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Sch, l'avènement du rap déterministe

Toujours se méfier des idées reçues est une phrase lourde de sens dans le rap français. Quand ceux qui s'auto-proclament rappeurs conscients, garants d'un " réalisme-ghetto" ne sont que des phénomènes de foire égrenant le chapelet de leurs doléances avec frénésie et force putasseries, les rappeurs les plus acides, les plus acerbes mais surtout les plus justes et lucides sur le monde, sont des rappeurs qui n'hésitent plus à faire d'UNGA UNGA une phase tout à fait respectable, ou qui balancent des " Puto" et name-droppent un footballeur surcoté.

Intéressons-nous donc à SCH, et à son titre "Gomorra", extrait de son prochain album A7. Tourné à Scampia, la cité napolitaine où se situe l'action de Gomorra (la série) tout pourrait sembler de mauvais goût, calculé, opportuniste. Il n'en est rien, au contraire : loin de la simple référence qui n'aurait d'autre but que d'ancrer la chanson dans une réalité commerciale (mafia + Gomorra + magouilles + rap + queue de cheval = jackpot), Schneider (rigolez pas, on choisit pas) fait du quartier un milieu environnemental, qui influe sur les actions des hommes, et où tout se joue dans des lieux obscurs, étouffants, terriblement rectilignes mais étriqués ( le couloir bétonné de l'immeuble est l'exemple parfait). Loin de dissocier le fond et la forme, l'image accompagne le texte, chose assez rare dans le rap pour être soulignée. L’œuvre bicéphale est donc résolument triste, désabusée : nulle trace de compassion "Suis les ordres le cadavre est lesté", pas plus de résignation (du moins en apparence, mais nous verrons cela plus tard). Ne reste que la triste et dure réalité du monde tel qu'il est, où il faut écraser l'autre, et être "[...]le pire pour batîr un empire". Mais très loin d'être fantasmée, cette vie n'est jamais glorifiée, jamais elle n'est vue comme un moyen d'émancipation ,de soulèvement des classes basses et oubliées. Rentrant à l'instar de PNL, dans un spleen qui porte un nom : le déterminisme social. "Grandi dans le sang, on devient dit-ban sans le vouloir" est la phrase probablement la plus symptomatique de cette philosophie qui touche même à la géographie sociologique. Incapable de sortir du milieu, les faubouriens s'adaptent, par la force des choses, à leur milieu, et n'en ressortent souvent que par les armes et le sang, une enclume accrochée aux pieds. Dans ce monde en vase clos, les émotions sont prohibées, car signe de faiblesse "Trempé dans l'sale, t'as des faiblesses / Faut que personne les ressentent" et les objectifs ne sont guère que matérielles et éphémères, même volatiles : "vie dure et Luxure". L'âme humaine est vue par le prisme des actes, par un behaviorisme présent jusque dans les références à la série ("J'laisse une grenade au comptoir").

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On est et on naît fruit de notre environnement. Sch, dans tout cela, se dissout parfois dans cet univers, en est partie intégrante, mais peut tout aussi bien s'élever et considérer, non sans un fatalisme extrême, la déliquescence et la vanité dudit univers. L'environnement tuant dans l’œuf toute tentative d'émancipation, la fin ne peut être que violente, égale à tous et pour tous (La Legge è uguale per tutti, phrase inscrite dans les palais de justice italiens). Sch, en situant donc l'action en Italie, aborde la tradition italienne de ce déterminisme social et donc géographique, où s'extirper de sa condition sociale est rarement récompensé. Citons par exemple, I Malavoglia de Giovanni Verga, un roman où l'envie de commercer encore plus pour augmenter les revenus tuera à petit feu une famille de pêcheurs siciliens. Loin d'être réactionnaire, cette doctrine fataliste, tragique même, (c'est le destin qui s'en mêle, les protagonistes vivant avec une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes), est la pensée de quelqu'un qui, fatigué de lutter, tente quand même l'introspection et le salut de l'âme ("Regarde ce qu'on a fait pour le chiffre"), mais ne peut qu’espérer le renouveau dans les images mentales et dans l'onirisme ("Rêver de figer le sablier"). Car ce qui survit toujours, c'est "[...]le bruit du beretta [qui] précède l'épilogue". Car d'Antigone à Daniele, personne n'échappe à son destin. Et il est cocasse, comme un pied de nez au destin, de choisir Gotze comme alter-ego. Certes, le bonhomme est allemand, mais constitue peut-être la seule faute de goût de SCH. Higuain, par exemple, aurait été, en plus d'être un local, la personnification parfaite de son rap.
Il serait exagéré (et faux) de dire que ce rap tragico-mélancolique aux teintes déterministes est nouveau. On en voyait déjà les prémisses chez Nessbeal par exemple. Mais Sch en est à présent la plus pure incarnation, puisant dans ce qui est maintenant du ressort de la pop-culture, la matière, foisonnante, grouillante. La seule forme de vie qui vaille, celle qui se débat pour survivre, le nez et la bouche comme seules parties du corps immergées.

4 thoughts on “Sch, l'avènement du rap déterministe

  1. Captcha Mag on a compris que vous aimiez bien SCH. Maintenant vous pouvez retirez vos lèvres de son chibre et reprendre une activité normale. A ciao bon dimanche. Sympa ce papier. Ou comment se branler sur quatre phrases

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