Rap-Français-une-exploration-en-100-albums-de-Mehdi-Maizi-e1429053614896

Faut-il investir 21 euros dans le bouquin de Mehdi Maizi ?

Premier album de Mehdi Maizi, "Rap Français, une exploration en 100 albums" est un disque très particulier. D'abord, il y a ce format étonnant : pas de boitier, pas de CD, uniquement un (très gros) livret. Des prods extrêmement minimalistes -pas de beat, aucun sample ni compo- aux refrains simplement inexistants, difficile de comprendre où a voulu en venir le rappeur. "Le silence n'est pas un oubli", chantait Lunatic en l'an 2000. Maxime appliquée à la lettre par Mehdi, qui fait ici une démonstration de maitrise des rythmes aphones. Posée par France Culture, la question "Le silence peut-il être musical ?" prend ici tout son sens. Ode au muet -la seule sonorité notable ici est celle des pages qui se tournent-, cette exploration en 100 albums n'est clairement pas dans la tendance -ni cherchez pas d'autotune ou de featurings avec Future- mais semble s'inscrire dans la bonne direction : le sens chronologique.

Sur tous les sites qui parlent du bouquin on trouve la même photo, alors j'ai innové avec un montage haut-de-gamme.
Sur tous les sites qui parlent du bouquin on trouve la même photo, alors j'ai innové avec un montage haut-de-gamme.

Passée cette introduction insolente et un brin cocasse, intéressons-nous sérieusement à ce premier ouvrage de Mehdi Maizi (le premier d'une longue série ?). Je pourrais faire les choses dans l'ordre, en commençant par présenter le bonhomme, mais j'aime les choses décousues et aussi mal construites que la carrière de Kennedy. Pour faire court, disons que Mehdi Maizi est un genre de sosie d'Ali Badou fan de rap, qu'il fait partie de l'équipe de l'Abcdrduson depuis 8 ou 10 ans (flemme de faire une recherche google pour trouver la date exacte), et qu'il présente plutôt très bien les émissions Deeper Than Rap et Abcdr. Pour le reste, demandez-lui de se créer une page wikipédia, ça facilitera les choses pour les mecs qui écrivent des articles sur lui, et ça fera bien sur son CV.

"Rap Français, une exploration en 100 albums" (que l'on abrégera ensuite par l'acronyme RFUEECA) est un bouquin avec des défauts et des qualités : les qualités de ses défauts, et les défauts de ses qualités. Sa construction, tout d'abord, est très linéaire : 100 albums, classés par ordre chronologique, avec une double-page par album. Chaque chronique, elle aussi, obéit à une construction plutôt linéaire : contextualisation de la sortie, description du disque, rappel des titres importants, et rapport rapide sur les prods. Avec, en fonction de la période, un mot sur la carrière antérieure ou postérieure de l'artiste/du groupe, toujours en conservant une temporalité très neutre. Mehdi traite d'un album de 1991 comme d'un album de 2014 : avec le point de vue de l'auditeur lambda à l'instant T. C'est un parti pris, que l'on jugera comme une qualité ou comme un défaut selon sa sensibilité et ses attentes. RFUEECA n'est pas un bouquin d'analyse. Il livre simplement des faits, se place en simple observateur, comme le guide d'un safari touristique. Le co-redacteur en chef de l'Abcdrduson est là pour nous présenter un panorama global de la faune et de la flore du paysage rap français, pas pour le disséquer.

Cette construction très balisée a l'avantage de faire de RFUEECA un livre qui se parcourt très vite, sans avoir besoin de prévoir une longue plage horaire pour s'y atteler. Une double-page se lit en deux minutes, et il m'est arrivé fréquemment d'ouvrir le bouquin, d'en lire deux pages, et de le refermer. En le faisant 15 à 20 fois dans la journée, à chaque fois que j'avais quelques minutes de procrastination devant moi, j'avais torché les 223 pages en quarante-huit heures. Chaque chronique d'album va à l'essentiel, le lecteur peut ainsi prendre le temps de s'arrêter sur des disques qui ne l'ont pas forcément marqué, ou qui ne lui ont pas forcément plu. A titre d'exemple, j'ai même lu le passage sur Youssoupha.

