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Mac Tyer : Je suis une légende (chronique)

"J'étais trop avant-gardiste. Je ne suis pas en train de dire que j'étais dans le futur, et que les mecs n'ont pas capté parce que j'étais trop loin ... Disons que j'étais allé trop loin, mais pas avec la bonne fusée." Cette phrase de Booba au sujet de son album 0.9 (issue de son interview chez l'abcdr) pourrait s'appliquer à merveille à la carrière solo de Mac Tyer. Le succès d'estime fabuleux qui a accompagné chaque projet de Tandem jusqu'en 2005 n'a jamais trouvé de confirmation dans les carrières solo de Kregor et Tyer. Le gros tournant dirty-south de 2006 a complètement perdu le public originel du rappeur, et les années suivantes n'ont été qu'un long chemin de croix, entre les puristes dégoutés de ses choix musicaux et réclamant un retour à ce qui faisait la force de Tandem, et une nouvelle génération plus attirée les têtes d'affiche que par une déjà ancienne-gloire. Mac Tyer a longtemps eu cette position mal-assise, le cul entre deux chaises : il n'était pas assez star pour avoir ses entrées dans les grands médias, mais son nom était trop associé à un passé glorieux pour intéresser à nouveau des auditeurs allergiques aux changements de style. Et pour ne pas aider, Socrate a souvent misé sur des titres pas forcément faciles à aborder pour le profane malgré leurs qualités indéniables (Mauvais Oeil dans le périmètre, Tony a tué Manny ...).

Après y'a aussi le moment où Mac Tyer est parti en couille, et a fait de l'electro, mais pour le respect de tout le monde, on va faire comme si cet épisode n'avait existé que dans un univers dystopique fictif.

Quand tu vois plus rien à cause de ton bonnet trop grand et que t'essayes de deviner la direction du vent avec ton index.
Quand tu vois plus rien à cause de ton bonnet trop grand et que t'essayes de deviner la direction du vent avec ton index.

Aujourd'hui, Mac Tyer occupe une place un peu à part dans le paysage rapologique français. Il a regagné une certaine crédibilité artistique suite aux deux volumes de Banger, et sa longévité lui confère aujourd'hui un statut de vétéran du game et de taulier du 93. Tout le monde respecte inévitablement Mac Tyer et sa carrière, ce qui n'était pas nécessairement le cas il y a quelques années. Le choix de signer chez Monstre Marin -label monté par Maitre Gims et abritant des noms aussi honorables que Lalgerino et Vitaa- a une fois de plus crée une certaine confusion dans la fan-base de Socrate, et les deux premiers extraits de Je suis une légende laissaient craindre le pire. Un feat très radiophonique avec Gims, une chanson d'amour un peu légère (du moins à première vue) ...

C'est dans ce contexte qu'est sorti il y a une quinzaine de jours ce cinquième album solo du Général. Autant aller droit au but : la surprise est de taille. Ces deux singles n'étaient en fait que deux très mauvais choix, qui ne reflètent absolument pas la couleur de l'album. Le titre avec Gims n'était qu'un appat pour attirer l'auditeur qui s'éduque musicalement grace aux playlists Skyrock. Il détonne violemment avec les 18 autres pistes, un peu comme si le Chat du Cheshire de Disney débarquait à l'improviste dans le Gotham de Nolan. JSUL est un album sombre ("sache que dans mon coeur c'est un cimetière»), terriblement sincère ("pour avancer dans la vie, j'ai fait le deuil de mes classiques»), empreint d'ambiances racailleuses et d'années perdues à arpenter les rues d'Auber ("c'est la rue, que des crapules, des pécules qui gonflent, les keufs qui viennent chez toi quand tu ronfles»). Parfaitement produit, cohérent de bout en bout, la direction artistique est la grande force de cet album. L'autotune est sciemment exploité -sans utilisation abusive- pour accompagner des ariettes légèrement chantonnées (Ouragan, Comme vous), et Mac Tyer trouve -enfin- le bon dosage entre musicalité, ambiances lourdes, et portée lyricale.

C'est peut-être la première fois dans sa carrière post-Tandem que Tyer touche sa cible en plein coeur. Une décennie passée à se chercher, à expérimenter, à tenter de trouver la bonne direction sans jamais trop savoir si le cap était atteint ... je n'irais pas jusqu'à lacher un fils-de-puteresque "album de la maturité", mais artistiquement, on sent enfin Socrate accompli. Même si tout n'est pas absolument parfait, JSUL a toutes les qualités d'un grand album : non seulement aucun titre n'est à jeter (ou presque), mais en plus, Mac Tyer est capable de quelques fulgurances qui justifient à elles-seules l'existence de cette galette. Il suffit d'écouter des titres comme Malheureux, Bandits, Respecte-les, Ouragan, pour se convaincre des qualités intactes du rappeur d'Aubervilliers. Malheureux est peut-être l'exemple le plus frappant, et le point d'orgue de cette écriture calibrée et brute qui a longtemps caractérisé Mac Tyer, plus tandématique que jamais sur ce titre. On s'attendrait presque à voir Mac Kregor débarquer dans le deuxième couplet et venir duetter avec son ancien compère comme si Mémoire d'un jeune con était sorti la semaine dernière.

