L.O.A.S x Siboy - Captcha Mag

Siboy x L.O.A.S : Hystérie of violence

Evidemment, associer dans une chronique Siboy et L.O.A.S ne va pas de soi. D'une part, parce que ces deux gars n'ont a priori pas grand chose à voir en terme d'univers. D'autre part, parce que séparer L.O.A.S de Hyacinthe et refuser le rapprochement Siboy/Booba s'apparenterait à un contre-pied trop brusque vis-à-vis de la masse des médias-rap. Ca tombe bien, : ce qui lie nos deux rappeurs, Siboy et L.O.A.S, donc, c'est justement une histoire de rap et de paradoxe. Parce qu'a priori tout les oppose, mais qu'en creusant un peu, tout les rassemble. A commencer par leur hystérie.

Hystérie, violence et destruction

Des univers opposés, donc, raccordés par la même rage et la même violence. Hystérie, violence et destruction. Tel est le tryptique qui peut être esquissé pour définir ce qu'ont en commun nos deux rappeurs. Ces trois aspects, profondément liés, se retrouvent chez L.O.A.S comme chez Siboy. L'hystérie compose, chez chacun d'eux, la dimension sensible de la violence et du désir de destruction. Un peu trop sensible lors de la première écoute, lorsque la voix très aiguë de L.O.A.S vient violer nos tympans. Chez Siboy, on crie aussi, mais l'hystérie est plutôt portée par un timbre de voix excité et enroué, par des sonorités irritantes, avec des "r" des "z" et des "t" dans tous les sens : "Pétasse, à c'qui paraît, mon son tourne dans toutes les cités / Masta, j't'ai déjà dit, j'suis pas au max de ma capacité !".

La violence est incarnée, non plus seulement dans les paroles, mais dans la voix même, dans l'interprétation des artistes. Les rappeurs osent, tentent, violent les règles établies. C'est l'instabilité du flow, la montée dans les aiguës, les sonorités sifflantes, qui dérangent désormais l'écoute. Mais ce parti pris tournerait à vide s'il ne s'agissait pas de mettre en forme une idée, qu'ils ont (encore ?!) en commun : le désir de destruction, voire d'autodestruction. Evidemment, une première dimension de leur destruction est celle qui fait appel aux sapeurs les plus connus du game : Drogue et Alcool. Codéine, MDMA et autres substances stupéfiantes farcissent leurs textes. Jusqu'ici, rien de bien original. Quel rappeur aujourd'hui n'est pas un camé alcoolique avec de la haine à revendre ?

Passons. Et revenons-en à l'idée d'hystérie et de destruction. Comprenons ici l'hystérie comme l'expression d'une crise qui voit s'affronter deux pulsions contraires (définition aussi chiante que celle du Larousse). Alors, l'hystérie apparaît comme le compromis qu'ils trouvent tous deux pour mettre en lumière ce paradoxe presque aporétique -d'où la crise hystérique, d'ailleurs- entre leur désir de destruction et l'acte de création. "... l'obscurité me rassure, je représente l'empire du côté absurde" : absurde, c'est le mot. Fonder toute son oeuvre sur l'idée du saccage systématique, en effet, c'est absurde.

L'hystérie ambiante est donc ici symptomatique du paradoxe évoqué dans l'introduction : la pulsion de destruction, sublimée par la création artistique. Et L.O.A.S en a pleinement conscience lorsqu'il lâche un titre comme "Bagdad Wagner". Bagdad, la ville bombardée, et donc détruite, et Wagner, le compositeur, l'artiste, adulé par les nazis, soit les chantres même de la destruction.

Là où Siboy et L.O.A.S se quittent, c'est sur la nature de cette destruction.

Destruction instantanée contre désir latent

C'est ici que se séparent les voies de nos deux amis, pour trouver leur univers respectif. "Détruire pour reconstruire, quoi, t'as cru qu'j'étais portugais ?". Effectivement, Siboy n'est pas portugais. Le gars n'envisage ni moyen ni fin. Siboy construit pendant qu'il détruit. Cette destruction instantanée s'explique par le fait que les productions de Siboy se composent pour beaucoup de freestyles (d'ailleurs si ça ne tenait qu'à moi elles porteraient toutes cette dénomination). Et il redonne au passage sa véritable définition à ce format, devenu pour beaucoup de rappeurs un simple moyen de promotion, en en faisant le lieu d'une exécution rythmée, directe et autonome. Une exécution sans concession. Et on repart aussi vite qu'on est arrivé. Cette déshinibation totale qui s'exprime au présent chez Siboy, se perçoit certes dans la voix, mais aussi dans la gestuelle. Chacune de ses apparitions est marquée par cette cagoule, ces dents acérées et surtout ce geste frénétique et brutal du coude. En parlant d'apparition, le clip de "Lelo" -mais aussi le clip de "Doué", dans une certaine mesure-, tourné dans un bâtiment industriel en friche taggé en long en large et en travers, est symbolique de l'univers de Siboy : incarné sans être vraiment personnel, et en permanente auto-destruction.