Le style littéraire de Mehdi Maizi est plutôt classique. Rien de trop pompeux (c'était ma grande crainte, venant d'un mec de l'Abcdr), rien de trop simpliste non plus (c'était aussi une crainte, venant d'un maghrébin). En allant à l'essentiel, Mehdi fait dans la recherche spontanée de l'intelligible roturier. Son livre s'adresse à l'auditeur de rap lambda, qu'il soit complètement bousillé au son, ou qu'il soit un amateur lointain. Simplement, la lecture se fera différemment. Faisant partie de la première catégorie, je n'ai pas fait de réelle découverte dans cet ouvrage. J'avais déjà écouté 97 des 100 albums cités, et je connaissais les 3 restants sans m'y être jamais intéressé. En revanche, j'ai réellement eu l'envie de réécouter pas mal de vieux disques cités dans le bouquin. Sur ce point, l'auteur touche sa cible : sans jouer sur la fibre nostalgique, il parvient à raviver un certain intérêt pour des albums que l'on considérerait presque comme obsolètes aujourd'hui. Deuxième très bon point : le choix de traiter les sorties par ordre chronologique se révèle au final d'une grande pertinence. Un quart de siècle de rap français se déroule le long de ces 223 pages, et, une fois arrivé au bout, on est pris d'une petite sensation de vertige. 25 ans, c'est peu. Mais 25 ans dans le rap français, c'est tout un univers, avec des époques complètes que l'on a vu naitre, vivre et disparaitre sous nos yeux. Les débuts laborieux, l'explosion de Time Bomb, l'émergence de Skyrock, la domination du piano-violon, le retour à une tendance racailleuse, l'arrivée de l'autotune, puis de la trap ... Sans jamais traiter directement des grandes tendances qu'a connu le rap depuis Rapattitude, RFUEECA est un fabuleux panorama historique de ce genre musical.

En adoptant maintenant le point de vue d'un amateur plus éloigné du rap, ou même d'un jeune passionné n'ayant pas connu NTM ou le Ministère Amer, RFUEECA est la porte d'entrée parfaite. En quelques lignes, il est aisé de comprendre pourquoi tel album est essentiel, et pourquoi tel artiste a eu telle ou telle carrière. Les deux petits encadrés "à écouter aussi" et "conseillé également", à chaque fin de double-page, sont le juste prolongement pour qui veut creuser un peu plus. Pour le grand public, ce premier ouvrage de Mehdi Maizi peut être le pont idéal pour l'amateur du dimanche qui veut se tourner vers une écoute un peu plus pointue, et qui veut solidifier ses bases sur l'historique du rap en France.

Enfin, l'autre intérêt de cette sélection, c'est justement la sélection en elle-même. En ne choisissant qu'un seul album par artiste/groupe, Mehdi Maizi s'expose forcément aux possibles désaccords de ses lecteurs. J'aurais choisi Temps Mort ou 0.9 plutôt que Ouest Side, j'aurais choisi Top Départ plutôt qu'Identité en Crescendo, Amour Suprême plutôt qu'Entre deux mondes. J'aurais mis un solo d'Alkpote, l'Empereur ou l'Orgasmixtape. Concernant Salif, j'aurais préféré Prolongations à Tous Ensemble, et j'aurais aussi intégré Si si la famille, l'album le plus sous-estimé de l'histoire du rap français. J'aurais aussi fait des choix super chelous, genre sélectionner uniquement le CD 1 du double-album La Fouine VS Laouni, ou écrire une chronique d'un skeud qui n'est pas du rap et qui n'existe même pas officiellement, comme La Remixtape Vol.4.

Ah oui, et aussi j'ai pas aimé la préface en mode wikipédia, retraçons l'histoire du hip-hop. Et j'ai pas trouvé très rap français de voir des remerciements sans fautes d'orthographe à la fin du bouquin.

Il n'y aura pas de conclusion à cet article parce que là c'est l'heure du goûter et après j'emmène mes gosses au parc.

 



  • 2 thoughts on “Faut-il investir 21 euros dans le bouquin de Mehdi Maizi ?

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *