RUFYO

Rufyo, 00h92 : dialectique pour trouver le sommeil

Il est de ces nuits où l'on dort mal. Il est de ces nuits où l'on se réveille en sursaut, en sueur, les draps trempés et le corps poisseux. on boit un verre d'eau, on se rafraîchit, puis on se recouche. Mais, rien à faire, de nouveau étendu, c'est l'angoisse, bien avant le sommeil, qui s'empare de nous. On est toujours en sueur, poisseux, et désormais angoissé. Angoissé par tout, par rien, par le passé, par l'avenir, par le lendemain. Angoissé par le temps... Sans doute est-ce une de ces nuits qui a motivé l'écriture de 00h92.

Problème initial : angoisse et grosse soif

Ce n'est pas par hasard si cet EP débute par le morceau intitulé funambule. Car le fil rouge du projet, c'est justement l'angoisse du funambule. Rufyo avance en équilibriste sur un fil suspendu défiant le vide vertigineux. A sa gauche, le présent en fuite perpétuelle, à sa droite, le passé d'ores et déjà révoqué.

Le rappeur est sans cesse balancé entre la nostalgie de son enfance et la frustration face à un présent insaisissable, un monde moderne qui lui file entre les doigts. Les blanches neiges côtoient les tainp' - deviennent des tainp' - et Clark Kent, le héros de sa jeunesse révolue, n'est plus qu'un employé de bureau. Il stagne entre les deux, il est dans l'attente : "Et j'attends de toucher le Soleil... ", "Le jour point à l'horizon mais je bouge pas...".

Plus encore, le rappeur ne sait que faire entre rêver, ou se laisser gagner par les cauchemars et garder "la lumière allumée ", histoire de se refuser tout repos afin de rester constamment connecté au temps présent. Les rêves sont faux et sont une perte de temps, mais en fin de compte le réveil est tout aussi décourageant. On se réveille, et même à minuit, la rue est saturée d'éclairages artificiels, ce qui est notamment très perceptible dans les clips, comme si le monde continuait de tourner sans nous. Le monde n'appartient plus à ceux qui se lèvent tôt. En fait il n'appartient plus à personne. Il nous file entre les doigts, il ne nous est plus possible de le suivre. Chez PNL, on récuse cet état de fait, chez Rufyo, on le constate plus que tout. Les rêves offrent de faux espoirs, et la réalité impose de vraies désillusions.

Dans l'attente, et le temps passe. Et le temps, lui, n'attend pas, il prend la fuite et sème au passage notre ami : "Le temps a pris la fuite et ne se retourne pas ! ". Rufyo est perdu, et ça s'entend :"Et qui je suis ? En vérité personne... " ; "Mais putain fréro j'suis vide... Putain fréro j'suis vide ! "

On entend déjà les critiques : "Oh le pauvre gars ! Mais c'est du rap de babtou fragile ! De la m**** ![...]". Mais le gars en question n'en reste pas là, et heureusement.

D'ailleurs, si c'est le temps des critiques, on peut aussi en évacuer une autre. Là où d'aucuns, forcément malveillants, verraient la preuve d"un matérialisme bêné lorsque Rufyo nous parle de monnaie : "Et j'veux d'l'argent, beaucoup d'argent, j'cours après mes rêves, j'cours après l'argent...", les vrais bougs comprendraient qu'il s'agit simplement d'une échappatoire, en tant que l'argent est une valeur sûre, lorsqu'il est question de mener une vie tranquille, sans vague, sans se poser de question. Lorsqu'il faut mettre à l'abri la mif' quoi, comme dirait l'autre.

Mais, soyons clairs (et naïfs, juste le temps d'un EP), ce n'est pas cette solution qu'il faut retenir de 00h92.

Négation : tise et petites convoitises

La tumeur cernée, cette connerie d'angoisse qui gangrène l'existence, il s'agit d'y trouver une solution. La première option est moche et barbare comme une amputation. Mais oublier, c'est facile et efficace.

1505593_814443558614517_1212261864949122760_nEt Rufyo n'est pas le dernier à nous dire qu'on peut noyer ses soucis dans l'alcool : "perdu dans ma bouteille, perdu dans ma bouteille..." ; "Noyé dans une fontaine de rosé ". Titubant entre tequila et jéroboam, et pourquoi pas jéroboam de tequila tant qu'on y est. L'angoisse perd de sa superbe avec trois litres d'alcool dans le sang. Les proportions s'inversent et l'univers rétrécit quand les belles formes monopolisent le regard : "Tes louboutins qui te rendent si grande quand le ciel me paraît si bas ". Que dis-je, quand les belles formes monopolisent la totalité des cinq sens : "J'te baise, j'te laisse à l'hôtel ", pour sampler un de ces compatriotes du 92.

La tise comme anesthésiant, et les rêves de gosse en guise de gerbe. Histoire de faire table rase du passé. On oublie les rêves d'enfance, on abandonne ses héros Marvel : "Noyé dans un souvenir depuis que j'ai enterré mes héros ! ". On tente de faire le deuil d'une décennie d'innocence et d'illusion de toute-puissance : "Combien de billet je dois brûler, pour oublier qu'mes rêves ont fâné ...".

