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PNL : Sale temps pour bicrave

Loin des Tarterêts, loin des plages. Qu'il soit tourné en Islande ou ailleurs, en vérité, cela importe peu. Le but est de s'extraire du monde connu et terre à terre, de sortir de l'espace habituel, là où "Dans ta rue" ou encore "J'suis PNL" enracinaient Ademo et N.O.S dans la réalité la plus concrète. Le clip de "Oh lala" propose en image un espace désertique, glacé, presque lunaire. Un espace naturel, immense, presque sans présence humaine, si ce n'est la carcasse d'un avion. L'indétermination de ces lieux en fait un espace abstrait, d'où finalement ils peuvent – enfin – prendre du recul sur leur quotidien.

Mais les couleurs plutôt sombres dégagées par les paysages filmés sont bientôt accentuées par une prod certes toujours planante, mais accompagnée cette fois de sons de cloche et de lourdes basses, autant de sonorités qui viennent évoquer l'idée de quelque chose qui les dépasse, qui les écrase même ("La pesanteur, sur mon dos, qui s'installe...").

Un espace immense et vide, un beat qui repose entre autres sur des sons de cloche, des basses puissantes. Ce n'est sans doute pas Namek, mais pour filer la métaphore, Ademo et N.O.S sont, semble-t-il, en train d'éprouver les problématiques de la salle du temps.

Le Temps. PNL est aux prises avec les grands questionnements. "Oh lala". Certains verraient de la pauvreté dans ce titre. Au contraire, symptômatique de la lucidité des rappeurs, adeptes des onomatopées, celle-ci revêt un sens aigu des capacités du langage humain, impuissant face à certains sentiments. "Oh lala", c'est l'évocation de l'indicible. C'est l'évocation de l'angoisse que ressentent les deux frères face à l'existence , conscients de s'être fourrés dans un chemin étroit et sombre, pas forcément le préférable. Est-ce qu'on perd notre temps ? Est-ce qu'on a le choix ? Ce sont les deux questions que se posent les deux membres de PNL. Et les réponses, respectivement, sont "oui" et "non". "C'est sale quand j'vends ma came, mais croyez pas que j'kiffe, des remords quand j'suis à table..." : non Ademo ne fait pas l'apologie de la bicrave, même s'il en parle tout le temps, pour ceux qui doutent. Mais le problème est bien là : la came est omniprésente dans son univers, elle est tout le temps là. "Et je sers même le week-end, la putain d'sa mère !" Omniprésente, c'est le mot. Alors, oui, il sait qu'il perd son temps avec cette merde. Evidemment qu'il aspire à autre chose. N'importe qui aspirerait à autre chose. "J'sais pas c'qu'on sera dans dix ans" : il y a toujours l'espoir d'un changement, d'une autre vie dans l'avenir, quand le présent est lui totalement phagocyté par la bicrave ("Baba, j'bibi en bas, le temps passe").

Ademo paraît bien fragile et petit, lorsqu'il est seul avec sa poignée de billets de 500 euros face à l'immensité. "J'vois l'soleil s'coucher, s'lever". Au-delà des barres HLM, il a bien conscience d'un horizon. De quelque chose de l'ordre de l'éternel, évoqué ici par le soleil dans le couplet, par les paysages dans le clip, un clip qui dépasse son quotidien. Au-delà du chiffre qu'il faut se faire chaque jour, il y a aussi la question du sens de ses propres actions qu'il faut se poser. La question ne se pose pas vraiment, du moins pas uniquement en terme de morale, mais aussi en terme d'authenticité. "Passer sa vie à vendre, est-ce ce à quoi j'aspire ?", semblent-ils se demander. Mais alors une issue est-elle possible ?

C'est là que se trouve le noeud. Il faut faire un choix de vie : garder une part d'innocence et crever la dalle ou bien toucher au vice pour pouvoir faire plaisir au petit frère. Ou bien ou bien. L'un excluant nécessairement l'autre. Et si c'est la deuxième option qui est retenue, ce n'est pas par plaisir.

"Oh lala". Ou l'impossiblité de dire l'indicible. Ou l'impossiblité de dire l'indicible d'autant plus lorsqu'on n'a pas nécessairement le langage adéquat pour le cerner. Un langage obscène (pas besoin de faire un dessin) et travesti (les mensonges).

N.O.S et son frère ont la diction parasitée par quelques "bitch" et autres "putain d'sa mère". C'est, sans aucun doute, plus tragique encore, que le destin des héros de tragédie classique, qui eux au moins possèdent une certaine noblesse dans la posture, dans la parole. Chez PNL rien de tout ça. Pourtant, ils ressentent les mêmes tracas existentiels. Mais ils n'ont, eux, aucune noblesse : deux jeunes dealers, vulgaires avec ça. Alors il ne fait aucun doute qu'ils sont condamnés d'avance, et non seulement par le destin, mais par tout le monde, enfin les "gens biens", de surcroît. "La vie c'est dur, merlich j'suis dur" : l'environnement conditionne aussi un peu les comportements, il faut le dire. Et la drogue, en tant que produit illégal, se vend dans la marge, avec le langage de la marge, et la loi de la marge. "La vida loca nous rend animal, tout niquer devient vital", nous assène N.O.S : la dureté du langage apparaît finalement comme une nécessité. On n'a pas le temps pour se perdre en formules de politesse.

"J'mens quand j'dis "ça va" " : ou la grande difficulté de dire la vérité. Et quelle pourrait être cette vérité ? Le fait qu'il se perdent dans l'obscurité : "La vérité c'est que je suis autant obsédé par l'argent que je suis totalement pété !" Déclaration majeure, car composante du refrain, qui arrive en conclusion, par la parole autotunée d'un Ademo en bout de course, au bord de l'extinction de voix.

"Tu veux qu'on t'sauve ? On ne s'est même pas sauvé..." : le morceau conclue sur une note pessimiste, la seule, peut-être, à retenir, imagée par la carcasse de l'avion, qui vient rappeler cette sentence culte : "le plus important, ce n'est pas la chute, mais l'atterrissage.".

D'ailleurs, le clip se termine avec cet étonnant geste d'Ademo, sur le point d'éructer mais qui se retient avec une main fermement plaquée sur la bouche. Comme le signe d'un échec. Les mots ne suffisent pas, ou ne sont pas les bons pour dire réellement ce qu'il ressent. Comme une variante du Cri de Munch : face à la corruption du langage, le silence comme expression authentique.

Ou plutôt, le silence comme subsitut d'une expression authentique. Ademo veut hurler un grand coup, mais c'est impossible, il n'a pas le temps pour les angoisses existentielles, il doit faire du biff. Retour à la case départ.



  • 15 thoughts on “PNL : Sale temps pour bicrave

    1. PNL touche à la limite du format egotrip voyou, inoculant une part emo bien sentie (dire "ta chatte" pour dire "je souffre"), traitée de façon différente par Jul, hélas c'est misérabiliste à crever et dans leur répétition (car tous leurs sons disent la même chose) ils se cassent la tête face au même mur. Reste un témoignage bien foutu sur la forme, qui ressemble grave à une publicité pour un yaourt. Chose drôle : ça excite pas mal des demi-habiles qui peuvent intellectualiser et se réapproprier ce format, ça c'est l'effet B20.

      J'espère qu'ils feront au moins croqué leur succès à la mif, si on s'en tient à QLF.

    2. @Kalu : et pourquoi pas ? Finalement, si PNL ne renouvèle pas monstrueusement les lieux communs du rap, il faut considérer que l'humanité globalement ne renouvèle pas tellement ses thèmes non plus, depuis ses débuts en littérature et en philosophie : ce qui change c'est plutôt la manière de les traiter, et pour le coup, force est de constater qu'il s'agit là, avec PNL, d'une forme inédite de rap, dont il n'est pas possible de trouver un équivalent aux USA. Pour ma part, le misérabilisme ne me gêne pas, pas plus que la répétition, et même je dirais qu'il est faux de parler de répétition (au sens négatif du terme, c'est-à-dire répétition facile et lassante des mêmes phrases / thèmes sans reformulations, variantes) à propos de PNL : certes il y a des constantes (leur argot personnel : igo, la mif, baba, lala, bibi, etc., la vie de dealer) comme dans tout style qui se reconnaît justement par ses constantes, mais personnellement, jamais je ne m'aviserai de leur faire le reproche du ressassement facile des mêmes formules/thèmes/mélodies d'un morceau à l'autre, car je ne trouve vraiment pas que ça soit le cas : chaque morceau est le fruit d'un travail énorme de retouchement sur ordi des voix, les textes sont variés, plein de formules et d'allusions aussi originales qu'étonnantes (Mowgli, Simba.....) bref je ne vais pas broder de trois heures... Mais je trouvais ce commentaire un peu méprisant !
      Et il faut rappeler que les demi-habiles, chez Pascal, sont ceux qui critiquent l'opinion commune avec des ornières !

      1. Ouais on est d'accord, la forme est chiadée, mais chiadée comme une publicité. Je saurais pas le dire par manque de courage, mais je sens dans PNL un calibrage très fort du son. Le format refrain, gimmick, les vocoder, effet de voix aspirée, adlib etc.. marchent du tonnerre, mais comme marcherait un bon slogan.
        J'avoue, c'est très con de dire que ça se renouvelle pas, après à titre perso je prends plaisir à écouter Casey parler de néocolonialisme dans chacun de ses morceaux, Booba de sa mégalomanie, Virus de ses angoisses existentielles etc parce qu'il y a un truc qui tient à la personnalité, une marque forte qui charrie la personnalité et des fulgurances. Chez PNL je la retrouve pas, j'ai l'impression d'avoir affaire à un véritable produit formaté (dont on remarque rapidement les redondances au passage, que certains associent trop rapidement à mon goût à une griffe propre à ce groupe), les fulgurances au final s'enchaînent parce qu'elles sont toutes pareilles, se répètent et s'agglomèrent (l'effet "tuerie systématique" de chaque son) en un magma fade conçu pour. En gros, y'a un machin téléologique dans PNL, tu sais qu'ils font pour que ça marche, ils le font pas pour le faire (l'album de Manova m'a fait aussi cet effet), mais parce qu'il faut le faire... Enfin bref, comme tout le monde, j'écoute en boucle mais avec ce sentiment de me faire niquer quelque part.

    3. Je ne suis pas de ceux qui se positionnent à contre-courant de la vague de rap actuelle, brassant ces formes d'expression brutales dans les lyrics, alliant une obscénité parsemée d'insultes avec des rythmiques à contre-temps, aux sonorités totalement électroniques et qui n'ont, à dire vrai, plus rien de reconnaissable de la forme de rap originelle de laquelle ils sont issus (le gangsta rap? le rap old school ?...) et dont ils ne sont plus que les lointains petits-enfants.

      Lorsque j'entends pour la première fois un morceau comme "Oh lala", je suis en premier lieu repoussé par la violence (inutile de prime abord) des paroles (réaction identique avec Lacrim, avant d'acheter finalement son album). Mais en même temps mon oreille n'est pas insensible à un son original et intéressant qui me pousse à remettre le couvert plus tard. Mon oreille travaille alors en arrière-fond et enregistre quelque chose de novateur qui sera le point d'accroche qui va me permettre par la suite de décrypter le style de l'artiste, et d'apprécier son langage, son monde, son phrasé, sa voix. C'est d'autant plus le cas ici dans ce clip, puisqu'il se situe à la croisée intéressante de deux courants artistiques musicaux que sont la trap - depuis 2013 - et le cloud rap.

      Ce morceau marque en fait un tournant décisif (et bienvenu) dans le genre, même s'il conserve la structure et les bases rythmiques et sonores de la trap (le cloud étant son descendant direct), et c'est ce qui en fait un morceau unique dans la nébuleuse rap actuelle. Ce clip est d'ailleurs visuellement et musicalement la forme finale et réussie du cloud qui a donc progressivement relégué la trap au second plan, devenue omniprésente pour nos oreilles et dont il ne reste plus grand chose à explorer. C'est d'autant plus étonnant et méritant qu'un tel tournant soit effectué de manière aussi solide et assumée par un duo français (même si certains artistes américains comme Asap Rocky l'ont déjà opéré, mais pas avec autant de force) et que celui-ci soit lui-même un produit aboutit, local, indépendant et non issu d'une major. A ce titre, je ne comprends vraiment pas le reproche de Kalu qui y voit dans ce clip un résultat trop léché, mainstream, aux airs de vidéo publicitaire. Autant de compliments pour un petit groupe de banlieusards réalisateurs (kamera meha) de producteurs et de lyricistes hyper talentueux. Moi je dis chapeau et j'en redemande.

    4. il ya tellement de rageux ces derniers temps que c'est plus possible de faire sortir un son. j'écoute pas le rap depuis des décennies mais je l'écoute à fonds depuis 3 ans. La première fois que j'ai écouté PNL, j'ai failli vomir mes tripes, je n'y comprenais rien, l'instru, les paroles et le style. Mais après 10 écoutes intégrale de l'album, j'ai enfin eu l'étincelle et j'ai finalement compri. Ils sont extrêmement doué pour faire passer des émotions (n'est ce pas ça l'essentiel ?), quand j'ai écouté PORTE DE MESRINE, j'ai été touché profondément par la peine, les remords qui en ressortaient. PNL bosse dur pour arriver à véhiculer des émotions fortes, ce n'est pas la vulgarité gratuite ou pas qui peut nous choquer. donc écoutons et apprécions tout simplement le travail bien fait de "le monde chico".

      1. Ouais ouais on est en 2017 blblbl. Juste je reviens sur une chose, les émotions dans RAP AND POESIE ? C'est pas du RAE de ce que j'en sais... Et encore, Tupac se retournerait dans sa tombe, lui qui était le plus doué pour les émotions. Fin bref, ils sont loin d'être de bons rappeurs. J'aime aussi le fait que l'analyse soit faite sur le décor. Mais mec, c'est pas eux qui choisissent, c'est un directeur artistique, t'es au courant ? ça fait de la peine d'associer son travail à ces deux types. Pour avoir grandi dans de VRAIES difficultés avec un père en zonz et tout ce qui suit. Je ne m'y retrouve pas là dedans, du bon son commercial pour les fumeurs de oinj'. De la merde pour ceux qui écoutent le rap pour ce qu'il a été avant.

    5. Je trouve l'article plutôt bien écrit et l'analyse plutôt bonne, même si je suis pas d'accord sur quelques points concernant tant bien la musique que PNL en général, particulièrement l'interprétation qui est faite de leur vie ainsi que de leurs textes, en partie parce que ceux-ci en découlent.
      Par rapport à la place qu'ils occupent dans le paysage musical français, je pense que leur statut d'avant-gardistes ou du moins d'artistes innovants est largement mérité si l'on n'a pas le droit parler d'artistes "inventeurs", ce qui reste à justifier.
      Je pense que la musique devrait être juger à l'aune des sentiments qu'elle procure et puis c'est tout. Les paroles c'est un prétexte ou plus souvent un moyen pour exprimer un objectif plus grand et qui les dépasse, une harmonie évocatrice de la vérité d'une situation, de sentiments, d'idées. C'est dans la sonorité que sont contenues ces vérités.
      La preuve avec la poésie, la vérité d'un poème en alexandrin c'est sa gravité, peu importe les paroles. Les paroles sont d'ailleurs désintéressantes puisqu'elles ne nous touchent pas directement, c'est les émotions qu'elles véhiculent grâce à leur rythmique et leur mélodie qui nous concernent. Ca ne gêne personne d'écouter du rap US sans comprendre les paroles, ni même certaines étrangers d'écouter du PNL, je pense à ceux que j'ai croisé dans la section commentaire d'une de leurs musiques.
      Ce que je veux dire c'est que les artistes sans chef d'oeuvre lyrical ne sont pas nécessairement mauvais, les artistes fort lyricalement ne sont pas nécessairement bons, et s'ils le sont c'est grâce à leur maîtrise du son.
      Le contenu des paroles est anecdotique.

    6. C'est magnifique de se faire chier à pondre une analyse léchée pour justifier un morceau dont les paroles vides évoquent la vacuité de l'existence de deux mectons. Un peu comme si on tergiversait des heures sur les colonnes de Burenne pour y déceler la puissance évocatrice d'un buste réalisé par Rodin ou ces notices explicatives d'un mètre de haut à côté d'une toile de Soulage. Ou encore, pour en revenir à la musique, croire que Gainsbarre surpasse la qualité de Gainsbourg. En fait, non, c'est navrant. Et tellement opportuniste.

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