se profilent... Lorsque l'éditeur Ballantine Books lui propose un contrat de 1500 dollars, Hunter n'hésite pas une seconde et signe des deux mains.
N'empêche qu'il va falloir attendre la publication pour palper les picaillons, aussi, Sandy est contrainte de voler à l'étalage pour nourrir la famille. De son côté, Hunter s'encanaille avec les Anges de l'Enfer qui passent leur temps à se défoncer, à chercher des crosses, à chevaucher à la fois filles et bolides à deux roues. Ces derniers, pourtant rompus à la bière-speed , butent sur le LSD et se mettent à en avaler comme d'autres mangent des cachous. C'est ainsi que commence une belle histoire d'amour entre Thompson et le buvard de LSD.

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Bref, défoncé ou pas, Thompson n'est pas là pour enfiler des perles. Il veut à tout prix vendre son livre et sortir définitivement de la misère qui lui colle aux basques. Un jour, les choses s'enveniment lorsqu'il s'entête à défendre la supériorité de sa moto BSA face à des Anges adorateurs de la sainte Harley Davidson. Les versions de son fameux tabassage par un  Hell’s diffèrent. Si celle léguée par la légende thompsonienne lui attribuent de grosses burnes, celle de l'écrivain William McKeen le rend moins nettement moins héroïque. En fait, Hunter est le seul et unique journaliste a avoir eu le courage de venir passer plusieurs mois avec les Hell’s Angels pour écrire Hell's Angel's : The Strange and Terrible Saga Of The Outlaw Motorcycle Gangs, les Anges l'aiment bien mais leur mansuétude a des limites. Les différents témoignages recueillis par McKeen dépeignent un Thompson grande gueule mais qui a les clochettes qui sonnent le glas quand ça s'envenime. Ralph « Sonny » Barger raconte que Hunter s’est caché dans le coffre de sa voiture lors d’un échange musclé avec les lardus (mauvais trip dû à l'acide?). Jusqu'au jour où Thompson ose s'en prendre à Junkie George qui se dispute avec sa femme de façon plutôt virile. A vrai dire, George lui file des beignes devant toute l'assemblée avant de savater son chien venu pour le mordre. Thompson réagit à la riposte dont est victime... le clébard. Terrible erreur de sa part. Le gars lâche momentanément sa femme et son chien pour lui asséner une trempe. Aussitôt rentré chez lui après s'être définitivement fait virer par les Anges, Hunter Thompson se pose devant un miroir, prend une photo de sa trogne tuméfiée et offre à son livre la meilleure publicité qu'il n'aurait jamais imaginé.

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