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PNL : l'appel de la jungle | Dialogue infructueux et véritablement abject

C'est l'histoire de deux mecs. Non, il ne s'agit pour l'instant ni d'Ademo et ni de Nos, j'essaie juste de planter le décor de mon article. Donc c'est l'histoire de deux mecs. Appelons-les Romarin et Igor Illitch. Comme chacun se doute, ils ne sont pas assis côte à côte au pied d'un arbre, mais plutôt en lisière d'une jungle luxuriante, et surtout, farouche. Une jungle à laquelle ils tournent le dos, qu'ils feignent d'ignorer, mais qui pourtant est là, massive.

Ah oui, autre détail aussi, ils ont écouté les tracks de PNL, qu'ils passent désormais en boucle. Mais cette obsession n'est pas sans tourmenter Igor Illitch ...

ROMARIN
(Au hasard d'une énième conversation à propos de PNL.)

...Il y a de fortes chances qu'ils percent et qu'ils aillent loin, très loin.

IGOR ILLITCH

En tout cas, c'est pas l'ambition qui leur manque ! Mais gros... Leur succès pose question quand même...

Igor Illitch, ce cher Igor Illitch, ce pauvre Igor Illitch qui ne peut se défaire de l'idée que tout s'explique nécessairement et rationnellement, se lève alors et entame les cents pas, pensif et perplexe. Pauvre Igor Illitch. Le voici qui tourne sur lui-même. Les yeux desespérement fixés sur ses pieds, intriguante créature que la jungle semble observer avec étonnement.

IGOR ILLITCH

Crois-tu, toi, qu'il ne puisse y avoir aucune logique derrière ce phénomène musical ? Pire encore, comment se ferait-ce qu'on puisse adhérer sans réserve à ce flot d'insanités abjectes sans raison aucune ? Souffrirait-on du syndrome de Stockholm ?

Pauvre Igor Illitch, qui espère à terme faire entrer PNL dans les structures de l'entendement humain. Il tourne, il s'arrête. Puis il reprend son chemin de croix, il tourne, il s'arrête de nouveau. Après avoir suffisamment remuer sa propre matière grise, Igor Illitch en arrive à une conclusion.

 

IGOR ILLITCH

 

Bon... Il faut tout de même noter que, lyricalement, littérairement, il y a 3-4 trucs intéressants. Au-delà de l'abjection apparente, il y a un fil rouge dans leur oeuvre, qui ne se limite pas à la bicrave. Je parle de Mowgli et de Simba.

Parce que derrière les "Onga ! Onga ! ", Mowgli et Simba, c'est tout de même le récit d'une enfance innocente, et gavée de Disney, jetée par nécessité dans le monde réel de la fracture sociale, d'une jeunesse abandonnée à elle-même, et donc en dernier ressors, le monde de la débrouille, pas nécessairement légal. En bref, dans le monde sauvage de la bicrave. "J'vends d'la drogue, c'est pas un hasard " nous dit N.O.S dans "J'comprends pas". Pour moi, Mowgli c'est le retour à l'état de nature, à la loi du plus fort, mais il faut s'imaginer cette fois que ni Bagheera, ni Baloo ne sont là pour protéger le petit homme des mauvaises intentions de Kaa et autre Sherkan. C'est donc en partant de Mowgli qu'on peut arriver à PNL, à comprendre leur logique. L'univers est sale et sauvage, mais le petit homme n'y est que par contrainte, et ne doit y rester que provisoirement. PNL c'est ça. On vend, mais c'est avant tout pour mettre à l'abri la mif. On ne le fait pas par plaisir. Il faut forcément mettre les mains dans le camboui s'y on compte faire démarrer le monospace familial. Tout ça parce qu'on avait promis à Simba le trône, traduisons par la réussite, mais c'était sans compter sur Scar. Mais tant pis, on lui a promis, alors Simba va la chercher, cette réussite, peu importe les moyens... Bon voilà, ça c'était pour le fil rouge... Et le petit homme pour se faire entendre dans cette nature crie "Onga ! Onga !".

 

ROMARIN
(sceptique.)

Ouais, ouais... Certes, certes...

