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Hunter S. Thompson : journaliste et hors-la-loi (2)

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« Je crois vraiment que nous nous dirigeons vers l'Apocalypse – l'impuissance, la honte totale et l'impuissance du rêve Américain ! »

Hunter S. Thompson (1972)

A la fin de l'été 1966, les grands jours passés à San Francisco sont terminés. Hunter et Sandy s'installent à Wood Creek dans le Colorado. Il écrit un article pour le New York Times Magazine qui est un gros succès, c'est alors que Playboy lui commande un article sur les Hell's Angels grassement payé... mais jamais écrit. C'est quelque part le début des déboires de tous ces magazines dits sérieux qui désirent aguicher le lecteur, lesquels font appel à ses services avant de se rendre compte dans quel putain de merdier ils se sont foutus.
Comme cette fois où un journaliste de la rédaction du San Francisco Examiner est en train de discuter détails avec son rédacteur-en-chef lorsque soudain... il raconte : « A ce moment-là voilà que Hunter sort en fanfare d’un placard, me prépare un scotch allongé et me le fourre dans les mains, s’en prépare un autre et le boit d’un trait. Puis, pour je ne sais quelle raison, se met à faire une dizaine de pompes devant moi, se redresse et me serre la main. »

Autant on pouvait discerner ses premières réflexions politiques teintées d'humanisme dans les articles concernant le continent sud américain, autant sa conscience purement politique va se radicaliser au lendemain des émeutes de Chicago en 1968. A partir de là il devient un scrutateur engagé, un observateur appliqué d'une société américaine qu'il décrit nanti d'une franchise, d'une lucidité et d'un style inimitable.

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Nixon ... L'intégrité d'une hyène, et le style d'un crapaud venimeux !
En cette année 1968, une année électorale se profile. Richard Nixon, le représentant le plus vil de ce qu'on appelle « homme politique » est dans la course... Hunter décide de passer trois semaines à suivre Nixon afin d'écrire sa nécrologie politique, dixit : « Bon, si on doit avoir un vrai salaud là-haut, autant que j'y sois ! » !
Au départ, Nixon n'est rien d'autre qu'un « triste vieux débile revenant à la politique en boitillant (sic) » pour Hunter, néanmoins, le candidat républicain va devenir sa muse vénale, celui qui va lui inspirer ses textes les plus mémorables. Dire qu'il déteste Nixon et son système est un doux euphémisme. L'élection de ce dernier sera un événement pénible pour lui, autant que sera jubilatoire sa descente aux enfers ponctuée par sa démission au moment du scandale du Watergate.
La mise en forme de l'article « Presenting : The Richard Nixon Doll » va très mal se passer. Les responsables du magazine Pageant ont sabré une quinzaine de pages, autant dire les plus brutales du volumineux dossier. Du coup, passablement trahi, Thompson rue dans les brancards, demande qu'on supprime son nom... Un pourvoi qui lui est refusé.
De son nid d'aigle haut perché des Rocheuses (Owl Farm), mescaliné à mort depuis le décès de sa nouvelle-née de fille, il lui est difficile d'assister à la mort du Rêve Américain – le Vietnam, les assassinats successifs de Luther King et Robert Kennedy qu'il admire comme peu de gens au monde – sans réagir. Un certain magazine Rolling Stone, créé en 1967 par Jann Wenner et devenu célèbre pour avoir montré le couple John Lennon / Yoko Ono, de dos, culs nus, va lui donner l'occasion de verser sa bille au taux alcoolémique défiant la norme.

Jann Wenner & Hunter Thompson
Jann Wenner & Hunter Thompson

Pierre Qui Roule amasse mousse ...
Si Jann Wenner est qualifié de génie de l'édition, la presse underground n'est pas tendre avec lui, elle le traite de groupie qui n'a fondé Rolling Stone rien que pour rencontrer les Beatles. En ce qui concerne Thompson, Rolling Stone est le journal dont il a besoin pour s’exprimer et continuer à exister comme il l’entend. Point barre.
Malgré son éviction de Playboy après une « conspiration de masturbateurs anémiques (sic)», Hunter ne déroge toujours pas à ses propres règles : il se présente à Wenner vêtu d'une chemise hawaïenne, coiffé d'une perruque blonde avec deux cartons de bières sous le bras. De cette dégaine de clown psychotique, l'homme d'affaire Wenner en accepte vaguement l'image sachant que Thompson va lui apporter des lecteurs supplémentaires et lui accorder un minimum de crédibilité, lui qui est reconnu pour être politiquement timoré.

Hunter « Raoul Duke » Thompson & Oscar «  Mr Gonzo » Acosta au Ceasar's Palace.
Hunter « Raoul Duke » Thompson & Oscar « Mr Gonzo » Acosta au Ceasar's Palace.

