A flyswatter displaying an image of  Russia's President Vladimir Putin, which is part of an art installation by Russian artist Vasily Slonov, is on display at the Krasnoyarsk Museum Centre

From Russia with Love, épisode 2 : Evsei Agron

En mai 1972, la visite du président américain Richard Nixon à Moscou marque l'apaisement des tensions de la Guerre Froide. Conséquence directe de ce revirement politique, le gouvernement soviétique autorise plusieurs milliers de ressortissants juifs à quitter l'URSS. Bon nombre de ces émigrants se réfugient aux États-Unis dès 1975, profitant de l'amendement Jackson-Vanik de 1974, qui était prévu pour faciliter ce genre de démarches. L'aéroport John F. Kennedy accueille jusqu'à 600 émigrés par jour au cours de cette vague d'immigration qui enrichira au total la population étasunienne de plus de 5 000 personnes. Aux États-Unis, les soviétiques s'étaient établis dans le quartier de Brighton Beach, à Brooklyn, un quartier ouvrier qui offrait à la fois des loyers relativement réduits et la proximité d'une plage et de l'océan. Très vite le quartier se trouva afflubé du surnom de Petite Odessa, car son ambiance cosmopolite n'étais pas sans rappeler les rivages de la Mer Noire et cette charmante ville de Crimée qu'est Odessa, et qui avait par ailleurs largement fourni cette vague d'immigration puisqu'elle était réputée pour abriter une importante population juive.

La petite Odessa vers 1980
La petite Odessa vers 1980

Si à priori cette opération se déroula sans anicroches, il en allait autrement en réalité. En effet, on présume aujourd'hui que le KGB avait profité de cette occasion exceptionnelle pour envoyer à l'étranger les truands qui perturbaient le fonctionnement du système pénitentiaire soviétique. Ceux-ci se fondirent sans difficultés dans la masse des nouveaux arrivants et les douaniers américains n'y virent que du feu, d'autant plus que l'existence d'une organisation criminelle russe était totalement inconnue aux États-Unis à cette époque.

Ce 8 octobre 1975, entre deux couples de vieillards yiddish, un homme d'une quarantaine d'années se présente aux douaniers et n'attire aucunement leur attention. Il est de taille moyenne, a un crâne étiré, le front dégarni, des yeux noirs et une moustache tombante. Il ne contraste en aucune manière avec la foule qui l'environne. Et pourtant. "Evseï Agron", inscrit-il dans son formulaire d'immigration ; il indique également être natif de Leningrad (l'actuelle ville de Saint-Pétersbourg) et arriver d'Allemagne de l'Est, où il aurait séjourné quatre ans. Dans la catégorie "profession", il écrit: "joaillier". Il omet de préciser qu'il a passé sept années (ou dix selon les sources) en prison pour meurtre et contrebande et qu'il en est ressorti adoubé "Voleur dans la Loi" (Vor v Zakonie), c'est à dire appartenant à cette caste de criminels endurcis qui, soumis à un code d'honneur, formaient une sorte d'aristocratie du crime organisé soviétique. Après avoir quitté la Russie en 1971, il a dirigé pendant les quatre années qu'il a passé en RDA une bande qui contrôlait les tripots de jeu et la prostitution à Hambourg.

Evsei Agron et sa proverbiale moustache
Evsei Agron et sa proverbiale moustache

Installé à Brighton Beach, Agron entreprend de réunir une bande, sa "Brigade", qui avait son Quartier Général dans l'arrière-salle d'un bar miteux, l'El Caribe Club. Premier arrivé, premier servi, Agron et sa Brigade prirent rapidement le contrôle d'un certain nombre d'affaires de Brighton Beach et soumirent la plupart des criminels indépendants à leur joug. Les hommes d'Argon trempaient dans toutes les magouilles imaginables, du vol à l'arnaque à l'assurance. Ces affaires rapportaient vers 1980 aux environs de 500 000 dollars par semaine au premier "parrain" juif de Brighton selon un journal américain. Il aurait même acheté le "Nouveau Mot Russe", un journal cyrillique de Brighton. Il avait organisé un racket des commerces sur un principe très simple: il envoyait des hommes créer du désordre dans les commerces et ceux-ci venaient chercher d'eux-mêmes sa protection. Il prélevait en échange de cette protection 10 à 15 pourcents des revenus de chaque commerce. Un ancien membre de la bande témoigne: "Que se passait-il si quelqu'un refusait de payer? On l'aurait tué devant tout le monde. Mais tout le monde payait de manière régulière. Ils savaient ce qui les attendait s'ils ne payaient pas. Ils savaient qu'on les aurait tués."

Agron travaille avec son associé, chauffeur et garde du corps Boris "Beepa" Nayfeld, un biélorusse féru de musculation, sur cette affaire de racket qui assure son fond de commerce.

Evseï était réputé pour sa rigueur qui confinait au sadisme. Il conservait dans sa voiture un pique-boeuf électrique avec lequel il n'hésitait pas à frapper ou à torturer ses victimes. Plusieurs rumeurs circulaient alors sur son compte. Ainsi vers 1980, une émigrante aurait accepté de témoigner contre un de ses complices. Avant même que l'affaire soit traduite en justice, l'émigrante et son fils avaient été tués et leurs yeux arrachés, selon la tradition des truands russes qui voulait que les yeux du mort gardent l'empreinte visuelle de son assassin. On racontait aussi que le jour des noces de la fille d'un immigré russe, il aurait appelé ce dernier en le menaçant de tuer la mariée s'il ne lui amenait pas 15 000 dollars. Appeler la police, c'était prendre le risque de recevoir une visite impromptue d'hommes de main du parrain de la Petite Odessa, les gros bras Nayfeld ou le tueur Émile Pouzyretsky.