IGOR ILLITCH

Bon le problème, c'est quand on commence à faire du charme à Mowgli. C'est quand les mauvaises herbes, carnivores et voraces avec ça, se personnifient en créatures plantureuses. Et c'est quand maman n'est malheureusement plus dans le coin : "Pas besoin des bras d'une femme, j'connais pas ceux de ma mère. ". Alors, certes, chez PNL on se passe de l'amour sincère des femmes. Mais pas du charme de certaines d'entre elles. Ainsi, comment ce fragile Mowgli peut-il ne pas succomber à la beauté naturelle et sauvage de dame Misère & dame Haine ? A leurs baisers pleins de vie ? "A bout de souffle ma Haine me redonne de l'oxygène".

 

ROMARIN

Ouais enfin t'enflammes pas, ce sont deux figures de style éculées au sein du rap français....

IGOR ILLITCH

Ouais peut-être... Mais là je m'oppose quand même à une chronique du site Lerapenfrance.com, qui ne voyait ni métaphores ni subtilités chez PNL. Certes ils ne pensaient pas à mal, mais j'estime qu'ils ont tort. La subtilité, elle est dans ce petit homme, ce Mowgli des temps actuels, qui traverse les morceaux, confronté sans cesse à la tentation symbolisée par les deux femmes fatales que j'ai précédemment évoquées. Alors qu'on vienne pas me dire qu'il n'y a pas de contenu chez PNL !

"Et j'suis la pomme pourrie qui s'écarte du panier !". PNL, c'est simple. C'est Mowgli qui s'est perdu dans la jungle. C'est Tony Montana les mains dans la merde. La question est : comment on trouve la sortie ? Et là, PNL nous propose deux réponses. Concrètement, la bicrave. Et de manière plus abstraite, celle qui nous intéresse car c'est celle qui constitue l'essence même de leur musique, par l'esthétisation de la merde. On part de la merde comme matière première et on la sublime. D'où le fait qu'on ne peut s'arrêter à l'abjectitude du propos si on veut pouvoir saisir l'essence de PNL. Pour les écouter, il faut faire une concession en tant qu'auditeur, là où les deux essoniens n'en font aucune. Le verbe grossier et obscène est de la partie, parce que la matière première que le groupe malaxe et cherche à mettre en forme, c'est la merde.

On ne nie donc pas la merde : au contraire on la scande en long, en large et en travers." J'ferme les yeux, j'vois la merde, j'ouvre les yeux, j'vois la merde !" On ne la nie pas, on la sublime.

Et alors, les moyens pour sublimer cette merde sont plutôt nombreux, et je ne peux en rendre compte de façon exhaustive, mais j'ai déjà quelques idées...

 

ROMARIN

Putain dis-le si tu comptes faire une thèse !

IGOR ILLITCH

 

Ecoute, écoute... J'ai envie de dire : ouais, les paroles sont abjectes, obscènes, vulgaires, grossières et débiles chez PNL – du moins à la première écoute – en témoigne cette mesure choisie au hasard : "Les putains tournent en rond pour attraper ma queue ! ". Mais ils ont leur propre écriture, même si elle est crue. La merde, lorsque l'un ou l'autre rappeur lambda de je ne sais quelle contrée la raconte, est souvent lourde, pesante, basse de plafond. Chez PNL, j'ai plus la sensation d'une légère abjectitude, ou plutôt d'une abjectitude rendue légère. Au fait, je dis "abjectitude" et non "abjection", parce qu'en soi, justement, leur taf artistique n'est pas une abjection. Tout leur effort artistique consiste en effet à rendre la merde légère, volatile, afin de s'envoler loin, loin des bâtiments cafardeux du 91. Ce n'est plus Mowgli, c'est Aladin. Bon, bref, alors comment en arrivent-ils à ce résultat, lyricalement parlant ? En faisant une analyse très scolaire, on remarquera, cher ami, que l'architecture de leur écriture est très anti-narrative. Ce qui rend par ailleurs l'écoute assez ardue. Une difficulté d'écoute aussi accrue par une écriture farcie d'un argot dont la signification m'échappe parfois.

Tout d'abord, ils semblent faire régulièrement fi des déterminants. Pourquoi ? Peut-être pour affranchir le substantif, l'amener sans garniture, sans ambages superflus, bref qu'il tombe d'un coup brutal, qu'il martèle." Sang sur l'pull, Sang sur l'pull, Sang sur l'pull..." Je vais pas faire un inventaire, réécoute les morceaux tu t'en rendras compte.

Deuxièmement je...

ROMARIN
(Il coupe la parole d'Igor Illitch.)

