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Hyacinthe, entre 0.9 et Justin Bieber | Chronique de Sur la route de l'Ammour 2

Deux ambiances, deux atmosphères. L'une étouffante, épileptique, urbaine, grise, moite, aux vapeurs d'alcool et de drogues, semblant vomir une bile âpre, celle des enfants dépressifs qui regardent la mort en face. L'autre, bucolique, chantante, féminine, érotique certes, mais désabusée, amusée, moqueuse. Et au milieu, le dénominateur commun de ces deux mondes a priori antinomiques : Hyacinthe. Tour à tour éructant bouteille à la main, ou chillant naïades aux bras, il présentait, le 15 janvier 2015, le double-clip "Sur la Route de L'ammour / Retour aux Pyramides", premier extrait de ce nouveau projet " Sur La route de l'ammour 2", sobrement sous-titré " Mémoires de mes putains tristes". Depuis, à coup de clips léchés et de chansons aussi différentes que réussies, il a réussi à faire patienter son auditoire jusqu'à présent. Entre spiritualité et iconoclasme, nihilisme et matérialisme, dépression et euphorie, chronique poétique du rappeur le plus paradoxal d'Hexagone.

Sur La Route de L'ammour 2 commence comme la vie : par un cri de douleur. Quelques gouttes, et Hyacinthe entre en scène, sans préambules : "Tu connais l'épilogue" ... Drôle d'incipit : la fin est déjà proche et tout le monde la connaît. Le parallèle mort/album fonctionne ici à plein régime : là où notre vie n'a qu'une seule issue possible, celle redoutée mais connue de tous, l'épilogue de l'album est une chanson que l'on connaît déjà, Janis et Rihanna étant déjà disponible sur internet avant la sortie de l'album. Tout au long de cette mise en bouche acide, dense mais ramassée (un peu plus d'une minute), Hyacinthe nous livre une vision réduite de ses thèmes de prédilection, et nous introduit à sa poétique : iconoclasme ("Et si le destin a une bouche, qu'il l'ouvre pour que je pisse dedans" ; " Je suis pas bien sûr que le Très Haut se préoccupe du sort de mes frères"), tutoiement de l'idée de mort ("Pas bien sûr que je survive à cette fiole d'éther"), et la haine et l'amour comme liaisons dangereuses ("Et j'ai peur qu'cette fille me trompe / Qu'elle ne soit qu'une pute de plus"). Comme dernière salve introductive, cette sentence "Pas de questions, ni de réponses / J'veux juste ma place au festin". Et si la vie est un festin pour Hyacinthe, c'est plutôt celui de la grande bouffe, où il faut jouir de la vie à s'en crever le bide, où le matérialisme n'est qu'un moyen d'accès vers l'orgasme le plus morbide.

Car s'il y a une chose qui obsède Hyacinthe, le hante, c'est la mort. Elle est partout, et même si elle ne fait pas l'objet d'une chanson à part, elle laisse traîner son parfum dans chaque interstice, à chaque fois personnifiée -peut-être pour la conjurer. C'est Janis Joplin et Rihanna, victimes de leur art maudit, et que Hyacinthe fantasme de rejoindre. C'est une "OD à 27 ans", c'est le Styx qu'il remonte en pirogue dans Sur La route de l'ammour, comme un pied de nez à la Faucheuse. Le corps délesté des 21 grammes réglementaires, il donne l'image d'un homme d'outre-tombe, d'un sacrifié, d'un précurseur "tellement dans le futur" que "déjà mort". La métaphore christique semble tomber sous le sens, à la différence que Hyacinthe refuse cette mort, refuse les révérences ("Si je meurs pas de Rest In Peace"), mais est prêt à tout, même à l'occulte ("Sacrifier une vierge pour qu'on me ressuscite"). Et si l'occulte fascine le rappeur, les étoiles en sont le plus parfait exemple. Comme un gimmick, elles reviennent de chansons en chansons, et semblent être tantôt accusatrices ("Et je sais que les étoiles me jugent", tantôt complices ("Les étoiles noires me pilotent"). On est ici de plein pied dans la dualité spirituelle de Hyacinthe, le monde court à sa perte, ne vaut rien, il ne faut croire en rien, ne rien espérer d'autre que la tristesse et les larmes, mais la mort fait peur et il faut l'éviter, à quelque prix, à quelque pacte faustien que ce soit. Cette dualité n'est pas rassurante ... au contraire, elle terrifie d'autant plus que le spleen qui en résulte est inéluctable. L'évangile selon Hyacinthe n' a rien de confortant.

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"Je suis nihiliste/ Putain, j'crois que j'crois plus rien". Si cette phrase est de LOAS, elle colle parfaitement à la coloration hyacinthique de SRLA2. Si, comme nous venons de le voir, il n'y a pas d'issue favorable, à quoi sert-il de croire en quelque sorte ? C'est ce refus de la croyance aveugle et bornée, cette anarchie qui fait de Hyacinthe un artiste surréaliste au sens noble du terme. S'affranchissant des codes et des bonnes manières, il jure, éructe, insulte, blasphème, se drogue, dans un carnaval grotesque jubilatoire. La vie vidée, poussée dans ses derniers retranchements, épuisée, et Hyacinthe, le sale gosse, qui danse autour de son cadavre fumant, l'insolence aux lèvres du je-m'en-foutiste. L'image est séduisante: elle donne l'idée de l'artiste démiurge, dont l’œuvre surpasse le commun des mortels et la toise, menaçante et fière. Mais elle n'est qu'à moitié vraie, comme tout n'est qu'à moitié vrai chez Hyacinthe. Car l'insolence a de la peine et de la peur dans la pupille. Car finalement, cette nonchalance n'est peut être que feinte, et cache une angoisse existentielle bien plus fort que le masque de carnaval. Loin de nous l'idée de psychanalyser, cette ambivalence transparaît d'elle seule. L'arrogance chez Hyacinthe n'est jamais qu'un moyen de self-défense, lui qui déclare "vouloir devenir riche avant de devenir fou". Pas étonnant dans ce cas non plus, qu'il se compare à Rastignac (" orgeuilleux comme si Paris m'attendait"). Le matérialisme -ici la richesse et la gloire- ne sont que des palliatifs pour oublier à court terme que les démons rôdent, que le père est absent. On est gré à Hyacinthe d'assumer cette part de faiblesse, cette intertextualité poignante, d'autant plus qu'elle est contrebalancée par des morceaux moins intimes, quoique toujours intimistes ("Meurs à la fin" et son humour noir, "Retour aux Pyramides" et son côté sautillant et insouciant ). Le chef d’œuvre de SRLA2 est d'ailleurs la chanson la plus poignante et la plus indécise : "Tout Dépend". Extraordinaire ensemble, prod minimaliste comme un écrin à la voix torturée de Hyacinthe, et ce premier couplet qui semble être arraché, presque vomi à la gueule du monde. Il s'y décrit "enfant du diable conçu de l'amour / vipère dans l'abdomen", "à la fois meurtrier et innocent". Et le refrain ... "Tout Dépend". La vie ou la mort, tout dépend. Le relativisme est total, et c'est peut être la clé du nihilisme de DFHDGB : entre la vie et la mort, entre l'amour et la haine, tout se ressemble tellement, tout commute, tout se lie l'un à l'autre qu'on survit en se foutant de la vérité, tout dépend et dépendra toujours. La vérité objective, et c'est la folie assurée.

Impossible d'évoquer la poétique de SRLA2 sans évoquer les femmes et l'amour en général. Hyacinthe, qui évite probablement les problèmes avec Les Chiennes De Garde grâce à sa toute relative notoriété, oscille constamment entre dandysme truffaldien et la trivialité la plus crasse. "L'ennui" vs "Est-ce que ces putes m'aiment ?" en somme. Dans le premier nommé, Hyacinthe est un séducteur au spleen tout parisien, à la vie remplie de femmes et pourtant désespérément vide, errant dans la Capitale la nuit à la recherche d'une autre couche. La solitude en bandoulière, difficile de ne pas y voir Antoine Doinel (oui , la comparaison a déjà été faite). Ici, l'amour est impossible pour Hyacinthe, il souffre et fait souffrir. Mais il ne faut pas y voir un pervers narcissique : la souffrance est d'abord individuelle, et est prise à bras le corps mais à contre-coeur. L'ennui pire que tout, la routine comme symbole de la vie qui s'écoule, donne vie à l'une des plus douces et compréhensives chansons du projet, qui lorgne vers la variété, sans jamais tomber dans la mièvrerie. Mais le Dr Jekill cache bien un Mr Hyde. Si le premier enchantait même votre maman, le deuxième souffre et fait souffrir, mais célèbre les noces d'Eros et Thanatos avec délectation. Il est admirable de voir à quel point l'humour acerbe, noir, et les jeux de mots sarcastiques fonctionnent lorsqu'ils se déroulent autour du corps féminin. On peut citer "Un téléphone intelligent / Une pétasse débile", simple mais efficace, ou bien "C'est une fille bien / Elle aime les chats et la sodomie". Pour filer la métaphore, chat échaudé craint l'eau froide : même si on la voit moins, la fameuse ex dépressive et casse-couilles fait ça et là quelques apparitions, comme un vieil ami qui passe. Il est clair comme du sperme que sont étroitement liés l'amour et la haine mais aussi la mort dans le projet, à l'image de la récurrence des "bébés morts", qui expriment en deux mots une pensée entière. La jouissance, i.e. le plaisir, est liée à la mort : Eros et Thanatos se rejoignent dans le coït pour un manège sanglant. Si l'orgasme est comparé à une "petite mort", la fascination de Hyacinthe pour les secrétions corporelles ne fait que rejoindre mon paragraphe sur la mort (et ça m'arrange bien). Taxer Hyacinthe de misogynie est évidemment terriblement réducteur : il ne fait que décrire sa vie, et celle de millions d'autres avec lui, et les échos de nos propres vies, des paroles impures que l'on réfrène, se retrouvent ici, telles quelles. Car la fuite et l'ancrage de l'amour ne sont que le revers de la même pièce.

Hyacinthe---L-ennui

Sur La Route de L'ammour 2 est un album très court mais épuisant. Épuisant car exigeant, fourmillant de références, étouffant de réalisme, d'un hermétisme qui donne le sentiment de passer sous un train pendant plus d'une demi-heure. Ce mélange d'auto-satisfaction teintée d'amertume, de dépression et de nihilisme donne un cocktail détonant, fascinant et surtout jamais vu auparavant dans le rap. Traversé d'éclairs extraordinaires ("Tout dépend", je le répète, meilleure chanson de 2015, mais aussi "Maldoror", "En pensant à nous" et "Sur La route de l'ammour"), SRLA2 s'avance comme la carte de visite parfaite de Hyacinthe, et comme le pendant du NDMA de son confrère LOAS. Finalement, et ça sera la divagation de la fin, ce projet ne ressemble qu'à un autre album de rap français. Même abstraction, même condensation de thèmes, même nihilisme teintée de réussite sociale, même uniformité : on retrouve du 0.9 chez Hyacinthe. Et quand la noirceur quasi-omniprésente chez Booba se délavait par Pourvu qu'elles m'aiment, chez Hyacinthe la soupape, là où la pression retombe, c'est Mauvais Garçons, égotrip puéril et jubilatoire, où il croise le fer avec LOAS (who else ?) et Youno, seul invité extérieur de l'album. Comme quoi, le feat rêvé de Hyacinthe est peut-être plus proche de se faire qu'il en a l'air. Ne reste plus qu'à convaincre Justin Bieber. A moins que les étoiles n'en décident autrement.

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