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Le Bruit De Mon Ame est-il meilleur qu'Or Noir ?

On pourrait s'interroger sur la pertinence de comparer entre eux deux albums d'un même artiste, mais faites pas chier.

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Avant de détailler les qualités intrinsèques de ces deux disques, il convient de contextualiser leurs sorties. En 2013, quand Or Noir déboule, Kaaris jouit d'une attente quasiment jamais vue dans l'histoire du rap français -et je pèse mes mots. Depuis deux ans, il préparait le terrain : quelques gros freestyles, une série de featurings avec des noms relativement importants (Despo, Dosseh, Sazamyzy, Alkpote ...), et Z.E.R.O -qui reste pour moi, à l'heure actuelle, son meilleur projet. Puis, le passage à la vitesse supérieure, symbolisé par deux featurings avec Booba : Criminelle League d'abord, puis, surtout, Kalash. En un seul couplet sur l'album du rappeur le plus médiatisé de France, Kaaris a attiré toute l'attention sur lui. A l'époque, personne ne s'est encore engouffré dans les sonorités trap comme Kaaris. Même s'il ne fait qu'adapter des codes venus de Chicago ou d'Atlanta, il donne aux oreilles françaises une véritable impression de nouveauté. En important des sonorités pourtant déjà vues et revues aux Etats-Unis, il a presque révolutionné à lui-seul le rap français. Il faut dire que Kaaris est doué.

illustration-kaaris-olivier-devaureix-306x350Extrêmement bien gérée, la période promotionnelle fait monter la sauce de manière exponentielle. Zoo est un tube incroyable qui finit d'assoir la popularité du rappeur sevranais, les interviews sont méthodiquement distillées, et les polémiques sont évincées comme si elles n'avaient jamais existé. Chaque extrait précédent la mise en bacs est parfaitement choisi (Binks, AMG 63 ...), et achève à chaque fois un peu plus l'attente homérique autour de la sortie d'Or Noir. Et puis, il y a ce personnage, sorte de Black Terminator, qui semble aussi insensible qu'impitoyable. Excellent rappeur, style révolutionnaire, personnage captivant ... je ne vais pas vous refaire l'histoire, mais il est important de bien se rappeler dans quel contexte est sorti Or Noir : rarement l'attente autour d'un premier album de rappeur français avait été à ce point phénoménale.

Le contexte autour de la sortie du Bruit de mon Âme était bien différent. D'abord, parce qu'en un peu plus d'un an, Kaaris était devenu un rappeur confirmé, et un poids lourd de l'industrie de la musique. Difficile de surprendre quand tout le monde connait ses moindres faits et gestes, et quand chacune de ses mesures est décortiquée comme si les commentateurs de Rap Genius étaient rémunérés. Kaaris attire moins la curiosité, parce qu'on sait tous de quoi il est capable. La vraie difficulté, cette fois, était de confirmer après un premier album presque unanimement qualifié de classique instantané.

 

Attention, je ne dis pas que le contexte de sortie de LBDMA est plus compliqué que celui d'Or Noir. Car l'attente fabuleuse autour du premier album a généré une pression pas forcément facile à gérer. Et surtout, qui dit grosse attente, dit très gros risques de déception. LBDMA était moins attendu, et risquait donc moins de décevoir. Mais il avait également un peu plus de chances de laisser indifférent. En fait, les craintes concernant les réelles qualités de cet album sont nées avec les premiers extraits, pas franchement flamboyants. D'abord, aucun tube universel façon Zoo. Ensuite, une impression de redite biaisée d'Or Noir, avec du French Chiraq (Sevrak, Magnum), et aucun titre vraiment porteur.

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Une fois l'album lancé, les doutes s'envolent pourtant rapidement. Dès l'intro, on comprend d'ailleurs immédiatement où se situent les différences entre les deux albums : Bizon était un coup de pression incroyable, avec deux grosses minutes de puissance brute sans la moindre respiration, comme un enchainement de droite-gauche-crochet interminable. Kadirov est également très dur et énergique, très rentre-dedans, mais fonce moins tête baissée. BPM moins élevées, plus d'espace entre les mesures -et donc un peu plus le temps de rependre son souffle entre chaque droite-, mais aussi plus d'effets sonores. Cette distance entre les deux premières pistes, c'est l'analogie parfaite de la distance entre les deux albums. Kadirov est intrinsèquement aussi bon que Bizon, mais il ne provoque pas le même effet chez l'auditeur. Bizon clouait au sol, alors que Kadirov nous laisse le temps d'apprécier ses qualités. Cette analogie se retrouve tout au long de l'album, même si on ne peut pas la reporter piste par piste, bien sûr. Cela n'aurait aucun sens. La plupart des titres sont trop singuliers pour être comparés à d'autres. Zoo n'a pas d'équivalent sur LBDMA, de la même manière que 80Zetrei n'a pas d'équivalent sur Or Noir.kaaris-est-en-studio-et-prepare-son-prochain

Mais on retrouve par exemple le même type de différence sur les deux titres éponymes : Or Noir et Le Bruit de mon Âme. Deux titres plus posés et plus introspectifs, qui dénotent avec le reste de l'album, et qui mettent l'accent sur d'autres qualités de Kaaris -son écriture, en premier lieu. L'un ou l'autre toucheront différemment l'auditeur en fonction de ses sensibilités et du contexte, mais Le Bruit de mon Âme est clairement mieux maitrisé : plus musical, avec un refrain bien plus abouti, et une prod moins minimaliste. LMDMA est beaucoup moins instinctif qu'Or Noir, mais il est beaucoup mieux pensé. Comme si la créature surpuissante mais complètement incontrôlable du premier opus avait appris à maitriser ses super-pouvoirs. Or Noir était en quelque sorte un enchainement de bangers : grosses gifles (si ce n'est plus ...) de la première à la dernière piste. Le problème de ce type d'album -un album extraordinaire, pas de doute là-dessus-, est qu'il est typiquement un produit consommable. Or Noir s'écoute énormément, se savoure à grosses doses, mais ne dure pas réellement. Or Noir part.2 a été un second souffle fabuleux, mais toujours sur ce modèle de bangers qui s'empilent les uns sur les autres, sans réel sens à la construction.

LBDMA, malgré quelques gros bangers devenus inévitables, est plus dilué. Les titres ne s'empilent pas les uns sur les autres, mais se complètent, afin de former un ensemble plus solide. On le ressent même dans la structure des morceaux, plus denses et plus variés. Kaaris change 4 ou 5 fois de flow sur quasiment chaque titre, c'est réellement impressionnant. Il le faisait également sur Or Noir, bien sûr, mais il semble avoir passé un palier avec ce nouvel album. Il pourrait presque sortir d'une école de commerce tellement il est méthodique. Certains vont même jusqu'à lui reprocher ce côté "envie de trop bien faire". C'est caustique. On irait presque jusqu'à lui reprocher de trop bien faire son travail.

 

Si le Kaaris d'Or Noir était Avon Barksdale, toujours prêt à entrer en guerre sans besoin de personne, le Kaaris de LBDMA serait Stringer Bell : posé, réfléchi, prêt à s'associer avec les bonnes personnes, et faisant passer les affaires avant la rue. Ou alors, il est peut-être plus simplement cette synthèse des deux qu'est Marlo Stanfield : ambitieux et impitoyable, incapable de faire des concessions, et prêt à tuer celui qui l'a pris sous son aile.



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