CHANEL

Jordee, le fossoyeur du rap français

Auteurs de l'article : Genono & Mugen

Jordee, Jordy, Jorrdee, Lestat De Lyoncourt, NRM ... Non seulement toutes les déclinaisons orthographiques sont acceptées, mais en plus, Jordy joue avec ses pseudonymes comme le Diable s'amuse sous le nom de Satan, Sheitan, Shaytan, Belzebuth ou Lucifer.

Tout, chez Jordee -convenons de cette orthographe- est atypique. Son univers, d'abord : truffé de références pas toujours faciles à déchiffrer pour le profane, avec cette obsession cardinale pour le triptyque drogue/sexe/alcool -dans cet ordre ou dans un autre, et si possible, en les mélangeant. Mangas, ésotérisme et pop-culture viennent grossir le compendium de Jordee, et complètent à merveille son catalogue d'ambiances. Ses influences, à mi-chemin entre les cimetières de Memphis, le screwed de Houston, et la drill chicagoan, créent une macédoine de sonorités tout à tour hallucinées, funestes ou codéinées. "Le rap français est mort, j'en ai marre d'être nécrophile" clame-t-il face à son miroir, clairvoyant comme s'il portait l’œil de Sauron à droite et l'oeil d'un Shinigami à gauche.

Et puis, il y a cette voix pincée, qui lui vaudra malheureusement des rapprochements maladroits avec Swaggman. Ce grain phonique un brin maigrichon est bien le seul point commun entre les deux hommes.  On ne sait pas trop si Jordee rappe dans les temps, d'ailleurs, on ne sait pas vraiment si Jordee rappe ou se contente de mâchonner son micro. A l'instar du Chief Keef de Go to Jail, il ne s’embarrasse pas des artifices de langage que sont l'éloquence et l'articulation. Jordee bouffe ses mots, se contente d'une soupe de syllabes pas toujours bien distinctes, et empreinte à Young Thug ses onomatopées pâteuses et ses aboiements à la limite de la lamentation. Et puis, il y a aussi ces moments où il se découvre l'âme d'un Rolling Stone, et chantonne comme si la vie de sa dulcinée en dépendait. Derrière l'apparent romantisme de cette belle histoire d'amour, on imaginerait bien aisément Jordee dans une relation à la Never Die Alone de Donald Goines.

Jordee est un mangeur d'âmes. Il aspire les influences de toutes parts, les mastique, et les recrache à moitié digérées, dans un flow de bile et de liquides pas forcément bien définis. Impossible de résumer son style en une seule liste exhaustive de qualificatifs. Le lugubre côtoie le burlesque, l'inertie se confond avec le cynisme, l'amour avec les obédiences occultes. Et la promiscuité d'éléments chimiquement incompatibles va bien plus loin : car Jordee, dit Lestat De Lyoncourt, aime brouiller les pistes. A la fois rappeur et producteur, il concocte ses propres ambiances enfumées, sans toujours se créditer. Schizophrénie ou simple désordre créatif, toujours est-il que Jordee, dit Jordy, dit Jorrdee, dit Lestat De Lyoncourt, dit NRM, est le seul acteur de chacune des étapes du processus de fabrication. Il est entièrement responsable de sa folie. Lui, et toutes les âmes qui le possèdent.

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Même si ses premières créations datent d'il y a maintenant plus de deux ans, le premier projet de Jordee est sorti très récemment : La Nuit Avant Le Jour. Les nombreux titres de ses débuts, seuls vestiges de cette période qu'on pourrait comparer à une première naissance, apparaissent aujourd'hui comme des lointains souvenirs. Hyper productif, cette longue période n'était en fait pour lui qu'une phase d'expérimentation : le lutin lugubre nourrissait déjà à cette époque des ambitions bien plus grandes. Le talent était la, l'insolence aussi, mais c'est l'emballage qui pouvait paraître un peu indigeste pour les auditeurs ... Heureusement, Jordee est un enfant qui grandit vite. Ce premier projet est donc beaucoup plus facile à digérer, et l'auditeur peut aisément en discerner les contours. Un titre, une tracklist, un artwork et surtout un ensemble très homogène ... tout baigne dans la même ambiance générale : des douces ballades aux BPM lents, des silhouettes féminines omniprésentes, et quelques belles fulgurances.

On plonge dans un univers profond avec en entrée un hommage à feu Chad Butler : l'occasion de souligner son goût pour les références de premier choix. A l'heure ou le name-dropping est monnaie courante dans le rap Français, Jordee fait toujours preuve de finesse dans ses petits hommages, et surtout d'une sincérité finalement trop rare. Au hasard, la fourrure de Big Moe dans le refrain de L'Esquimau, le titre sucré Tri6cle Mafia et le petit diamant Bryan Williams (malheureusement absent du projet) sont autant d'habiles clins d’œil pour les fans de rap sudiste. Dans le même genre de petits bijoux, on retiendra la chanson 69 et la pure merveille Rolling Stone.
Si PNL est entrain de redéfinir l'utilisation de l'autotune, Jordee fera nécessairement jurisprudence un jour, tant sa voix est unique. Même si son univers est a des années-lumière de ce que le rap français propose actuellement, il faut rendre a César ce qui lui appartient : Jordee a concocté lui même toutes les prods présentent sur le projet. Des ambiances millimétrés et parfaitement conçues, qui forcent l'admiration : Jordee a du talent plein les doigts et la tête bien faite.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard s'il s'est retrouvé dans le dernier projet de Dj Weedim aux cotés de rappeurs qui disposent d'une bien plus grande résonance médiatique que lui. Une occasion parfaite pour prouver qu'avec une production à la hauteur, il pouvait exceller et tenir la dragée haute aux grands de ce monde. La prod de Weedim est un costume taillé sur mesure pour Jordee, qui l'a transformé instantanément en petit chef d'œuvre : l'ambiance est sombre, glauque et personne n'est meilleur que lui dans ce genre de rap crépusculaire et lugubre. Les images s'impriment comme des gouttes d'acides sur un buvard :  le ciel, les corbeaux, les osselets, la jetée ... Personne ne décodera cette langue à votre place, mais le petit trublion à le taux de midi-chlorien le plus élevé parmi tous ces nouveaux-nés prématurés, cela ne fait aucun doute. La question est simple, car finalement la musique n'est qu'une affaire de compréhension, et l'intéressée semble en avoir parfaitement conscience : est ce qu'il y'a de la place pour lui dans ce jeu ?

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