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Les Chimistes : Voyage au bout de l'idiocratie

"Narnia c'est juste un délire, libre à l'auditeur d'interpréter le morceau comme bon lui semble. Il peut y avoir un côté pessimiste et sombre, mais c'est pas une volonté de départ, c'est un constat. Il y a des images dans le texte, à vous de les comprendre ou de passer à coté."

La réponse peut sembler paresseuse, elle est au contraire parfaitement significative. L'encéphalogramme plat du rap dit conscient et les kilotonnes de poncifs que le genre charrie derrière lui ( sérieux, qui attend un album commun, en 2016, entre Kery James, Médine et Youssoupha ?), a succombé face à un nouveau rap, loin d'être dénué de toute idéologie mais qui l'exprime par petites touches , car l'intelligence se trouve bien souvent dans le parti pris de la bêtise. Entre nihilisme adolescent, psychotropes omniprésents et références à la pop-culture source de dégénérescence, les Chimistes pourraient être comparés à des personnages de stoner movies, en décalage et en ceci terriblement lucides sur le monde qui les entoure.

Parler des Chimistes, c'est par la force des choses, faire des choix. Groupe pluri-disciplonaires, autant basé sur le textile et la réalisation que la musique, les laborantins ( osons filer la métaphore) évoluent à la fois dans l'ombre et dans la lumière.

Le fait d'être une sorte de super-groupe, qui mélange le rap, la production, la réalisation...c'est quelque chose qui est venu après le rap ou c'était déjà au tout début du projet ?

"C'était l'idée de base de lancer en même temps le textile, la réalisation et la musique, tout ça regroupé sous la bannière des Chimistes. Le rap reste l'élément moteur, mais les 3 disciplines sont étroitement liées."

Et pourquoi justement cette idée de "super-groupe"?

Nous ne sommes pas un super-groupe, les groupes sont voués à se séparer, plutôt une bande de potes qui s'investissent dans un projet commun.

Si l'amitié est au coeur de la réponse qui, même succincte, a le mérite d'être parfaitement claire, c'est justement parce que Les Chichis affichent la sérénité de ceux qui ne doutent pas de leur entreprise. Artistes et artisans tout à la fois, avec le DIY chevillé au corps, les clips et la musique du groupe (?) respirent la communauté. Les ambitions personnelles s'effacent devant le collectif.

Les chimistes est-ce que c'est pour vous un tremplin qui vous permettra de vous lancer en solo ou bien la volonté de vraiment créer un groupe qui dure ?

Nos carrières solos s'inscrivent dans la réussite des Chimistes, chaque projet estampillé sera un point fort pour le collectif et le tirera vers le haut.

L'aventure Les Chimistes commence pour les auditeurs de rap le 23 décembre 2014, date de sortie d'un freestyle intitulé " 37 *18", où déjà la mixture commence à doucement se décanter, et où les thèmes récurrents sortent comme des diables de leurs boîtes. Il suffit d'écouter le premier couplet, celui d'Obi, pour extraire la moelle chimiste et en percevoir une vue d'ensemble. Engagement politique faussement ingénu (" Dans l'autre vie, j'irai saluer Saddam", " Anti-colons comme Hezbollah"), culte de la drogue, quitte à convoquer les forces obscures ( "J'fume comme un chamane"), les thèmes sont cernés. L'occasion d'en parler au principal intéréssé., et de lui demander si de tels récurrences politiques pourraient engendrer plus tard des sons plus frontalement engagés.

OBI: Je regarde la télé comme tout le monde. Je m'informe sur ce qui m'entoure, sur ce qui m'intéresse et si j'ai une ligne qui vient sur ce sujet et qu'elle me plait je la place. Mais ce ne sont pas des thèmes que je souhaite développer, d'autres le font mieux.

Et en effet, Les chimistes n'ont pas que des sentences politiques à asséner. Le caractère jubilatoire de leur musique tient non seulement à leur engagement qu'à la régression à laquelle ils nous invitent. " Ma bite est poilue, autant qu'une rappeuse": cette punchline de Youno est gratuite, sans but autre que divertir, choquer et faire marrer, et en cela elle est jouissive et corrosive. Sans filtre quel que soit le sujet, les Chimistes n'en ont strictement rien à foutre de rien, mais le font avec un sérieux extraordinaire.

On poursuit l'enquête dans les méandres de Youtube avec la deuxième salve chimistes : Coco Remix. Remix d'une chanson usée jusqu'à l'os, mais qui dégage une énergie sismique, elle permet surtout d'écrin au passe-temps favori des apprentis Prix Nobels de Chimie: la prise de drogues. La Coco devient la Codo ( pas besoin de vous faire un dessin, ou alors vous êtes autant largués dans le rap que Kool Shen), et le caractère agressivement addictif du lean se distingue dans un refrain plus désabusé qu'il n'y paraît ("Je m'endors avec la Codo/J'me réveille avec la Codo/J'me douche avec la Codo") où le plaisir se mêle à une certaine prise de conscience.

