Nusky Vaati

Nusky, chronique tardive d'un EP d'hiver

La mélancolie. De SCH à PNL, de Jorrdee à Rufyo, le rap français a semblé trouver sa force motrice la plus innovante dans le regard humide, lucide et donc désabusé vers le passé, vers le fini, délaissant alors les préoccupations mercantiles les plus caractérisées pour des considérations morales, presque éthiques. Même Booba, "j'dépense encore de l'argent de Panthéon", égotrippe en feat avec sa peine. Pas pessimiste pour un sou pourtant, le peura cru 2015; réaliste, voilà tout. Il n'est donc pas étonnant de voir la fin du déterminisme saisonnier qui rnait jusqu'alors. On a passé l'été avec la ballade "Tom Waitsienne" de Jorrdee (Rolling Stone), loin de Dj Hamida et de Keen V, ou avec Je vis je visser plutôt qu'avec Maitre Gims. Sortait donc, en juillet, un projet un peu passé inaperçu, mais qui s'inscrit fortement dans l'été rap français, où le soleil existe pour signifier que des nuages s'amoncellent en silence au-dessus de nos têtes. Un vrai disque d'hiver, en somme, qu'il est pertinent de chroniquer seulement aujourd'hui: Swuh, de Nusky et Vaati.

Dissipons tout de suite les premiers doutes de ceux qui ont googlé le projet: oui, c'est du rap de blanc. Un rap émo, du mec un peu plumitif, un peu paumé, qui fume et skate, et qui finit par baiser ta meuf entre deux cuites et deux six-feuilles. Certains sites de merde dont le nom sera tu , ont donc profité de cette analogie qui, c'est vrai, caractérise la grande majorité des rappeurs couleurs ivoire, pour en faire un nouveau Orelsan. C'est un argument absolument horrible, qu'on jurerait tout droit sorti du cerveau d'un mec qui pense encore que Faf Larage fait chanter autre chose que tes potes bourrés ou les fous d'une série de merde. Nusky, musicalement ne ressemble en rien à Orelsan, et pour cause, il ne ressemble à rien. Un OVNI.

Et pourtant, ça ne partait pas sous les meilleurs auspices: membre de la Race Canine, un groupe parisien sympa mais générique, Nusky me semblait un peu fade musicalement, ne dépassant jamais l'archétype décrit plus haut du nerd érotomane. Erreur: le projet est extrêmement ambitieux, toujours proche de l'expérimentation sonore, organique tout en étant distant, drôle mais lancinant, lucide et psychédélique. Accompagné donc de Vaati, un beatmaker, Nusky expose donc un 9 titres dense et un peu complexe à appréhender. Comme un film de David Lynch, on ne sait pas très bien où commence le passé du présent, si la boucle temporelle n'est pas plutôt mentale qu'autre chose. Les beats sont presque tous semblables, tantôt oppressants, machiavéliques ("Fantôme"), tantôt immergés dans une mixture pop d'où émergent malgré tout des feux follets funèbres. La continuité musicale est sensorielle plus que concrète; et la force, comme le défaut de Swuh, est donc bien d'être basé sur un canevas instable, où l'auditeur ne sait jamais où il met les pieds. Evidemment, ce sentiment d'étrangeté se fait encore plus pressant quand la voix de Nusky se pose sur ces instrus. Les connaisseurs reconnaîtront tout de suite un timbre de voix similaire à celui d'un rappeur lyonnais qui monte petit à petit, lui aussi friand d'ambiance gothique où le rouge à lèvres se mêle au rouge de la passion qui se consume. Il y a du Jorrdee chez Nusky, c'est certain. Même façon de poser, même voix traînante, absente, autistique même, à la limite du chant ou du grognement. Même poésie hermétique, absconce, incompréhensible parfois. Même caractère clivant enfin, les anti et les contres s'échinant sur leur cas. Mais la référence est encore quand plus explicite envers un autre rappeur, américain, quand au détour de "Katsumi", un " skrrt" strident, "tout droit sorti du cul du diable", déchaîne le son. On croirait véritablement avoir affaire à Young Thug, sa voix de crécelle désarticulée, son flow de vautour. La voix est poussée dans ses derniers retrachements, et vomit des flots de paroles que l'on ne saisit jamais entièrement.

Il serait alors aisé de ranger le projet dans une case précise, un ep expérimental obscur, aux pulsions auto-destructrices, aux rapports aux femmes délicats, à une apologie dénonciatrice de la drogue et de ses méfaits, dans un je m'en foutisme exarcerbé ("J'bouffe des chattes/ J'bouffe de la MD"), où tous les vices se valent et où l'artificialité est un exutoire pour survivre (" Souvent j'ai rêvé d'vivre dans un monde meilleur/ Où me passerait l'envie de fumer toutes les heures"). Parfois d'ailleurs, le côté "arty" dépressif est poussé trop loin : "Freestyle", longue complainte, n'a que peu d'intérêt pour un auditeur pas invité dans la détresse feinte ou non de l'artiste. Mais Swuh a plus d'une corde à son arc; il est aussi ponctué de sucreries pop étranges, comme des éclairs de soleil. La pop ne pose plus aucun problème dans un rap game où Jul et Gradur se baladent, dans tous les sens du terme, sur ce terrain fertile. Ici, "Pour moi", et son refrain entêtant, où " Elle sait", et son côté gamin, joueraient le rôle parfois ingrat de sons plus dansants, plus accessibles. Ils restent teintés pourtant de réflexions sur la vie, la mort, l'amour, la perte.

Nusky parle des filles comme de la drogue ou de l'alcool. Elles sont à la fois moyen de jouissance, nécessaire au plaisir hédoniste, mais elles sont cruelles, et se moquer d'elles est un moyen de cacher qu'on en a peur. "Ma place" décrit le consumérisme et la perte de repères d'une génération, quand " Lui dire" fait ressortir le côté sale gosse adultérin. Parfois coincé dans son personnage, la caricature n'est jamais bien loin, et le projet en entier est peut-être parfois un peu indigeste, brouillon. Mais l'esquisse présentée ici laisse augurer d'exellentes choses, et un avenir intéressant pour un artiste beaucoup plus polyvalent qu'il n'y paraît. Entre égotrip et introspection, Nusky ne réinvente pas la roue, mais apporte une fraîcheur bienvenue par l'audace de son rap. Plus accessible que Jorrdee, son cloud rap désaccordé séduit néanmoins, et sera le compagnon idéal des marches hivernales sous un léger manteau blanc. De Sch à PNL, de Jorrdee à Rufyo en passant par Nusky, 2015 aura été une déferlante de neige, un tourbillon romantique qui a considérablement enjolivé le paysage musical et artistique français. Vivement l'été pourvu qu'il neige (putain quelle rime de bâtard).

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