Mec tu pars dans un truc hyper-scientifique alors que c'est juste une affaire de sensibilité !... T'as cru que N.O.S et Ademo se mettaient autour d'une table et réfléchissaient tous les matins à comment ils allaient faire au déterminant près pour savoir comment créer l'effet qu'ils veulent ? Non ! Ils couchent sur le papier comme ça vient, et par chance ça vient comme il faut ! "Je crains surtout que tu ne voies un raisonnement subtil dans ce qui n'est que l'expression du plus violent sentiment de mon âme." C'est dans un livre de Gide. Je pense que tu fais la même erreur avec PNL... T'as trop bédave toi !

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IGOR ILLITCH

Ta gueule et écoute ! Parce que si eux écrivent instinctivement, il est nécessaire pour moi de trouver d'où vient cette sensation de légèreté et de toute puissance ! Deuxièmement donc, ils éclatent, ou plutôt devrais-je dire en toute rigueur ils disloquent leurs phrases en les distillant sur plusieurs mesures. Où commence et où s'arrête donc la phrase ? Tel est un autre de leurs moyens pour se libérer d'une narration trop plate. "On est loin / De la vie / A Tony / Fuck Sosa ." ; ou bien encore "J'ai pas d'Audi TT / J'pars pas, pas l'choix / j'bibi c't'été" , ou encore "En photo sur Facebook, sur Twitter et en fait / Pas 36 solutions, en photo jusqu'au 36 des orfèvres ". Après va réécouter par toi-même si t'es pas satisfait de mon explication. Enfin, le dernier pilier de cette architecture anti-narrative consiste en la destruction du traditionnel schéma "sujet-verbe-complément". Avec PNL on débute régulièrement une phrase par un complément. On complique de ce fait la narration."Pour les autres, on s'enjaille " ; " Quelques euros, j'prends ma part " ; " Le coeur délogé, ils ont cassé ma tour " ; " Encore en retard, j'arriverai pas à l'heure " ; " Un destin, mais y'a hummmm..." ; "Rouleau de scotch, pour pas que tu gueules" ; etc....

En bref je défend l'idée qu'il s'agit d'une écriture ambiguë qui à première vue verse dans le banal et l'abject mais qui une fois le recul pris acquiert une originalité et une certaine grandeur dans la récurrence de certains thèmes au fil des morceaux et dans une architecture de l'écriture qui amène une autre dimension....AHAAAAH.... Sa mère ! Ça essouffle !

 

ROMARIN

Mouais... Tu surinterprètes un peu à mon avis, surtout avec ton idée d' "architecture anti-narrative" là... La légèreté de cette "abjectitude", comme tu dis, elle est plus à chercher dans les instrus, l'autotune, voire dans les clips aussi... Mais j'avoue que t'as dû bien taffer pour accoucher de cette réflexion... Même si elle peine à tenir debout.

 

IGOR ILLITCH

Je t'en remercie cher ami. Et tu as raison, l'autotune et les instrus constituent les deux matériaux indispensables, que dis-je, les deux mamelles pleines et voluptueuses qui permettent au groupe d'accéder à cette sensation de légèreté. Les prods sont planantes et travaillées, et l'autotune, maîtrisée à la perfection, éloigne nécessairement des voix graves et rauques habituelles du rap français. Et effectivement les clips contribuent aussi à alimenter leur esthétique. Honnêtement, c'est peut-être le seul groupe que je connaisse auquel je peux rattacher une esthétique propre dans les clips. J'entends par là que leurs clips ne ressemblent à nuls autres dans le rap français. A côté des plans classiques en bas des tours avec les potes du quartiers, chez eux on trouve aussi une photo ultra léchée, au ralenti, marquée par des couleurs très vives et blanches, qui est associée à un minimalisme volontaire : une couronne ensanglantée, une sphère, un écran sur lequel apparaît Vegeta, une larme de sang qui coule du pec', une paire de basket devant un commico...

Loin des clips banals et ultra-matérialistes, je dirai que PNL nous offre plutôt des figures allégoriques. Des génies te dis-je ! Regarde les clips et dis-moi combien de Kalachnikovs tu recenses ?? Zéro !

 

ROMARIN

Ouais. Enfin moi, je pense qu'ils se réfèrent juste à leurs méthodes de dealers pour le processus de création artistique. Comme ils ont sans doute l'habitude de couper la merde qu'ils vendent, et ben ils font pareils pour le rap. Ils racontent la merde dans laquelle ils sont, et ils la coupent à l'autotune, entre autres. C'est comme ça qu'ils subliment la merde, ces gars.

 

IGOR ILLITCH

Ouais enfin ça c'est un peu ce que je voulais dire !

