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Rap français : 2014, l'année du EP

DJ Weedim
DJ Weedim

A l’heure des bilans de fin d’année, on a tendance à s’arrêter sur les albums, street-albums, éventuellement les mixtapes, voire même les compilations. Mais personne, jamais, ne semble retenir les EP. L’extended play est pourtant en train de devenir un véritable format de référence dans le petit monde du rap français. Il s’adapte en effet parfaitement aux exigences imposées par les nouveaux modes de consommation des auditeurs, résumables par une formule caricaturale mais malgré tout très véridique : « je télécharge, j’écoute frénétiquement, je passe à l’artiste suivant, j’oublie ». L’EP (grosso modo 5 à 10 titres) demande en effet moins de travail qu’un véritable album. L’artiste peut ainsi enchainer plus vite les sorties, et donc avoir une actu régulière, plutôt que de s’enfermer un an en studio pour préparer un album complet, en donnant au public l’impression d’avoir disparu pendant une éternité.

2014 a été une année faste en EP de qualité. Des EP parfois proposés en téléchargement libre, à l’impact minime, et pourtant extrêmement intéressants. Il est en effet plus aisé de développer un univers cohérent en 7 ou 8 titres qu’en 18. Les concepts sont donc plus poussés, ce qui confère à certains une aura complètement atypique.

L’exemple le plus frappant est signé BARABARA. Plus que de la musique, Il était une fois le barbouzeest unevéritable œuvre littéraire. Résumé très succinct du synopsis de l’EP : après la fin du monde, un schizophrène parcourt des paysages trop torturés pour être tout à fait réels, mais trop criants de vérité pour n'être qu'imaginés. Il y affronte son double, combat sa propre folie, tout en s’épanchant sur quelques notions très humaines (amour / haine, individualisme/solidarité, sexualité/solitude). Un story-telling halluciné et fascinant inspiré de la folle histoire personnelle de BARABARA, aide humanitaire au Sud-Soudan, un coin où « la fin du monde a déjà eu lieu ». Cramé par six années de vie au milieu de la guerre civile et de la misère humaine, il s’accorde un break de six mois dans le Grand Nord canadien, et pose son croupion dans une auberge isolée en pleine foret boréale. En revenant à la civilisation, il met une balle dans la tête de son double, palabre des heures en tete à tete avec son cadavre, et écrit la fin de son récit.

A l’opposé de cette très sérieuse plongée dans le psyché torturé d’un être bipolaire, le récent Bohemian Club est l’essence-même de ce que doit être un rap qui assume pleinement son haut-degré de mongolerie. Le concept, là-aussi poussé à son maximum : 7 pistes centrées sur les illuminatis, la franc-maçonnerie, et les rituels sataniques. Alors que de nombreux rappeurs doivent se défendre au premier degré d’accusations de sorcellerie ou de satanisme, David Gourmette –ex-Seno des Sales Blancs- et Moise the Dude s’en amusent et jouent le jeu à fond. D’ailleurs, Bohemian Club démontre un autre avantage du format EP : il permet la collaboration de deux artistes qui ne veulent pas forcément s’engager sur un album complet, mais qui veulent tout de même voir plus loin qu’un simple featuring. Pour la petite histoire, Moise est un vieux fan de Seno, et rêvait de collaborer avec lui depuis pas mal d’années. Après avoir fait le forcing pour obtenir un featuring, les rôles se sont inversés, et c’est Seno (devenu David Gourmette, donc … suivez, bordel !) qui a fini par proposer une collaboration sur un projet complet.

Transition parfaite avec Volume 2, EP solo du Dude et support du premier featuring Moise-David (référence biblique très forte et pourtant complètement fortuite). 7 titres à mi-chemin entre indolence et insurrection, conclus par un Porno Psy-chic, une métaphore sexuelle entre lui et sa psychologue, filée sur 3 minutes 30 avec gémissements de jouissance d’une sirène en background … là où ça devient glauque, c’est que la première version du texte parlait de la relation du rappeur avec sa mère. Sans le mot « porno » dans le titre, sans la métaphore sexuelle, et sans les gémissements de jouissance, bien sur (Moise n’est pas originaire du Nord-Pas-de-Calais).