Confronté au monde et à son immensité, Rufyo ne peut que déclarer forfait. Réaction plutôt lucide, malgré l'ivresse qui n'est jamais très loin. Il revoit ses projets à la baisse, et se nourrit alors d'ambitions plus modestes, plus mesurées. Il ne rêve plus de niquer la Terre entière, si tant est qu'il en ait déjà rêvé. Désormais il ne convoite plus qu'une entité à taille humaine, de manière sobre et respectable, ai-je envie d'ajouter : "T'es pas parfaite mais tes défauts me plaisent " ; "Danse et danse pour moi...".

Bon ok, c'est cool, c'est respectueux, mais ça ne suffit pas à composer un EP d'exception.

Et en vrai il n'y a aucun mérite à amputer, ni aucun challenge à tiser. Il y a encore autre chose dans cet EP.

Négation de la négation : les quatre-vingts douze coups de minuit

Et c'est là que ça devient vraiment intéressant...

00h92 est sans aucun doute une oeuvre dialectique. Ou plutôt, une oeuvre qui est l'aboutissement d'une dialectique. Il va sans dire que mélancolie et modernité sont les maîtres mots de cet EP. C'est entre ces deux pôles que Rufyo évolue, tour à tour malmené par l'un et l'autre. Pathétique au milieu de ces deux monstres, finalement encore plus pitoyable une fois saoûl, le salut se trouve ailleurs, pour quelques billets et beaucoup de talent, dans une écriture, un logiciel autotune et des prods de haut vol.

Le monde est clairement trop gros, alors on se recentre sur soi-même, on fait avec ses propres moyens. Ainsi produit-il un projet plutôt humble et modeste en quantité (sept morceaux), mais ce format concentré permet d'obtenir un résultat cohérent et efficace. Tous les morceaux sont très travaillés, et s'ils explorent chacun une voie différente, ils gardent quelque chose en commun dans la thématique.

Rufyo se désintéresse de la lutte, nécessairement vaine, pour le trône. Son écriture dénuée de démonstration technique, et plutôt fluide, traduit son détournement de la compétition. Il débarque de nul part, certes, mais il n'a rien à prouver, car il laisse le soin à d'autres de conquérir le monde. Il use d'une liberté de ton totale, mais ne tombe jamais dans l'excès. Il ne cherche pas à être le plus vulgaire, ou à l'inverse, le plus littéraire : il manie un style léger, simple, mais en fin de compte assez subtil et efficace. Ses métaphores, énoncées avec un naturel apaisant, offrent autant d'opportunités pour faire travailler l'imagination : "Poudre aux yeux pour aveugler un camé... " ; "j'vois l'avenir dans ton boul', mais j'me méfie des faux rebonds...".1533859_808512242540982_2362836226276968009_n

Et tandis qu'il joue avec ses hantises par la mise en forme rythmée et "rimée" de son écriture, il saute à pieds joints dans le présent et l'actualité – certains diraient dans le futur – lorsqu'il fait montre de sa maîtrise du logiciel autotune.

Mais la dualité mélancolie/modernité, ou temps passé/temps présent, se retrouve aussi dans les productions de Frensh kyd. On y trouve de la modernité et du romantisme, enfin du romantisme au sens qu'on donnait à ce terme au XIXè siècle, c'est à dire la conscience d'être un individu seul et fini face à l'Immensité. Modernes car planantes et rythmées, un peu cloud rap, et c'est sans doute la raison pour laquelle Thomas Blondeau parlait de "productions futuristes" dans les Inrocks. Et romantiques car évocatrices de la condition humaine. En tout cas, c'est ce que peuvent évoquer, peut-être à tort, les notes de piano perdues au milieu de silences et de souffles profonds, qui introduisent les morceaux "Funambule", "Danse pour moi", "Quand la nuit vient", ainsi que l'écho répété au début du morceau "00h92".

La modernité est donc assumée dans le choix des prods aux tendances cloud, mais aussi dans le choix du rappeur de mêlé rap, chant et artificialité de l'autotune.

Autre aspect de son esthétique, les clips constituent une belle métaphore de son univers. on y constate la modernité, l'artificialité, et on y adhère pour la mettre en chair, la faire sienne. C'est ainsi que les boulevards vides truffés de mille et un lampadaires éblouissants sont traversés pied au plancher et pleins phares par un vieux modèle de Ford Mustang, au volant duquel se trouve sans doute Rufyo. De même, l'imaginaire enfantin y est perverti : ces saintes, toutes de blanc vêtues, révèlent par la suite une autre nature, créatures de chair et de désir (mais pas non plus vulgaires, aucune ne porte de string, il s'agit de simples sous-vêtements blancs. Quand je vous dis qu'il est subtil).

L'écriture, l'autotune et le beat. Trois flèches pour deux monstres.

00h92, c'est donc à l'évidence un titre qui met l'accent sur la question du temps. Le temps qui passe et le temps passé. Et cette heure fictive qu'annonce Rufyo s'entend comme une abstraction, comme un temps mort qui, le temps d'un EP, offre une alternative loin des agendas, loin des réveils. Sentiment décuplé lorsque le projet tourne en boucle. Rufyo s'attaque et se libère de cette angoisse intrinsèque à la condition humaine, celle de la conscience du temps qui file et défile devant nous jusqu'au jour dernier, lui qui se dit, pour finir, "mort à la vie " sur un beat claironnant et victorieux.

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