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Odezenne : «Le titre Je veux te baiser est un geste de liberté créative» (interview)

La semaine dernière, je vous livrais une chronique de "Rien" dernier EP en date du groupe Odezenne. Deux jours après sa publication, je me suis rendu au festival Aucard, à Tours,  pour interviewer le groupe bordelais juste avant leur concert. Après deux heures de route et une attente d'une demi-heure devant le festival, on m'annonce qu'en fin de compte je n'aurai que 15 minutes en tête à tête avec le groupe, à cause d'un retard dans les balances et -je cite Odezenne- "d'un connard d’américain qui a pris 1h30 de balance".

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Guillaume : Vous avez fait combien de dates avec cet EP ?

Jaco : Au moins 6 ou 7 …

AL : (il coupe) Nan, le disque est sortit le 26 mai. Techniquement, c’est notre première date. On a fait des dates pour préparer la sortie de l’EP, mais là, ce soir (ndlr : 5 juin), c’est la première. Ensuite, on enchaine une tournée avec une vingtaine de dates.

Guillaume : Cette tournée, c’est essentiellement des festivAls, ou vous faites aussi des petites salles ?

AL : C’est moitié-moitié, on a aussi fait des clubs, et des … comment on dit déjà ?

Jaco : Des smacks.

AL :  Voila, des smacks. Et maintenant, on enchaine les festivAls, y’avait Grenoble la semaine dernière, et aujourd’hui, Tours.

Guillaume : Vous avez de bons retours sur les nouveaux morceaux ?

AL : Ouai, c’est cool. On jouait déjà « Dieu est grand », « Rien », et « Je veux te baiser » depuis un an environ. C’est des morceaux qu’on a testé sur scène, et c’est toujours marrant de voir la différence entre ce que les gens attendent et ce qu’on leur donne. Un titre comme « Rien », le public le prenait toujours un peu passivement, c’est un morceau qu’on faisait durer pendant 6 minutes … maintenant qu’on en a fait un clip, c’est une toute autre énergie, les gens connaissent les paroles …

Jaco : Ça déclenche tout de suite quelque chose de nouveau.

AL : Voila, du coup maintenant c’est un titre qu’on a l’habitude de jouer en ouverture, ça fonctionne bien.

Guillaume : Les clips diffusés via internet, ça reste votre meilleur outil de promotion ?

AL : Ouai, complètement.

Jaco : Mine de rien, ça fait de plus en plus partie des morceaux.

AL : Les clips stimulent l’imaginaire des gens, donc les voir jouer ensuite en live, ils redécouvrent les morceaux qu’ils ont pu kiffer. Le disque est très différent, c’est limite un truc que t’écoutes seul dans ta voiture, Alors que sur scène c’est très énergique.

Jaco : Sur scène c’est clairement une redécouverte, dans le sens où la cocotte-minute est fermée sur disque, et on la laisse sauter sur scène.

Guillaume : Les morceaux de votre précédent projet, OVNI, sont musicalement très différents de ceux de Rien. Vous les retravaillez pour la scène, histoire de garder une cohérence ?

AL : La grosse différence, c’est qu’OVNI a été enregistré pendant plus d’un an. On les a tous enregistré, puis on est partit les jouer. Et comme ça fait trois ans qu’on les joue, forcément, ils ont beaucoup évolué. Les arrangements musicaux, la façon de poser, l’énergie qu’on met dedans … C’est quelque chose qu’on a voulu éviter avec Rien, où on a procédé de manière inverse, en jouant les morceaux sur scène de temps en temps, pendant un an, voire un an et demi, et en les enregistrant ensuite. Du coup, l’enregistrement s’est fait en une journée, parce qu’on connaissait déjà les morceaux, ce qu’on voulait en faire, etc.

Jaco : Sur OVNI, on connaissait nos morceaux par cœur, forcément, mais au bout de 100 dates, on se rendait compte de ce qui n’allait pas et de ce qu’on aurait dû améliorer, quels mots changer, à quels endroits … Jouer les morceaux sur scène avant de les enregistrer, ça nous a permis de les affiner, que ce soit au niveau des textes ou de l’interprétation. Une fois que t’as fait un certain nombre de dates, t’as plus qu’à arriver en cabine, prendre ton micro et éteindre la lumière … ça fonctionne tout seul.

AL : En fait, OVNI c’est pas du tout le même disque sur scène. C’est la version vivante !

Guillaume : Entre les deux projets, votre façon d’écrire a changé ? Il me semble que sur OVNI vous vous étiez un peu enfermés pour écrire.