Meilleur cover d'album français en 2015, de très loin.
Meilleur cover d'album français en 2015, de très loin.

Sans être spécialement ancré dans la tendance, Je suis une légende est suffisamment moderne pour rivaliser avec les productions les plus actuelles. Il ne révolutionne pas le genre, aborde des thèmes déjà vus et revus (la bicrave, les embrouilles de quartier, les gros culs qui court-circuitent les amitiés, les aspirations religieuses freinées par la vie de rue), mais il le fait très bien, et surtout en évitant les discours trop moralisateurs ou trop apologiques. Mac Tyer est dans la description froide d'un mode de vie qu'il a exploré de long en large, n'apporte aucun jugement et ne donne ni conseils ni griefs. Sa relation avec la rue est celle d'un médecin légiste face à un cadavre rigidifié : austère et hermétique, mais fatalement intime, car l'un et l'autre sont inextricablement liés.

Ligoté à la rue et ficelé au rap-game, difficile de dire si le rappeur a quitté cette position mal-assise, toujours le cul entre deux chaises. Autre thème omniprésent dans l'album, sa relation avec le rap est souvent mise en parallèle avec ses choix de vie, et l’expérimenté Socrate oscille entre fatalisme et regrets ("y'a que ça qui puisse me ronger, comme les regrets d'un octogénaire»). Il regrette d'avoir laissé filer une ex qu'il aime toujours ("j'ai appris que t'allais te fiancer, ça m'a laissé un gout amer" ; "tout ce que je touche je le détruits, comme l'amour de mon ex-femme»), il regrette de voir sa fille grandir trop vite, et aurait probablement aimé avoir une adolescence moins chaotique. Surtout, il regrette que le rap soit un tel milieu de merde ("je calcule pas le milieu du rap, ils sont ingrats comme des enfants" "dans ce rap, le flow de Migos se transmet comme une MST») et s'érige presque en modèle à suivre malgré les erreurs de parcours ("qui aurait fait une carrière si longue que la mienne sans avoir de trophée" ; "ma connexion avec Meu-gui j'espère que c'est un exemple pour s'unir»). Dans cet ensemble à mi-chemin entre l'aigreur et la dépression, même le single Un jour peut-être -qui fait une première impression légère et presque fruitée- finit par prendre de l'épaisseur, et s'intègre a posteriori très logiquement dans les thèmes développés tout au long de l'album. Malgré quelques rimes dignes de Kennedy époque Mon coeur sur écoute ("des heures au téléphone, des petits coucou par sms» ; "perdu face au mystère de l'amouuur»), Mac Tyer réussit ce que peu dans le rap français ont réussi : une chanson d'amour mature et empirique, sincère et sans happy-end ... en somme, un titre à l'image de l'album.

Au final, on pourrait presque résumer cet album en deux titres : intro-outro. L'ouverture de rideau est un bon condensé des 18 pistes suivantes, avec un Tyer qui fait la somme de ses expériences -erreurs et réussites-, de ses aspirations ("mon plaisir est dans le biff qui rentre, je trouve ça érotique») et de ses interrogations sans tomber dans le solennel, tandis que la conclusion, nerveuse et désabusée, dresse un constat global sur sa carrière, l'état actuel du rap français, sa vie personnelle, et ses sempiternelles histoires de rue -le tout sur un fabuleux sample issu de Street Fighter II. Dur, parfois amer, averti mais jamais rétrograde, ce dernier projet en date de Mac Tyer est une très franche réussite. Ancré dans la réalité, abouti et cohérent de bout en bout, Je suis une légende est clairement le meilleur album solo de la carrière du Général. En guise de dernière expiration de la dernière piste : "c'est que l'début, on est encore loin d'la fin d'carrière ... y'a des classiques qu'arrivent encore». Espérons que Mac Tyer n'ait pas à faire à nouveau le deuil de ses classiques pour avancer dans la vie.



  • 3 thoughts on “Mac Tyer : Je suis une légende (chronique)

    1. Je rajouterai également le morceau bonus de l'album, "Hier Encore" en hommage à son frère.

      Produit par Richie, l'ambiance du son est énorme

    2. j'affirme que l'ablum je suis une legende de mac tyer est super cool, surtout les merceaux : ce monde me fait peur, partout la meme, comme vous, un jour peut etre, bruce wayne, el chapo, il y'en a, faire du salle avec son frère bigou, je suis une legende, hier encore. AVEC le son de mac tyer feat blacko. Certes, j'avais kiffé grave.
      Mes condoléances socrate petteng, bigou etait un brave.

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