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Interview : Lance Scott Walker, auteur de « Houston Rap »

Texte : Jean-Pierre Labarthe
Interview : Sinixta Soundz Lord

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H-Town, Hate Town, City of Syrup, Screwston, Hustletown … il existe autant de manières de la nommer qu'il existe de manières de rapper à Houston. Art du emceeing issu des temples périphériques de la culture hip hop, c'est à dire des Fith Ward, Third Ward et South Park, lieux où clubs et strip-clubs ont poussé comme des champignons à partir du moment où le mogul Ray Burnett a décidé de les empiler de la même façon qu'il collectionne les Rolls Royce ...
La suite, vous la connaissez mieux que quiconque. C'est l’hégémonie de Rap-A-Lot Records présidé par J-Prince, les K7 grises de DJ Screw, mais pas que ... Il est aussi question de DJ Michael Price et DJ Darryl Scott, à la fois deejay's et fakirs de la « early slow down music » houstonienne. Ces derniers ont lancé le style alors que DJ Screw joue encore de la musique « rapide ». Sauf que Michael Price va être assassiné par un ami proche qu'il est en train de dépouiller lors d'une banale partie de dés ... Un boulevard vient soudainement de s'ouvrir pour DJ Screw.
Sans oublier le blafard Vanilla Ice, cocky et arrogant, étrennant sa toute fraîche renommée dans les battles durant lesquelles les MC's noirs (cf. Willie D) mettent un point d'honneur à lui botter le cul ...

C'est une myriade de détails concernant cette pandémie autant rythmée que syrupée que l'on retrouve dans le livre HOUSTON RAP de l'écrivain Lance Scott Walker et du photographe Pete Best, spécialiste en Black Metal scandinave. Sachez qu'il a fallu environ neuf ans de travail aux deux compères pour rassembler photos et témoignages racontant une terre bénie où a prospéré quelques-uns des styles les plus influents du vingt-et-unième siècle. Il s'agit d'une chronologie détaillée retraçant l'évolution de la musique rap depuis ses origines à nos jours où l'on croise la plupart de ses héros : Royal Flush, Ganksta NIP, Bun B de UGK, Z -Ro, Big Mike, K-Rino, Point Blank, Scarface & Willie D des Geto Boys, Lil' Troy, Paul Wall, Mr 3-2, The Grit Boys ... lesquels ont survécu aux Légendes défuntes : DJ Screw, Pimp C et Big Hawk. En plus d'offrir des photos inédites d'une qualité exceptionnelle, le livre propose également les témoignages des dirigeants communautaires, des rappeurs, des deejay's du début, des producteurs, des hommes d'affaires, des strip-teaseuses, etc, nous offrant un aperçu étonnant et important en ce qui concerne une des facettes culturelles américaines les plus importantes de son histoire.

DJ Darryl Scott
DJ Darryl Scott

Sinixta : Salut Lance Scott Walker. Dites-moi, où êtes-vous né et avez grandi pour exposer de telle manière la culture Hip Hop à Houston ?
Lance Scott Walker : Je suis né et j'ai grandi à Galveston, qui est une île sur la côte du Texas à environ 45 minutes de Houston. J'ai eu ma première exposition concernant le rap à Houston quand j'étais au lycée à la fin des années 1980. Les premiers artistes de Houston que j'ai entendu étaient les premiers Ghetto Boys (avant qu'ils deviennent Geto Boys), Royal Flush et Raheem. J'ai déménagé à Houston en 1992, après que les Geto Boys aient explosé à l'échelle nationale et que le rap de Houston soit devenu beaucoup plus important .

S : Parlez-moi un peu de votre carrière. Quels sont les projets et les livres que vous avez réalisé dans le passé.
LSW : Ces deux livres sont mes premiers. Dans le passé, j'ai écrit pour plusieurs magazines à Houston, y compris le Houston Chronicle, Houston Press, Free Press Houston, 002 Houston, OutSmart ... aussi pas mal de choses au niveau national. J'écris donc sur les arts, et surtout sur la musique et les diverses branches issues de cet art.

S : Peter Beste a passé neuf années de votre vie à photographier les rappeurs de Houston, des militants et de nombreux autres artistes. De quelle manière l'avez-vous rencontré ?
LSW : Peter vient du côté Nord de Houston et avait pris l'habitude de prendre des photos des groupes jouant autour de la ville au milieu des années 1990. J'étais dans un groupe, Jessica Six, qu'il était venu voir et c'est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Nous sommes amis depuis 1996. Il a commencé le projet Houston Rap comme un unique projet de photos, puis il m'a demandé de le rejoindre pour six mois environ.

S : Vous exposez une véritable culture hip-hop underground quand vous mettez sur la carte les rappeurs militants comme les légendaires Dope-E, K-Rino, Rapper K, Klondike Kat, Point Blank, Ashlei Mayadia, Justice Allah, Murder One, Ganksta NIP qui sont tous membres de South Park Coalition, tous impliqués dans le Hip Hop depuis 1986 mais qui n'ont jamais obtenu la reconnaissance médiatique qu'ils méritent. Sans oublier qu'ils sont aussi membres du New Black Panther Party de Houston et que leurs lyrics sont très corrects.
Il est avéré que les médias de NYC ont oublié ce genre de rappeurs. Surtout que K-Rino est quelque part le Rakim du Sud, une véritable légende vivante ... Quel est votre sentiment concernant ce cas précis ?
LSW : Je ne sais pas si je peux nécessairement dire que les médias cachent les artistes les plus conscients, comme ceux que vous avez mentionnées. Les médias sont implicites dans le fait que vous n'avez pas entendu parler de ces artistes autant que ça, mais les maisons de disques ont toutefois une petite responsabilité car elles ne désirent pas commercialiser quelque chose qui fait réfléchir les gens. Elles veulent vendre des « candies ». Les grandes maisons de disques sont dans le business de vente de la musique, aussi elles vont vendre la chose la plus facile à fourguer. Candy rap ou trash rap qui se focalise sur le matérialisme, le sexe, la drogue, la violence - toutes les choses qui donnent une courte élévation, pour ainsi dire, et qui obligeront les gens à en vouloir plus.
Lorsque vous nourrissez l'esprit avec la musique rap qui fait réfléchir les gens, alors ils vont devenir ces consommateurs qui reçoivent plus qu'il ne donnent. Les grandes maisons de disques ne veulent pas de ça, il est plus facile pour elles de commercialiser des « candies ». Vous opérez de la même façon à chaque fois. Vous n'avez pas à changer ou bouleverser le game. Tout cela étant dit, vous n'avez plus qu'à mettre l'autorité ultime dans les mains des fans. Ce sont eux qui choisissent d'acheter les disques « candy » à la place de ceux qui pourraient les faire réfléchir. C'est logique que ces sociétés veulent continuer à vendre des choses que les gens achètent.

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S : Ashley Mayadia et Cl'Che exposent la difficulté d'être une femme dans le monde du Hip Hop, surtout si vous venez du Down South et que vous êtes constamment confronté au cliché du marketing comme Nicky Minaj ou Jacki O ... Il est bon d'entendre d'autres voix féminines indépendantes dans le Sud. Cela nous ramène à « Independent Woman » de KB et Lil' Flea de Street Military.
LSW : Certainement. Je souhaite qu'il y ait beaucoup plus de femmes artistes là-bas. Je souhaite qu'il y en ait beaucoup plus qui fassent partie de l'histoire et que nous pourrions faire figurer dans un livre. Je pense qu'il y en a plus qu'il n'y en a jamais eu, et j'espère que ça continuera de croître. J'espère que lire des choses au sujet des voix de Cl'Che, Mayadia, Dominiquell, Enjoli et Meshah Hawkins dans les livres inspirera d'autres filles à sortir et à faire partie de leurs scènes musicales locales .

S : Vous avez également inclus des photos de Pharoah de Street Military en prison ...
LSW : Pharoah était déjà en prison au moment où nous avons commencé le projet, mais nous avons pensé que sa voix était importante dans l'histoire. Aussi, Peter est allé lui rendre visite dans le nord du Texas et je lui ai écrit des lettres – j'ai transcrit une d'entre elles pour Houston Rap-. Sa voix, ainsi que celle de Macc Grace, venant de derrière les murs de la prison sont une partie importante du récit du livre.

S : Bun B possède lui aussi un discours rap très engagé. Vous l'avez également rencontré ?
LSW : Il est un personnage fascinant parce qu'il n'est pas de Houston, mais est tellement identifié à Houston ... De plus il est un tel ambassadeur pour la ville. Nous avons eu la chance de le faire participer au projet pour fournir l'introduction de Houston Rap.

S : Comment ça fait de rencontrer des légendes comme Scarface et Willie D ?
LSW : Peter a passé beaucoup plus de temps avec Scarface que moi, mais Willie est l'un de mes sujets de prédilection dans le livre parce qu'il est l'un des rappeurs les plus en vue dans le Sud et pourtant il est totalement accessible et ouvert. Ses histoires sont incroyables. Personne là-bas n'a un point de vue comme Willie, pourtant beaucoup de gens peuvent s'identifier à différentes parties de son histoire.