AL : Le côté « besoin de s’enfermer dans un cocon » n’a pas changé. On fait partie de ces groupes qui pensent qu’à chaque projet, à chaque album, à chaque disque, le groupe doit se reformer. Quand on a fait OVNI, on s’est pas dit qu’il y aurait un autre disque derrière. Là, le prochain Album est déjà enregistré, mais c’est pas dit qu’il y ait une suite … l’idée, c’est qu’à chaque fois, on met tout ce qu’on a dedans. Donc le groupe doit se reformer, dans le sens où on doit se retrouver, retrouver l’envie de bosser ensemble. Donc nos méthodes n’ont pas changé. Après, on a vieilli, donc on a changé dans notre façon d’écrire, et entre chaque projet, on sent qu’il y a un cap. On est en train de donner quelques pistes, avec des morceaux comme « Dieu est grand » et « Rien », qui sont un peu des prémices de ce qu’on va faire –ou plutôt, qu’on a déjà fait- dans le prochain Album. « Je veux te baiser », c’est un morceau un peu ovni dans notre discographie, comme on en a toujours fait, un morceau où on se lâche un peu. C’est histoire de dire aux gens, et aux médias, qu’il ne faut pas nous attendre là où on nous attend, parce que sinon vous Allez être déçus. Si vous voulez entendre des titres qu’on a déjà fait, Allez écouter nos anciens projets, on est pas là pour ça. « Je veux te baiser » est un morceau qu’on aime, mais c’est vraiment un geste de liberté créative, un geste esthétique.

Guillaume : J’ai l’impression que c’est justement ce qui ressort des critiques à propos de ce morceau, qui est considéré comme un vrai ovni. Mais pour moi, il est dans la continuité du disque précédent.

AL : Peut-être parce que toi, t’as un peu plus suivi notre discographie. Mais tout ce qu’on fait, c’est nous, tout ce qu’on fait on le cautionne à 300%. Mais je pense que beaucoup de gens nous ont découvert sur un mAlentendu.

Jaco : Tu te fais une image de ce que t’écoutes, mais bien souvent, ça ne correspond pas à ce qu’il y a derrière. Donc dans tous les cas, autant qu’on continue à faire ce qu’on veut. C’est bien ça le plus important.

AL : Je pense qu’on comprendra vraiment ce qu’on a voulu faire quand on aura finit de faire de la musique. On regardera toute notre discographie, avec les Albums, les EP, les clips, et là on pourra prendre un peu de recul, et dire « Odezenne c’était ça ». Pour l’instant, on a montré qu’un bout de jambe, un bout de bras, un bout de mon cul et un bout de ma bite … il reste plein de choses à montrer. Il est trop tôt pour nous catAloguer.

Jaco : On évolue, tout simplement.

Guillaume : A propos d’image, y’a cette question qui revient souvent : Odezenne, est-ce que c’est du rap ? C’est une question que vous vous posez, ou vous n’en avez rien à foutre ?

Jaco : On se l’est jamais posé, on fait ce qu’on veut. Le rap, c’est un peu la porte d’entrée, mais on en a jamais vraiment fait.

AL : Sur le premier Album, ça s’est fait naturellement. Le père de Mattia était Jazzman, et nous on aimait bien écrire des textes de rap … donc on a trouvé une sorte de compromis.

Jaco : Et déjà, même avant ça, on n’écrivait pas que des textes de rap.

AL : Après, je comprends quand même qu’on nous ait classé dans le rap, sur ce premier Album. Mais OVNI, c’était déjà différent, et Rien encore plus. Et l’Album aussi, sera différent. On se pose pas ces questions là en fait.

Jaco : On écoute de tout, y compris du rap … mais de moins en moins de rap, c’est vrai.

Guillaume : Au niveau de l’écriture, le rap reste une influence pour vous ?

AL : J’ai beaucoup plus été influencé par la chanson, des trucs un peu chelou genre Philippe Katerine. Je sais pas faire ce genre de chose, mais je pense que ça m’a influencé. Y’a aussi les grands auteurs, genre Gainsbourg, que j’ai tellement écouté que ça a finit par me titiller. Mais c’est toujours difficile de parler d’influences, parce que tu sais pas dans quelle mesure tu digères les trucs que t’écoutes. Nous on fait surtout ce qu’on peut faire.

Jaco : Y’a tellement de choses extraordinaires dans la littérature, la chanson, qui font que tu te documentes, t’emmagasines inconsciemment, et tu digères inconsciemment.

AL : Je crois que la personne qui m’a le plus influencé dans mon écriture, c’est Jaco. Il a une écriture très en vers, très poétique, Alors que moi j’étais plus dans le rap pur, avec des textes très déconstruits, sous forme de pavés. Maintenant, je cherche plus à trouver une routine, un gimmick, un truc plus rangé.

Guillaume : On constate une vraie évolution dans votre écriture. Sur OVNI, il était assez facile de savoir qui avait écrit quoi. GlobAlement, y’avait une certaine évidence, ce qui est beaucoup moins le cas sur Rien.

Jaco : Et ce sera encore moins le cas sur le prochain Album !odezenne 1

AL : Les morceaux « Rien » et « Dieu est grand », c’est les premiers morceaux sur lesquels on a testé cette nouvelle façon de faire, qu’on a ensuite vAlidé sur le prochain Album. C’est la première fois où on a fonctionné en réécrivant nos textes à deux. Que la première proposition vienne de lui ou de moi, ensuite on met le texte au milieu sur la table, et on le retravaille ensemble, quitte à le découper et le reconstruire. Et chacun a un droit de regard sur ce que fait l’autre. C’est quelque chose qui ne se fait pas dans le rap, où chacun écrit son truc dans son coin. Y’en a surement qui le font, mais de ce que j’ai vu, c’est très rare. C’est bien aussi, y’a un côté plus sauvage, mais nous on a décidé de rentrer dans autre chose.

Jaco : Ce qu’il y a de vachement intéressant dans ce processus, c’est qu’il y a deux cerveaux qui vont dans la même direction. Et quand ça marche, t’enrichis ton texte, c’est ouf. Tu passes de Kirikou à Hulk.

AL : Le premier morceau qu’on a fait comme ça, c’est « Buche ». On était en studio, en Allemagne, et ça faisait des semaines qu’on arrivait pas à écrire un morceau. J’avais un bout de texte, lui aussi …

Jaco : On a tout découpé en quatrains, et on a tout posé sur la table. Ca a été l’élément déclencheur, c’était partit. On a écrit sans s’arrêter pendant deux mois.

Guillaume : Vous n’êtes pas hyper présents médiatiquement, c’est un choix, ou c’est que personne ne vous contacte ?

Jaco : C’est pas un choix, très souvent on contacte les gens, et très souvent, ils ne nous répondent pas.

AL : Y’a un cap qu’on n’arrive pas à franchir, à partir du moment où c’est un gros média genre radio nationAle ou télévision. Je ne comprends pas pourquoi, et ça m’énerve. J’aimerais bien qu’un morceau comme Rien soit en playlist sur Le Mouv, sur Nova, ou sur France Inter. Je trouve que c’est un beau morceau, qui mériterait d’être diffusé. C’est pas le cas, tant pis, on continue quand même. Donc non, c’est pas un choix … mais je t’avoue que quand je regarde des émissions à la télé, et que je m’imagine les faire … je me dis que ça passerait pas. Après, y’a des radios qui nous passent, y’a des chroniques qui sont faites par ci par là, mais on a l’impression qu’on nous jette des miettes.

Guillaume : Est-ce que vous considérez la musique comme votre métier, dans le sens où vous gagnez suffisamment pour en vivre ?

AL : Oui, on en vit depuis septembre. On fait 50 dates par an, pour gagner le SMIC. Ca n’engage que moi, mais je suis pas persuadé qu’être artiste, ce soit un métier. Mais c’est une bonne récréation, je suis content de toucher 1200 euros par mois pour ce que je fais, même si je bosse 16 heures par jour. C’est pas facile tous les jours, mais j’échangerais pas ma vie contre une autre. On se bat pour avoir une place dans les médias, on va jouer dans le trou du cul du monde, on gratte 150 entrées dans des petites salles, on se fait chier à faire des trucs cools et à tourner dans tous les gros festivAls … et y’a des mecs qui nous passent devant et qui passent en playlist sans qu’on comprenne pourquoi.

Jaco : La création, la scène, on peut pas dire que ce soit un métier, mais pour pouvoir le faire, tout autour, t’es obligé de te construire plein de métiers. Donc tu travailles beaucoup, mais c’est pas plus mAl, parce que si tu fais qu’écrire toute ta vie, tu deviens ouf et tu manges ta langue.

Guillaume : Le mot de la fin ?

AL : Merci Captcha Magazine, parce que les gros médias, on s’en branle. Vive l’artisanat !

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La vidéo, avec la qualité de son ... artisanale :

 

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