Et le fait qu'il n'y ait pas pour l'instant chez Siboy la volonté de donner une cohérence entre ses productions, confère l'idée que chacun de ses freestyles est un commencement et un aboutissement. Et c'est en ce sens que Siboy développe une hystérie exclusivement de surface. Et il n'y a rien de péjoratif là-dedans, c'est pour ça que je ne dis pas "superficiel". Je dis "de surface" en ce sens qu'il n'y a pas de véritable fil rouge qui se dessine au travers de ses morceaux -mis à part qu'il s'agit à chaque fois d'exploser la concurrence.

Visiblement, L.O.A.S et Siboy ont aussi un point commun avec Corrado Soprano
Visiblement, L.O.A.S et Siboy ont aussi un point commun avec Corrado Soprano

En clair, chez Siboy, tout est explicite ("Je sors de ma tanière"), et tout est dans l'instant ("Tu me cherches, mais je suis là, là, là ! "). Une instru, une caméra, un stud', et Siboy lâche une "barbarie" sans concession, sans retenue, sans bienséance, sans hors-champ. Chaque clip est un condensé de violence. Mais il y a tout de même chez Siboy quelque chose de léger : ses morceaux se suffisent à eux-même, et donc on sort de son univers comme on y rentre : en un clic.

Tout autre est l'univers de L.O.A.S. Le rappeur de DFH&DGB façonne un univers personnel, autour duquel gravitent des têtes désormais connues : Hyacinthe, Krampf. Enfin, "façonner" n'est pas vraiment le terme approprié, sachant que le boug en question est lui aussi dans une démarche systématique de destruction. Mais là où il s'écarte de Siboy, c'est sur les raisons de ce désir. L.O.A.S développe un étrange mélange d'amour et de haine. Bon, étant deux passions contraires, il n'y a rien de vraiment étonnant à les lier. Mais chez L.O.A.S, on ne les oppose pas, ils deviennent un seul et même sentiment. D'où l'univers un peu délirant, et le sentiment de confusion. Dans le morceau "Quand tu m'tueras", le crime passionnel se révèle comme l'acte suprême, fusion parfaite entre amour et haine : "J'laisse la porte ouverte la nuit quand je dors, j'espère que tu me surprennes quand tu m'tueras !". D'un morceau à l'autre de NDMA, on change de ton, on passe d'une voix et d'un flow plutôt apaisés – avec des nuances d'excitations par-ci par-là bien entendu, ça reste du L.O.A.S – ("Parce que" ; "Quand tu m'tueras"), à une ambiance totalement hystérique ("NDMA", "Les lingots", "Svastika Bambaataa"). Le mec vacille entre guerre et paix, entre vie et mort aussi, hésitations qui constituent sans nul doute la trame de fond de son projet. Et c'est cette profusion de sentiments contraires qui condamne notre ami à l'absurde. Absurdité qu'incarne – pour en revenir au point de départ – ce blitzkrieg musical caractérisé par une hystérie déjantée et abrutissante (encore et toujours). Amour et Haine s'affrontent et s'accouplent comme deux titans dans l'oeuvre de celui qui "n'aime que le chaos et met le désordre en scène".

Chaos et Harmonie

L.O.A.S comme Siboy apportent l'un comme l'autre de l'eau au moulin des caricatures : d'un côté, le rappeur blanc est forcément mongol, consomme drogues et meufs comme si c'était légal, et vit loin, très loin du périphérique ; de l'autre, le rappeur bazané marche en bande, vend de la drogue et sort les armes comme si c'était légal. Le style de L.O.A.S suggererait presque un trentenaire parisien de base, qui pourrait inspirer une vie rangée si sa musique n'évoquait pas une violence si frénétique. L.O.A.S, c'est Axel De Large dans Orange Mécanique. En face, la cagoule de Siboy évoque nécessairement l'imagerie du gangster, le style est celui d'un jeune loup qui marche en meute. Un ghetto Nicky Santoro, à la plumepas forcément très fine, sauf quand elle termine sa course dans ta jugulaire. L.O.A.S et Siboy ne croiseront peut-être jamais le fer sur disque, mais le résultat et aisément prédictible. Car cette violence brute n'est que l'expression d'une hardiesse flagrante. Chez Siboy comme chez L.O.A.S, on crie délivrance et liberté sur les beats assourdissants comme sur les barricades. Parce qu'après tout, "la musique adoucit les meurtres ".

One thought on “Siboy x L.O.A.S : Hystérie of violence

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *