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Le Rap Sudiste ? Un vaste champ de mines ! État des lieux...

Par Jean-Pierre Labarthe et Charlie Braxton.

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« Pour Out A Lil’ Liquor ! »

Maintenant que le tout à l'ego a canalisé les moindres vibrations du bitume craquelé du hood, le Rap sudiste compte à nouveau ses morts. En quelques mois, tour à tour, Lil Fat, Lil Snupe et Doe-B sont tombés, abattus en plein envol alors qu'ils étaient en train d'imposer leurs griffes sur le diamant noir qu'est devenue la trap-country-hood muzik. Donc oui, nous déplorons leurs morts et versons « a lil' liquor » en leur honneur et leur passage de cette vie à l'autre. Ils rejoignent maintenant la liste des artistes de hip-hop au panthéon des ancêtres tels que Scott La Rock, Biggie, Tupac, Fat Pat, Big Hawk, Mac Dre, Fat Tone, Soulja Slim et tant d'autres (connus et inconnus), tous dérobés à la vie cabossée du G par la balle aveugle d'un assassin.
Impartiale, la mort les a choisit un peu comme on tire des cartes d'un jeu truqué. Non, il n'y a évidemment rien de romantique dans cette hécatombe étroitement liée à la course au son, à la concurrence féroce, à l'antagonisme, dans ces coins retirés où la légalité n'est plus qu'un vain mot lorsqu'il s'agit de survivre -le plus souvent de façon illicite- à la pression économique ambiante, au stress d'être Noir.
Autant les bourgeois applaudissent ou bien qualifient de coutumiers voire banals ces dommages collatéraux du Rap Game habitué à engloutir ses enfants à la façon de Chronos, autant le psychologue afro-américain Amos Wilson a parlé de « suicide on the installment plan ». Car l'arsenal dont chacun dispose ne sert pas/plus à éparpiller les roussins et le Klan comme l'avait farouchement évangélisé le Black Panther Party, alors les gars brûlent leurs dernières cartouches entre eux. Sans épaissir la chose, c'est le tonnerre qui gronde dans les éclairs de glocks et de 45 lorsque, outsider émergeant du « zoo » (cf. ODB), requins de gangs, loups mafieux, et autres« snake niggas » ont décidé d'épancher leur rage et de stopper une fois pour toute ta fulgurante ascension. Analyse.

 

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DJ Frank White & Doe-B

Country Blues

Contrairement à la tragédie grecque, dans laquelle l’erreur de jugement et l’ignorance provoquent la catastrophe, aucun de ces acteurs du Rap Game n'étaient des idiots, ni des innocents. Tous savaient pertinemment que le Grand Sud est un vaste champ de mines, tous étaient au courant de ce qu'implique promiscuité et succès. Avertit des dizaines de fois par son producteur DJ Frank White de ne plus jamais remettre ne serait ce qu'un seul orteil à Montgomery après le contrat signé avec Hustle Gang, Doe-B avait prédit ce qui lui pendait au nez. Tel le métal attiré par la foudre, le succès magnétise la frustration intériorisée jusqu'au jour où la danse des morts agite les chiens perdus qui surinent pour un dollar … ou un regard.
B repose six pieds sous terre, n'empêche que c'est encore écrit là, noir sur blanc dans ses textes : « Streets talking, niggas plotting, my own nigga robbed me » raconte Don't Want It. Mais aussi « Let me find out you fuck niggas hatin' on the low, I'mma turn up a lil' mo' » précise Let Me Find Out, vidéo tournée dans son bled dans laquelle déambule arme au poing son homie à l'instinct fratricide... Bref, son Judas.
Paradoxalement, c'est la loyauté qui a tué Doe-B, victime de son attachement sans faille à son environnement, source naturelle dans laquelle il a puisé sa jeune œuvre mais aussi ses (mortelles) emmerdes.
De son côté, le rappeur de 18 ans Lil' Snupe a fait l' « erreur » de faire confiance à son ami, voisin, figure tutélaire de 36 ans qui l'a abattu lors d'une dispute provoquée par un jeu vidéo. Alors que Lil' Phat s'est retrouvé au centre d'un complot vraisemblablement ourdit par l'ex-mobster russe Chulpayef, le basketteur Decensae White et le rappeur Eldorado Red, celui-là même avec lequel il avait partagé plusieurs titres et freestyles. En fait, c'est la vente d'une weed avariée qui serait le mobile de la vindicte envers le rappeur louisianais. Dès lors se posent les questions suivantes: pourquoi Lil Phat, artiste régional notoire, a-t-il besoin de vendre de l'herbe ? Père de famille, perçoit-il assez d'argent de Trill Entertainment pour ne pas avoir recours à une telle activité? En vrai, Trill Entertainment traîne cette sale réputation de ne pas payer correctement les artistes qui ont fait sa réputation ... Rien de neuf sous le soleil noir du marketing incandescent, il s'agit bien d'une arnaque légitimée, soigneusement institutionnalisée dont on parle tant il est clair que les grandes maisons de disques font cela tout le temps.

 

#RIP Lil Snupe
#RIP Lil Snupe

Ce n'est rien de dire que la froideur qui entoure ces actes fratricides révèle l'interconnexion de plusieurs échecs institutionnels.
Impuissance face au trafic de drogues endémique, dévalorisation du travail, échec de l'éducation, santé psychique déficiente, famille décimée en même temps qu'un pourcentage alarmant d'hommes Noirs incarcérés, incapacité des médias à rendre compte d'une quelconque vérité car implacablement tourné vers le sporadique, le spectaculaire, accentuent la pesanteur du carcan social dont il faut s'extraire.
Pour la société américaine dans son ensemble, ces décès ne sont rien de plus qu'une petite bosse dans les statistiques qui composent la notion raciste de Noir sur la criminalité noire. Comme si les Noirs qui s’entre-tuent étaient quelque chose de différent par rapport aux personnes de race blanche qui s'entre-tuent. En gros, autant christique est la mort des Blancs, autant celle des Noirs est répugnante et tape-à-l’œil en Amérique. Les victimes de Sandy Hook, Virginia Tech et Columbine sont les exemples choquants et médiatisés des dérives meurtrières blanches. Simplement, avec toutes ses suppositions racistes entretenues depuis des lustres, les vies blanches détiennent beaucoup plus de valeurs que les vies noires. Bon, faut dire que les jeunes Noirs issus du Lumpen vivent en bandes, déblatèrent de choses incompréhensibles, n'en font qu'à leur tête et affichent de larges sourires aurifiés lorsqu'il parlent de la « Sainte Mort ».... Le genre à choquer en société, les dents en or des crève-la-faim ! En fait, les gars s'en moquent, la société ne les fréquente pas.
On est en 2014, aussi jetons un œil furtif sur la façon dont les médias américains se penchent sur le crime en général.

Blancs Médias et « Rage Noire »

Quand il est question d'un pic dans les statistiques des meurtres de Blancs envers les Blancs, les médias ont tendance à signaler une anomalie ou minimiser la chose. Les meurtriers blancs sont dépeints comme des individus qui vont à l'encontre des normes sociales, jamais comme si leurs actions faisaient parti d'un phénomène criminel beaucoup plus large. Au lieu de cela les médias préfèrent se concentrer sur le malaise social du Noir qui assassine le Noir et l'utilise pour effrayer les Blancs quitte à faire trembloter leurs mains lorsqu'il s'agit de voter les lois sur l'armement. A partir de là, rien n'est plus facile de faire passer des lois sur les armes en mettant l'accent sur le laxisme des lois oppressives qui protègent le droit des Blancs de tirer les Noirs en toute impunité .

Le fait d'élire plus d'hommes politiques Noirs n'a strictement rien rien changé aux problèmes qui étranglent les ghettos sudistes, car si le mal entretenu est d'ordre économique donc politique, il est également d'ordre héréditaire. Au fil des ans, les afro américains ont intériorisé la haine de leur passé de captifs, qui se manifeste sous la forme de véhémente haine de soi. Cette violence intériorisée a créé ce que les écrivains William Grier et Price M. Cobb appellent la « Rage Noire ». Selon Cobb la rage est différente de la haine, qui nécessite une réflexion et une stratégie à exécuter. En fait, il s'agit d'une réaction irrépressible, un peu comme si le cerveau était subitement soumis à une charge de 1000 volts.
« La Rage est une réaction viscérale à une victimisation violente quand tout semble sans espoir » écrit Cobb. « La Rage n'est pas soutenue ou calculé comme la haine. On parle d'actes de rage, non de stratégies de rage ou d'idéologies de rage. La rage est instinctive, réactive. Un truc naturel en somme. »

La série TV « The Wire » a apporté un éclaircissement non négligeable en s'échappant de la norme culturo télévisuelle et politique Blanche, puis démontrant que la race ne se limite plus à un problème de « racisme ». Parce que le racisme existe aussi chez les Noirs. Les notions de couleur existent aussi au sein de la communauté afro-américaine, où les Noirs au teint clair sont considérés comme plus intelligents, voire plus désirables que ceux à la peau foncée. En fait, les traitements que font subir certaines stars afro américaines à leurs épidermes (cf. Michael Jackson) ne sont pas pures lubies d'adolescents attardés mais bien une réaction consciente ou inconsciente à un système de caste qui exclut, qui claquemure au sein même de la diaspora. Bref, rafraîchissante car non-idéalisée, la cohabitation nécessaire bien que douloureuse ventilée par la série TV a rarement lieu d'être dans le Sud où le mélodrame racial ordinaire « Noirs vs Blancs » reste d'actualité avec comme point culminant la récente mort de Trayvon Martin.

La médiatisation universelle et succès du Bling/Trap rap a-t-elle définitivement changé la philosophie de l'homme Noir dans le Sud ? Est-ce que cela a à voir avec notre compréhension de la mort de certains rappeurs noirs sudistes ? Car ce sont désormais les critères matériels -où règne sans partage la notion de gagner de l'argent de façon rapide et facile- qui prédominent et ont redéfini l' « imaginaire spatial Noir ». A vrai dire, le hood a intégré ce sentiment bourgeois qu'est la jalousie et s'est convaincu que la possession ne serait plus uniquement une affaire de notaire. Faire parti du cercle des nantis ou pas et se tourner délibérément vers les choses matérielles qui ont le pouvoir de stimuler leurs egos, telle est la réponse à la question existentielle pour la majorité des gens des ghettos de la Black Belt.
Même s'il représentait fièrement Montgomery en Alabama, Doe-B était devenu pour certains esprits chagrins, pour ne pas dire pousse-au-crime, l' «intrus qui venait de l'extérieur », au bas mot un loufiat du capital. Grâce au rap, B avait quelque part réussi à franchir le mur économique de l'intégration, fantasme libéral totalement inaccessible pour ses amis d'enfance confinés dans une pauvreté matérielle écrasante. Ceci explique son assassinat.

 

#RIP Lil Phat
#RIP Lil Phat



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