Mais l’EP n’est pas réservé aux rappeurs blancs friands de concepts étranges. Il existe également des rappeurs noirs friands de concepts étranges, à l’image de Teddy the Beer (blaze d’artiste le plus drôle et inventif depuis Alkpote) et son EP SPAM : projet monté sans label, sans manager, enregistré dans une penderie (réellement !), avec carte son et mac book posés sur une table à repasser. Et pour faire parler d’un disque si artisanal, rien de tel qu’un clip tourné avec les moyens du bord. Dans le titre éponyme « Spam », Teddy joue donc les Paper Boys, et distribue à la volée journaux et CDs dans un petit quartier bourgeois de Montréal (oui, Teddy vient du Québec, on ne vous l’a pas dit tout de suite pour ne pas vous faire fuir). Problème : rapper, pédaler et faire de grands gestes devant la caméra, tout en essayant de garder l’équilibre, c’est le meilleur moyen de perdre en précision dans le lancer de galettes. Quelques fenêtres de pavillons et pare-brises de Porsche Cayenne gardent donc de légères séquelles du tournage de Spam. Heureusement que Teddy n’avait pas prévu d’y distribuer des briques.

L’EP le plus ambitieux –et donc le plus attendu- de l’année, Petits Meurtres entre Amis a réunit en octobre Aketo -l’ex-Sniper aux trois disques de platine- et Sidisid –moins vendeur mais au moins aussi talentueux-, le tout sous la coordination de DJ Weedim. Projet initialement censé compiler les quelques collaborations entre les deux rappeurs, PMEA s’est petit à petit engraissé de pistes supplémentaires, devenant quasiment un disque collaboratif réunissant au total, entre featurings et remixs, une bonne dizaine d’artistes. 9 pistes, dont un véritable petit bijou, Joeystarr, né de l’esprit de DJ Weedim, qui s’amusait à poser le refrain (« Chi-chi-chicots en or / Comme Joeystarr ») entre deux séances de studio. Au bout de quelques répétitions, tous les rappeurs qui entendent cette ébauche bassinent Weedim pour poser dessus. En pleine préparation de PMEA, il limite ce droit à Aketo et Sidisid, mais un gros remix pourrait prochainement voir le jour, avec quelques noms bien ronflants au casting. Et Joeystarr sur le refrain ?

SPAM, PMEA, M8NU8T … le monde a réellement commencé à partir en couilles le jour où les rappeurs français ont compris ce qu’était un acronyme. Vald n’échappe pas au fléau, et après NQNTMQMQMB (personne n’a jamais trop compris ce que ça voulait dire), sa première véritable galette, NQNT (Ni Queue Ni Tete) est sortie en octobre dernier. Bien qu’il comporte treize pistes (sans compter les morceaux bonus disponibles sur son site), le CD est catégorisé comme un EP (ça non plus, personne n’a vraiment trop compris, et Vald non plus, d’ailleurs). Fini le travail artisanal, les chaussettes en guise d’anti-pop et les braillements de la daronne en arrière-plan : Vald bosse désormais avec Barclay, ne compte plus les heures de studio, et fait même des vrais clips. Pour Toutatis, il imagine un personnage de flic crapuleux, un genre de Shaft sans mélanine, sans foi ni loi … et se retrouve finalement en vulgaire îlotier, képi sur le front et moustache gauloise sous le nez.

 

Il y a encore six mois, personne n’associait encore OKLM à Booba. Le groupe Triplego pourra peut-être se venter d’avoir lancé le mouvement, avec l’EP Eau Calme (comment ça, le jeu de mot est pourri ?), un titre trouvé en tirant des grosses lattes sur des jonx devant un lac à Montreuil. L’eau était calme, l’EP s’est appelé Eau Calme (comment ça, l’anecdote est naze ?). Grosse demi-heure de pure chill impulsée par les beats planants de MoMo Spazz et ambiancée par le rap technique de Sanguee. Un nouvel EP, tendrement appelé Putana, sera dispo dans quelques jours. L’histoire ne dit pas si le titre a été trouvé en mettant des coups de rein à une fille de joie devant un lac à Montreuil.

« Là bas ils ont Danny Glover, ici on a Omar Sy ». On a aussi Fred Testot, mais là n’est pas le sujet. Omar Sy a été le vrai ghetto-tube de l’été. Elixir, EP solo de Nip Stuck malheureusement passé trop inaperçu, malgré l’aura des Pompes Funiggez, un groupe qui charbonne en toute indépendance depuis une grosse quinzaine d’années. Peut-être à cause de cette tendance très essonnienne de tout faire à l’arrache, au dernier moment : Elixir a été écrit, produit, enregistré et mixé en un mois seulement. D’ailleurs, pour le clip d’Omar Sy, personne n’est prévenu à l’avance : dix minutes avant le début du tournage, les membres du groupe se rendent compte qu’ils n’ont pas suffisamment de figurants. Et que fait un groupe de rap français quand il a besoin de figurants ? Il va à l’épicerie du quartier, et engage tous les clients. Pas de bol, Omar Sy ne trainait pas dans le coin.

 

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