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S : Votre côté militant apparaît dans les articles que vous écrivez dans les journaux de Houston. Vous avez aussi rencontré le ministre de la Nation of Islam locale, Robert Muhammad, qui dénonce une autre réalité ... Aussi, le fait d'avoir fait du syrup un sujet de discussion universel a fait passer sous silence beaucoup d'autres sujets concernant le Hip Hop houstonien.
LSW : En effet, il y a beaucoup plus à parler. Nos livres sont vus à travers le prisme de la musique rap, mais ils sont finalement images et histoires de la vie des gens. Ils sont plein de ces histoires des quartiers dont les rappeurs sont issus. Et quand vous racontez l'histoire d'un quartier, vous voulez avant tout raconter l'histoire de ce qui rend ce quartier unique. En particulier lorsque vous parlez de gangsta rap, il est intéressant de se pencher sur l'environnement qui nourrit ce type de musique, donc nous abordons les problèmes de voisinage, de santé, de criminalité, de drogue, de gentrification, etc. Le ministre Robert Mohammed a été très important, car il a pris une place importante dans la vie de certains des personnages du livre .

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S : K-Rino accuse l'industrie du disque de maintenir les gens dans l'ignorance. Comment c'est passé la rencontre avec K-Rino ?
LSW : K-Rino est l'un des puits de la connaissance les plus profonds à Houston, parce qu'aussi loin qu'il a réalisé des disques, il a été actif plus longtemps que quiconque à Houston. Son premier album est sorti en 1986, donc il précède même les Geto Boys à cet égard, même s'il n'est pas vraiment devenu aussi connu qu'eux. Son expérience en tant que rappeur de Houston est presque sans précédent parce qu'il a vu grandir le rap depuis ses débuts. En plus, vu qu'il a été sobre toute sa vie, sa mémoire au sujet des souvenirs est incroyable, et sa richesse des connaissances sur les sujets dont il parle dans ses chansons est approfondie et réfléchie. Ajouter à cela le fait qu'il a ce flow vicieux, comment ne pas l'aimer ? Il s'agit d'une interview assez incroyable. Je pense que les deux livres traînent beaucoup sur ses propres mots. J'espère que de nouvelles personnes vont le découvrir grâce à ça.

S : Dites-nous comment était l'ambiance à Houston ? Totalement différente de celle de New York je suppose ? Dites-nous en un peu plus à ce sujet ...
LSW : Houston est une grande ville. C'est un truc énorme. Vous pouvez passer une bonne heure dans votre voiture à traverser la ville de bout en bout sans qu'il n'y ait aucun trafic. Cela dit, c'est aussi une ambiance champêtre, de petite ville. Lorsque vous vous trouvez dans les quartiers, on ressent encore plus cette ambiance car chacun d'entre eux à l'apparence de petits villages. Vous devez absolument conduire à Houston parce que la ville est très étendue, de sorte que la circulation des piétons n'est pas la même que dans une ville comme New York, où je vis. En fait, il y a une connexion totalement différente à Houston. De plus, il y fait incroyablement chaud ici ! Tout cela créé une atmosphère absolument différente, et cela se ressent dans la musique.

S : Allez-vous sortir la partie 2 de Houston Rap ? Pouvez-vous parler de ce futur projet ?
LSW : D'abord, Houston Rap Tapes est le deuxième livre. Il s'agit d'un recueil d'entretiens. J'ai effectué des dizaines d'interviews pour Houston Rap, et beaucoup d'entre elles étaient vraiment super, même si j'ai utilisé une seule citation pour le livre.
C'est une façon de permettre aux gens d'entrer dans les conversations que j'ai eu avec les artistes où nous avons discuté de l'Histoire mais aussi des histoires de leurs vies. L'histoire orale de Houston Rap est un excellent moyen de condenser le texte dans un format qui fonctionne intimement avec les photos ... mais c'est également le moyen d'avoir une vue sur le mécanisme des conversations que nous avons eu. Quant à Houston Rap Tapes, c'est essentiellement du texte, mais il y a aussi une section de photos en noir et blanc de Peter là-dedans. C'est un peu le contraire de l'autre livre où il y a beaucoup de photos.

S : Quel est votre plan pour l'avenir ?
LSW : J'ai une paire de projets en cours, mais je ne parlerai de rien jusqu'à ce qu'ils commencent à exister. Autant dire que ces deux livres font encore l'objet de mes préoccupations pour l'instant. J'ai fait un voyage au Texas pour la sortie de Houston Rap Tapes afin de faire quelques briefings en espérant faire beaucoup plus de voyages par la suite.

S : D'autres villes seraient-elles susceptibles de vous intéresser pour faire un nouveau livre ? Memphis par exemple ?
LSW : Galveston, Texas ! Rien ne vaut les histoires de par chez soi, vous savez ?

Lance Scott Walker
Lance Scott Walker



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