 

Aussitôt qu'il prononce ces paroles, un souffle glaciale émane de la jungle et paralyse leurs corps, tout d'un coup refroidis. Une frayeur les traverse alors.

 

IGOR ILLITCH
(sur ses gardes.)

T'as senti toi aussi ??

ROMARIN
(finalement rassuré.)

Ouais... Ca fait du bien cet air frais, j'étouffais...

IGOR ILLITCH

A moi ça ne me plait guère !....

ROMARIN

 

Décontracte-toi mec ! Laisse-toi bercer par cet étrange composition qui nous caresse les tympans. On croirait entendre nos deux rappeurs...

 

Effectivement, cette bouffée d'air frais parvenait des profondeurs de la jungle. Il paraissait s'agir d'une remontée, bientôt tambourinante, des exhalaisons les plus acides auxquelles s'était couplée une douce pureté sauvage.

"... Ce soir, j'fume un gros, gros deh / J'téma ton postérieur, j'veux l'même en po-poster ! "

ROMARIN

Sérieusement gros, pourquoi tu cherches à tout t'expliquer ? Il suffit de kiffer sa race tranquille ! T'écoutes le morceau et t'apprécies, c'est tout. Pas besoin de traduire en parole cette sensation de plénitude. Surtout qu'elle risque d'être incomprise...

IGOR ILLITCH

Ouais... Je sais pas... T'as peut-être raison... J'm'embarque sans doute à tort dans une spéculation délirante... Enfin bref, akhi, la seule chose dont je suis sûr, c'est que cette passion est pleine de paradoxes. Et au moins en cela elle a un intérêt...

 

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J'ai bien peur que notre Igor Illitch ne se trouve ici face à une aporie. Ses tentatives plus ou moins laborieuses de rendre intelligible sa passion pour PNL semblent être malvenues, manquer de pertinence, comme l'affirme Romarin, car il ne s'agit pas dans les morceaux de PNL de transmettre un quelconque "message" destiné à la raison de tout un chacun, bien au contraire. Tentez donc vous-même d'expliquer pourquoi vous kiffez à un proche qui n'a jamais écouté. Ce n'est pas la bonne solution pour partager votre passion. Non, il faut tendre un guet-apens à ce proche, de telle sorte que sans mot dire, il se retrouve brutalement en train d'écouter "Je vis, je visser". De cette manière seulement il pourrait vous comprendre. Mais si le rap de PNL ne semble pas s'adresser à la raison, il s'agit donc de toute autre chose. Mais quoi ? Telle est la question qui demeure sans réponse, et qui effraie Igor Illitch.

 

Puis, soudain, de la jungle s'élève une douce partition, cliquetante, composée de cordes pincées et d'un souffle apaisant qui happe immédiatement l'ouïe des deux énergumènes.C'est alors qu'à cette douceur introductive s'additionne désormais un flot de mesures puissant, sauvage, ô combien désinhibant et libérateur.

 

"...J'veux du L, j'veux du V, J'veux du G, pour désapper ta racli ! / Igo on est voué à l'enfer, l'ascenseur est en panne au paradis !..."

 

Comme envoûtés, Igor Illitch et Romarin d'un geste pressé et maladroit retirent leurs vieilles guêtres, vulgaires oripeaux d'un pastiche de civilisation, et, torses bombés, s'élancent déchaînés, quadrupèdes, à toutes jambes, à toutes mains, à travers la jungle trop longtemps ignorée, au rythme des basses merveilleusement abrutissantes.

Ainsi gambadent-ils à la poursuite de cette mélodie étrangement hypnotique, lâchant de compulsifs "Onga !" ; tous deux poussés par un instinct profondément humain, profondément animal, profondément sauvage. Poussés par l'instinct dionysiaque, dirait Nietzsche.

 

Ce qui était alors répugnant, considéré avec dédain, devient subitement sous l'égide des deux alchimistes Ademo et N.O.S, hypnotique, addictif. Le rap de PNL, c'est plus Kaa que Mowgli, en somme.

 

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6 thoughts on “PNL : l'appel de la jungle | Dialogue infructueux et véritablement abject

  1. Depuis le temps que Captcha mag encense PNL , je me ss enfin décidé a écouter... Meme si le vocoder c'est clairement pas mon truc, je dois bien avoué que ça tue ! OK les themes sont clichés de ouf ( scarface, deals, armes ) Mais l'ambiance des morceaux rattrape tout ! Ounga, Ounga pour CaptchaMag .

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