Et là, le journaliste rap, qui croit qu'il a un grand talent se laisse aller à une question d'une nullité crasse: "Tu parles beaucoup de drogues. C'est important dans le processus créatif pour toi et c'est plus un plaisir (ou pas) indépendant du rap ?"

A question nulle, réponse sans appel : De quoi tu parles?

Bien fait pour ma gueule.

" Dans mon monde à moi, Hannah Montana porte une sonde anale, et Oussama vise la Tour Montparnasse". Ce monde parallèle, entre utopie et dystopie, c'est " Narnia". Il vit le jour le 22 décembre 2015, et les présidents à vie sont Youno et Obi. Le système politique ? Youno l'affirme au détour d'une rime, son monde à lui est "une idiocratie". Mais si un nouveau monde se crée pour échapper, ou non, au nôtre, devenu obsolète et putrescent, les deux utopistes emmènent avec eux le signe ultime de la décadence du monde moderne: la pop-culture. Dans Narnia, Hannah Montana, symbole de pureté, limite puritanisme, pré-Wrecking Ball, est invité (cordialement), à s'insérer des choses dans le fondement. Dans " Brawndo" ( dont nous parlerons plus tard), Les Chimistes "sont postichés; mais pas comme Donald Trump". Trump, Miley Cirus, Hanouna : ils font feu de tout bois, et la réjouissance de voir un name-dropping si nihiliste gagne l'auditeur, qui rit toujours de bon coeur quand on brocarde les gens connus. Les Chimistes sont un almanach démoniaque, et la pop-culture dégénérée est leur cible.

Une autre spécificité de l'identité chimiste tient dans l'imagerie visuelle. Le clip de Narnia était déjà assez cool, avec ses plans en drone, ses prises de vue débullés, son imagerie à la fois sauvage et iconique, et ses incrustations aléatoires. Mais la vraie claque visuelle vient de Brawndo. L'imagerie iconoclaste de Brawndo, entre la publicité américaine, la chaîne d'info mongole avec le bandeau défilant, les incrustations aléatoires et même anarchiques : la réussite est totale, et colle parfaitement au thème du morceau. L'idiocratie désabusée teintée de saillies ("Le coca d'Israel") politiques touche d'autant plus par le caractère dégénéré pop-art qu'a le clip. On pense aux clips de "Meurs à la fin" de Hyacinthe, et à "Tourbillon" d'Alk, tant le foutoir commun aux trois clips, engendre une création plastique à la fois polymorphe et terriblement concrète. Et la transition est toute trouvée à présent: Les Chimistes, par bien des aspects, semblent être une variation, et non pas une redite, de DFHDGB. Nihilisme, drogue, humour : les deux crews jouent sur le même terrain, entre perfectionnisme et battage de couilles. Et cela tombe bien, car la connexion s'est faite, sur "Garçons Méchants", où LOAS et Youno accompagnent le sale gosse Hyacinthe par leur insolence.

On t'a vu inviter Hyacinthe sur Hôtel Iblis 2, et tu rappes sur "Garçons méchants"? Comment la connexion avec DFHDGB s'est faite et quels points communs tu dégagerais entre toi et Hyacinthe et LOAS ?

La connexion avec Hyacinthe s'est faite il y a à peu près 3 ans, ayant écouté mon premier projet avec Sémaphore, il m'avait proposé de monter sur Paris travailler un track. La première tentative n'avait rien donné de concluant, mais les suivantes ont donné Yallah Yolo sur Hôtel Iblis 2 et Garçons Méchants sur son premier album. Les points communs à dégager seraient la culture rap assez similaire, l'attirance pour un certain style de productions que sont capables de pondre des beatmakers comme Holos Graphein ou Robotnik, ainsi que le fait d'être des jeunes en 2016.

Il est difficile de cerner ce qu'est le style les Chimistes. Oscillant constamment entre plusieurs styles, entre flamboyance et concision , il est complexe de dégager une ligne directrice claire. Mais c'est ce qui fait le charme de leur musique. Insaisissable, ils amènent un flot d'insolence bienvenu dans le milieu aseptisé du rap français, et semblent prêts à en découdre avec 2016. Et n'oublions pas que l'aspect rap n'est que la partie visible de l'iceberg. Les Chichis bossent en secret, dans l'ombre. Attention: ils sont peut-être déjà autour de vous. 2016, année idiote ?

 

 

 



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