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Interview - Express Bavon: "Mon univers est parisien et caillera mais propre sur lui et festif"

Écouter Préliminaire - Express Bavon sur Haute Culture

C'est aujourd'hui qu'est sorti Préliminaire  d'Express Bavon sur Haute Culture. Le gava du 19ème aura su se faire remarquer tout au long de l'année, en apparaissant tout d'abord aux côtés de Joe Lucazz sur No Name en janvier dernier,  puis en nous livrant Fais couler la boisson dans la foulée, au mois de mars. Plusieurs apparitions au Batofar, à la Bellevilloise et à la dernière édition de l'annuelle Ride lui ont permis de confirmer l'essai face au public, tout en préparant la suite les mois qui suivirent. Une suite maintes fois repoussée qui arrive à point nommé. D'autant plus qu'un nouveau cap a été franchi sur ce projet, et l'alchimie avec Tahiti Boi, son artisan sonore, paraît de plus en plus évidente. Fort de cet engouement et le temps de passer un coup de fil à Express, je le retrouve aussitôt Avenue de Flandre, au corner Alphonse Karr, afin de discuter de cette année pleine en sa compagnie. Le chemin nous mène aux pieds des tours de la cité Cambrai,  où se poursuivra notre conversation.

Propos recueillis le 21/12/2015

Illustrations : Singemongol
Texte : Le Jeune Did

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On sait que tu gravites autour de La Ride. Est-ce que tu pourrais présenter ou définir ce groupe, voire ce mouvement ?

Il faut savoir que dans La Ride on est tous plus ou moins de la même génération, on partage tous la même histoire, même si chacun a son propre parcours. On se ressemble tous un peu, tu vois ? Ce sont des gens de divers quartiers et on s'est tous croisés petit à petit dans nos vies respectives, on a commencé à se connaître, à faire la fête, y a zéro prise de tête et ça n'a pas changé, on aime tout simplement se retrouver autour du rap et de la boisson.

Tu as créé la sensation en début d'année en posant sur le morceau Corner dans l'album No Name de Joe Lucazz. Est-ce qu'au moment de l'enregistrement tu t'attendais à autant marquer les esprits ? Sachant que certaines personnes dans le milieu parlent d'un des morceaux phares de 2015, voire même du refrain de l'année.

Non je ne m'y attendais pas du tout sans te mentir. Il y a même eu des gens qui m'ont déconseillé de faire un morceau avec Joe en me disant qu'il était pas assez sérieux tout ça... Mais tu sais je le connais depuis tellement longtemps, depuis l'époque de La Brigade. Avant même de faire du son on se connaissait. Après Joe il est comme il est tu vois, dans sa vie il peut être entouré de galères pas possible, mais dans le rap, une fois dans la cabine... c'est un des plus sérieux. Il m'a appelé et je suis venu sans me poser aucune question.

Je t'ai découvert sur Dans ma ride vol. 1 de Tahiti Boi, avec le morceau La Ride est bavonne qui est un bon condensé de ton univers et que tu auras su peaufiner sur ton EP Fais Couler la Boisson en mars dernier qui a très vite suivi la sortie du morceau Corner. Artistiquement, tout est allé très vite pour toi tout d'un coup.

Ouais je vais te raconter le cheminement de tout ça. Pour la compilation Dans ma ride, c'est parti d'une idée d'Eddy les bons tuyaux et de Tahiti Boi. C'est donc Eddy qui m'a proposé de poser un morceau pour Tahiti, et le feeling est tout de suite super bien passé. Ensuite on s'est revu, on a enregistré d'autres morceaux ensemble et tout est venu naturellement, c'est comme ça qu'on a décidé de bosser ensemble. En tout on a fait une dizaine de morceaux. À la base, je souhaitais sortir un album avant même de le rencontrer. J'avais déjà tous les morceaux nécessaires, puis j'ai finalement décidé de tous les mettre de côté et de repartir de zéro avec Tahiti. Sur les 10 morceaux qu'on a ensuite réalisé ensemble il m'a tout d'abord déconseillé de tout sortir d'un coup, et d'y aller en douceur, ce qui explique ce format EP pour Fais couler la boisson, en guise d'introduction.

=> Ecouter Dans ma Ride Vol.1

Et les premiers retours que tu as pu avoir avec cette première sortie, et l’expérience que tu as pu en tirer ?

Les retours ont été plutôt bons, on a même pu clipper le morceau Caviar, les gens du milieu m'ont encouragé, félicité, c'est motivant. Donc satisfaction du côté purement artistique, mécontentement au niveau de la distrib' car on a encore du mal à diffuser notre musique comme on le souhaiterait et de franchir un cap notamment en terme de vues et d'exposition.

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Pour revenir sur ta dynamique artistique, t'es sur une bonne phase en 2015 et tu conclues cette année par un nouvel EP sur Haute Culture, un 6 titres cette fois, intitulé Préliminaire. Comme pour le visuel, on voit que tu te prépares tranquillement en roulant tes joints, les préservatifs posés pas loin, prêt à sortir pour la soirée. Du coup au niveau de cette sortie et après ces préliminaires, sur quoi ça va aboutir concrètement ?

Normalement c'est le gros projet, c'est ce que je souhaite le plus en tout cas ! Une sortie avec plus de moyens, et si ce n'est pas le cas je le sortirai par mes propres moyens, on a déjà trop attendu. Je suis bien entouré avec notamment la structure Diez Music, ce sont les gars de Tahiti Boi qui sont derrière cette agence. Comme ça chacun a son rôle à jouer, eux ils seront plus dans le côté administratif et contractuel, ce qui est soulageant car cela me permet de me focaliser sur mon domaine, qui est lui artistique. De se sentir bien entouré, c'est très encourageant pour continuer à faire ce qu'on aime avant tout, de la bonne musique.

Et du coup, de te placer un peu partout dans l'année, à des moments clés comme Janvier et Décembre, c'est quelque chose de souhaité et prémédité ?

Non pas du tout car j'ai tout le temps envie de sortir mes sons le plus vite possible à chaque fois. C'est toujours au rôle du label et de la distrib' de trouver le bon moment, et à chaque fois ils me disent d'attendre un peu, de faire les choses patiemment. Mais ce que je souhaite toujours avant tout c'est que mes morceaux puissent sortir, j'ai tellement de morceaux qui sont restés dans les tiroirs que je ne veux plus que cela se reproduise. Aujourd'hui ce qui est génial c'est que grâce à des sites comme Haute Culture, tu peux tout envoyer gratuitement tout en ayant une meilleure exposition et une belle vitrine.

Juste avant de revenir là dessus, je trouve intéressant de parler de tes débuts. J'ai vu que t'avais sorti la Swag Tape vol. 2 avec DJ All Starz c'était vers 2011 il me semble. C'était il n'y a pas si longtemps que ça mais c'est quand même 5 ans, ça passe vite surtout dans la musique. Est-ce que tu pourrais revenir un peu sur cette période ?

DJ All Starz c'est mon pote d'enfance, c'est la famille tu vois. La Swag Tape c'est pleins de morceaux compilés et à cette période on avait même notre série vidéo Certifié Bavon TV et à ce moment il n'y avait pas encore beaucoup de monde qui faisait ça.

Ouais après il y a eu La Fouine qui a capté le concept avec Fouiny Story.

Voilà exactement, en vérité on est toujours dans la tendance même si les gens calculent pas, et même si on est pas des cainris tu vois, on adapte toujours le truc qui se fait là-bas à la française. Pour la Swag Tape c'était dans l'esprit cainri aussi, on a réservé deux séances de studio et on a invité tous les mecs qu'on connaissait et voilà, c'était bon enfant.

Sur le modèle américain on est toujours en plein dedans avec ta mixtape qui sort sur Haute Culture, le Datpiff ou le Livemixtapes à la française, t'en penses quoi de cette plateforme ?

C'est pas mal on peut pas passer à côté du modèle américain, c'est comme ça que ça marche là-bas, du coup, comme d'habitude, on fait pareil ici. Avant les mixtapes tu devais les vendre 5 ou 10€ dans la rue comme à New York, maintenant tout se passe sur internet. Ce qui est bien c'est que tout le monde commence un peu à jouer le jeu, notamment avec quelques grosses têtes, si on peut tous s'entraider et apparaître les uns à coté des autres sur un même site, c'est qu'on va dans le bon sens. Et puis en France ce genre de plateforme c'est une bonne alternative à d'autres sites comme Booska-P, eux on essaie même plus de les démarcher.

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Pour revenir à ton nouveau projet, je trouve que tu as réussi à en dégager une véritable ambiance urbaine, de la grande ville, dans le prolongement de Corner mais cette fois-ci à ta sauce, et en plus, il s'en dégage une ambiance également très nocturne.

C'est parce que ça fait aussi un peu partie de moi. Tout ce que je rappe c'est moi : les meufs, les soirées, fumer, la cité... je vais donc réussir à t'en parler naturellement. Avec Tahiti on en a parlé et on a essayé de dégager du projet quelque chose de cohérent, l'objectif était de réussir à créer un univers, à la fois parisien, caillera mais propre sur lui et festif.

Ce qui m'a fait plaisir en découvrant ton projet c'est que cette ambiance de la nuit parisienne ça m'a beaucoup fait repenser à Tout Simplement Noir.

C'est toi qui fait plaisir en disant ça car J L'tismé habite justement une cité au dessus. Donc forcément on a grandi avec leur son, ça fait partie de nous. Donc même si on essaye pas de reproduire leur son, on en est, consciemment ou non, des héritiers, que ce soit dans la sonorité ou la mentalité.

T'es assez à l'aise dans différents styles d'interprétations. C'est quelque chose de spontané ou alors que tu travailles beaucoup ?

Il y aura toujours forcément beaucoup de travail derrière tout ça. Au début je me rappelle quand je chantais, j'enregistrais et je me réécoutais, il y avait des progrès à faire ! (rires) Je n'ai pourtant jamais pris de cours de chant, j'écoute surtout beaucoup les conseils des personnes autour de moi. J'aime bien justement changer les ambiances, faire un morceau chanté qui plaira d'avantage aux meufs, et ensuite enchaîner sur un morceau plus vénère en parlant de drogue tout ça... Je n'ai aucun problème à varier les styles, tant que ça reste musical et que le morceau me ressemble. Il faut que l'auditeur puisse me reconnaître quelque soit l'ambiance.

Ce qui est surprenant c'est que quand on t'entend parler t'as un timbre de voix plutôt grave et cassé. Et quand tu chantes c'est doux et mélodieux.

Oui ça se travaille il faut pas croire, il y a énormément de taf derrière tout ça.

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Tu peux nous parler du rôle de Tahiti Boi dans ta musique ?

On se ressemble beaucoup, car il écoute tout ce qui se fait dans la musique. On est des passionnés avant tout ! Du rap, on en écoute tout le temps et on a beaucoup de goûts musicaux en commun. J'essaye de toujours rester à la page et Tahiti Boi aussi, dès qu'un nouveau truc se fait, il ne va pas se contenter de le copier, il va ajouter sa touche. Comme tout le monde, j'adore le son new-yorkais, quelqu'un comme Joe va être beaucoup plus à l'aise sur ce type de son tu vois. Mais même si ce type de son peut encore me toucher, ce n'est pas ce que je recherche uniquement. Tahiti Boi a une excellente oreille musicale en tant qu'auditeur et producteur, c'est aussi pour ça que je travaille avec lui.

Ton côté mélodieux et chanté je trouve que ça fait vraiment partie de tes points forts et du fait que tu te démarques beaucoup d'autres artistes. Tu redoutes pas des fois qu'on ne t'invite à l'avenir que pour ce registre et de devenir un mec à refrain ?

De toute façon on m'invite quasiment jamais. Il y a toujours du monde pour me dire ”chanmé ton truc”, mais dès qu'il s'agit d'inviter c'est tout de suite plus différent. Ces gens en fait ils ont peur que tu les plisses. Aux États-Unis ce n'est pas le cas, il y a une véritable effervescence et tout le monde s'invite. J'ai déjà posé plein de morceaux avec des rappeurs qui ne sont au final jamais sortis... Ils ont eu un coup de pression sur le morceau parce que je place toujours la barre haute, tu sais le rap français avec tous ses problèmes d'ego à ce niveau c'est compliqué. Après, toute connexion est bonne à prendre et je reste ouvert à de nouvelles collaborations.

Pour parler de ton rapport à la drogue douce, je le trouve très positif, positiviste et hédoniste. Tu en parles avec beaucoup de passion que tu arrives à transmettre et faire comprendre à l'oreille. Obligé de penser à des trucs comme Currensy ou Devin the Dude pour le coup...

Après on cherche jamais à reproduire ce qui a déjà été fait, mais ça fait forcément partie des choses que j'ai écoutées. Et puis la drogue elle fait aussi partie de moi, c'est quelque chose qui m’apaise, elle m'empêche de faire des bêtises, et voilà je suis pas dans la morale. Autant savourer ce qu'il y a à savourer.

Tu décris très bien ton 19ème, on sent que tu y es attaché, à tel point que tu l'as même tatoué sur ta main. Pourtant sur Corner tu dis vouloir quitter le quartier avec les proches.

C'est comme une meuf, tu l'aimes parfois de ouf, et des fois elle t'énerve. Le 19ème m'a pris des potes, il y a eu des morts, et des fois t'aimerais vraiment être loin d'ici. Et pourtant quand je suis loin, je repense à ici. C'est ce que je suis. Mais dans le fond j'aimerais bien pouvoir le quitter quand même et revenir de temps en temps voir la famille, les amis. J'y ai fait toute ma vie, j'ai plus rien à prouver ici et j'ai encore plein d'autres choses à découvrir.

Même si tu l'as déjà expliqué à plusieurs reprises, raconte nous un peu ta définition du mot "bavon".

C'est ici que j'ai appris ce mot, ce sont les anciens qui parlaient avec ce jargon du 19ème. Un peu plus tard j'ai appris que c'était lyonnais en fait. Pour moi ce mot ils nous caractérise, c'est surtout ici qu'on l'utilise, même s'il a été repris ailleurs depuis. Bavon quand je pense à ce mot ça me rappelle avant tout toute une époque, un style de vie propre de chez nous. C'est bavon, c'est mortel, ça déboite tu vois ! Après on s'amuse à rajouter des ”va” des ”von” des ”ve”,comme avec gava.

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