Mais Evseï, figure haute en couleurs par excellence, a laissé derrière lui une image qui contrastait souvent avec cette violence apparente. Ainsi le chanteur Mikhail Choufoutinsky racontait au cours d'une interview qu'Argon lui-même l'avait aidé à commencer sa célèbre chanson "À la Kolyma". D'après lui, Agron aurait été un homme intelligent et cultivé, amateur de musique et qui aurait connu pat coeur un certain nombre de chansons. Il a précisé qu'il l'avait rencontré en tant que participant à l'album de chansons de sa femme Maïa Rosova, une artiste de cabaret. Un journaliste indépendant disait à son sujet: "Comme beaucoup de vrais criminels, Agron n'entretenait pas de mode de vie extravagant."

"Na Kolymie", À là Kolyma, chanson célébrissime à l'écriture de laquelle Agron aurait pris part.

Les affaires d'Evseï lui rapportaient environ 100 millions de dollars par an, mais il souhaitait passer à l'étape supérieure. Sa cible principale était Michael Markowitz, qui gérait plusieurs stations services à Brooklyn qui vendaient du pétrole détaxé obtenu à la suite d'opérations complexes impliquant une chaîne d'entreprises fictives, les "burning companies", qui s'évaporaient une fois la transaction terminée. Conscient de la menace qu'Argon représentait, Markowitz contacta Michael Franzese, représentant de la famille Colombo. La coopérative qu'il mit en place avec l'aide de celui-ci contrôlait environ 600 stations-service à New-York et assurait 75 pourcents des bénéfices aux italiens et 25 seulement aux russes. Elle marquait l'entrée de ces derniers dans le crime organisé américain, et assurait de plus à Markowitz une sécurité certaine vis-à-vis de son concurrent.

Il est lui-même en contact avec la famille Genovese par l'intermédiaire de Murray Wilson, connu du FSB pour ses talents de blanchisseur d'argent. Murray avait arrêté ses études prématurément, mais cela ne l'a pas empêché de maîtriser le système boursier international ou les réseaux offshore avec une facilité déconcertante. Il avait entamé des opérations de blanchiment d'argent avec l'aide des Genovese par le biais de casinos au moment où il décida de se lancer dans la fraude fiscale sur les produits pétroliers, une arnaque qui rapportait à ses concurrents aux environs d'un milliard et demi de dollars par an. Il contrôle bientôt un tiers des détaillants de pétrole de l'agglomération new-yorkaise. Malgré des contrôles réguliers, l'administration des impôts est incapable de parer la technique qu'il emploie. Tous les samedis, il se rend aux bains turcs dans le Lower East Side, à Manhattan, pour traiter avec ses associés. Ce lieu présente l'avantage de garantir l'absence de micros cachés ou d'armes sur ses interlocuteurs, en plus du cachet qu'il leur accorde du fait de visites régulières que leur accordaient au temps de la prostitution de gangsters aussi légendaires que Meyer Lansky, Bugsy Siegel ou Lucky Luciano.

Les bains russes et turcs, lieu de rencontres mafieuses
Les bains russes et turcs, lieu de rencontres mafieuses

Cependant cette montée en puissance et le caractère tyrannique d'Argon suscitèrent des jalousie et des haines, couvertes ou non. Agron a été victime à plusieurs reprises de tentatives d'assassinat. La première tentative d'assassinat a eu lieu pendant qu'il se promènait sur les rivages de Coney Island, en 1980. On attribue ce crime à une vengeance ou à une dette non-remboursée mais Agron lui-même n'a jamais commenté ces hypothèses.

La dernière image d'Evseï Agron, le parrain de la Petite Odessa
La dernière image d'Evseï Agron, le parrain de la Petite Odessa

Le 24 janvier 1984, en un inconnu ouvre le feu sur lui alors qu'il sort du garage de son appartement d'Ocean Parkway. Il est touché au cou et au visage, on l'envoie à l'hôpital. Les balles ne pouvant être extraites, il garde comme souvenir de cette mésaventure une moitié de visage paralysée, figée sur un éternel sourire. Il est probable que cette seconde tentative de meurtre soir imputable à Boris Goldberg, ex-officier de l'armée israélienne qui dirigeait un vaste réseau de distribution de cocaïne et d'armes et avec lequel Agron avait entamé une guerre. En mai 1984, Agron réunit ses troupes pour contrattaquer mais apprend que le bâtiment où la réunion a lieu est encerclé par des gangsters mexicains alliés de Goldberg. Le troisième essai se révèlera être le bon. Le 4 mai 1985, Boris Nayfeld part chercher son employeur pour le conduire aux bains. Il lui téléphone, Agron sort de son appartement. À 8h 35 exactement, il appuye sur le bouton de son ascenseur lorsqu'un homme vêtu d'un survêtement de sport et de lunettes de soleil embusqué dans la cage d'escaliers surgit dans son dos et le tue d'une balle dans le crâne. On ne connait pas les commanditaires de son meurtre, mais les noms de Vladimir Reznikov et de Marat Balagula, le successeur d'Agron au poste de parrain de la Petite Odessa, ont été mentionnés à ce sujet à plusieurs reprises.

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