« Seigneur Dieu à Quatre Pattes ! Y a-t-il un prêtre dans cette taverne ? Je veux me confesser ! Je ne suis qu'un salaud de pécheur ! Véniel, mortel, charnel, mineur ou majeur — quel que soit le nom que tu lui donnes, Seigneur...Je suis coupable !
Mais daigne m'accorder une toute dernière faveur : avant de lâcher le couperet, donne-moi rien que cinq heures de plus pour foncer à mort ; laisse-moi seulement me débarrasser de cette saloperie de bagnole et me tirer de cet horrible désert. »

Ces quelques phrases sont tirées de Fear and Loathing in Las Vegas: A Savage Journey to the Heart of the American Dream (Las Vegas Parano) son nouveau roman, que Thompson compare très vite à Gatsby Le Magnifique voire à Sur La Route de Kérouac – « Une sorte de sœur jumelle un peu tordue ! » reconnait-il.
En fait, l’expression « fear and loathing » (peur & dégoût) apparaît pour la première fois après l’assassinat de Robert Kennedy. Le fait de l'utiliser à l’occasion de nombreux articles ou livres n’est pas innocent, ça correspond tout à fait à la hantise que Thompson s’est trimballé toute sa vie : la mort du rêve américain ... sans oublier tous les bisexuels qui finiront par avoir sa putain de peau (sic) ! Sombre chimère déjà pressentie par son idole Henri Miller en 1945 : « J'ai le malheur d'avoir été nourri par les visions et les rêves de grands américains – les poètes et les voyants. Une autre race d'hommes l'a emporté. »
Quant au récit de Fear and Loathing, il est une version intensifiée d'un reportage qui se transforme en fiasco, puis en équipée pour le moins épique que l'on retrouvera quelques années plus tard dans Le Marathon d'Honolulu. Au départ, Hunter et l'avocat freaky Oscar Zeta Acosta alias Brown Buffalo sont à Las Vegas pour assister à une course de motos et buggies en plein désert, mais vu que la course est chiante à souhait, nos deux acolytes passent le clair de leur temps à parler de Ruben Salazar -- journaliste chicano assassiné par la police durant la marche du Chicano Moratium contre la guerre du Vietnam à Los Angelès en 1970 – et du procès qu'Acosta a intenté à la ville dans les nombreux bars et autres casinos de la Cité de la Décadence.
Ce n'est pas tout. Tous les deux prennent de multiples drogues et en quantité astronomique, arpentent le « Strip » dans leur Grand Requin Rouge de location et dégoupillent. Chaque matin, à l'aube, de retour dans son hôtel minable, encore très allumé suite à la nuit qu'il vient de traverser, Thompson écrit ce truc « sur Vegas » pour son propre plaisir. La narration est fluide, limpide, aussi Hunter comprend très vite qu'il est sur quelque chose de totalement délirant, d'unique, de magique.

Jusqu'ici, tout va bien à Vegas.
Jusqu'ici, tout va bien à Vegas.

De retour chez lui, à grand renfort de Dexédrine et de bourbon, Hunter se dissimule derrière Raoul Duke, Oscar Acosta devient Mr Gonzo (un samoan !), et, le brouillon écrit à toute allure à Vegas devient au cours de l'été 1971 un brûlot au sous-titre intraitable : « Trip sauvage au cœur du Rêve Américain. »
En définitive, le texte est publié en deux parties en novembre 1971 et attribué à Raoul Duke. Au départ l'investissement promis par Sports Illustrated est rejeté en même temps que l'article sur la course de buggies jugé impubliable, précipitant la fuite précipitée de Thompson de Las Vegas.
Du coup, il y a pinaillage sur les frais... Tout ce qui concerne l'abus des drogues, l'alcool, les armes et leurs accessoires sont aux frais de Rolling Stone. Le peu d'argent qu'a perçu Hunter n'est finalement rien par rapport à l'accumulation des dépenses monumentales qu'il a tiré de ses cartes de crédits dans les différents bars et hôtels.
Résultat des courses : Hunter est mis à vie sur liste noire par American Express et puis la diffusion du livre est retardée, car Random House craint un procès en diffamation d'Oscar Acosta qui a grondé et menacé de poursuivre Rolling Stone.
Oscar Acosta est accro aux amphétamines et a un fort penchant pour le LSD, aussi, profiter d'une telle opportunité peut lui permettre de se dézinguer la tête pendant plusieurs mois, tout ça sur le dos de Thompson, aux frais de la princesse. Pour parvenir à ses fins, il fait dans l'aigreur, dans l'indignation: « Mon Dieu ! Hunter m'a volé mon âme. Il s'est emparé de mes meilleurs répliques et m'a utilisé. Il m'a essoré en quête de matériaux ! »
Bref, dans un volte-face assez stupéfiant, Acosta exige seulement que la quatrième de couverture du livre soit illustrée par une photo de lui, assis à côté de Thompson au Ceasar's Palace. Ultime moment de gloire pour Acosta qui, en 1974, au cours d'un appel téléphonique en provenance de Mexico, déclarera à son fils : « Fiston, je suis sur le point d'embarquer sur un bateau rempli de neige blanche ! ». Assassiné, puis jeté à la mer afin de nourrir les requins de sa viande d'avocat saturée de drogues ? Toujours est-il que depuis ce jour, plus personne n'a plus jamais eu signe de lui.

Random House publie enfin Fear And Loathing in Las Vegas en juillet 1972. A juste titre, Hunter est très fier de son ouvrage. « On a vraiment assommé les enfoirés avec ça ! On les a mis à genoux ! » écrit-il à un ami. Non, le père Thompson ne se la raconte pas. Les critiques suivent, elles sont unanimes, qualifiant l'ouvrage de «  texte le plus drôle de la prose américaine depuis le Festin Nu » ou d' « ouvrage sensationnel et brûlant, qui fera époque. »

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