Eau-Max-back

TripleGo : Lana del Rey, les Indiens et le rap conscient | Interview et chronique

"Eau Max" de TripleGo est peut-être le meilleur projet de rap conscient depuis bien longtemps. Que les haters calment leur haine, les arguments seront présents en nombre, et la conclusion sera implacable. Sorti le lundi 14 mars, le 12 titres du duo montreuillois composé de Sanguee et de MoMo Spazz possède la densité de l'album-somme, qui réunit tous les thèmes vus précédemment tout en insufflant des influences, des sentiments, des nuances inconnus jusqu'alors dans leur discographie. TripleGo délivre avec "Eau max" une oeuvre inclassable et pourtant universellement actuelle , un oasis de douceur mélancolique qui fleure bon la weed, les amours expéditives et l'innocence de la jeunesse mais qui n'oublie pas que tout cela n'est guère plus que de la vanité. Entretien et chronique sous le signe du Memento Mori avec des épicuriens convaincus, entre introspection et Lana del Rey.

Est-ce que vous êtes satisfaits des premiers retours du projet ? Vous semblez avoir plus de promos que les précédents projets c'est tout bon non  ?

Sanguee: On a eu que des retours positifs quasiment c'est fou ! Franchement, on est plus que satisfait on sent que le son circule dans toute la France, en Suisse et Belgique et ça fait super plaisir !

Toujours sur le projet, pourquoi avoir continué à le "lâcher" gratuitement ? est-ce que "eau max" est considéré comme une sorte d'album ou il en annonce un au contraire ?

MoMo Spazz:  On l'a lâché gratuitement car on veut que la vague se propage sans barrieres !

S: Eau max annonce notre retour! On voulait revenir avec un projet qui ressemble a ce qu'on est aujourd hui et que tout le monde puisse l'avoir facilement donc la gratuité etait adapté! Après, pour ce qui va suivre on sait pas encore! En tout cas on bosse déjà sur du nouveau.

Les pistes d'introduction des projets offrent toujours un point de vue particulier sur l'oeuvre en question. En ce sens, "Sahara", la première goutte d'"Eau max", a presque tout de l'insolent contre-pied, de l'antonyme qui s'oppose au squelette de l'album pour en poser au contraire les bases et les enjeux. Le renversement de valeur est signifiant. Il est même primaire. Le Sahara, le plus grand désert du monde, l'hostilité faite paysage, un bloc de sécheresse qui inaugure une étendue liquide à perte de vue. "Sahara" est une salve introductrice, qui, par son titre même, est à la fois la pierre fondatrice et le dernier acte de sabotage. Une ambiance ouatée pour commencer, rapidement évacuée par des percussions arabisantes qui vont crescendo, avant que Sanguee rappe en arabe. On saluera l'audace de l'entreprise, le résultat étant superbement psychédélique. Mais le plus fort reste le couplet plus "classique", incroyablement technique, dénué de toute volonté de détente. C'est une déclaration martiale, une entrée en matière sans compromis, où, désabusé (" J'Goûte son miel, je n'vois qu'elle, à croire qu'elle m'a coupé les ailes"), Sanguee se confronte à un monde qu'il ne cautionne guère plus et qu'il considère avec dédain ( " Le Seigneur m'a fait plus intelligent que tous ces cons, que tous ces gens"). Sèche comme le désert, iréelle, fuyante, étouffée comme une tempête de sable, la voix de Sanguee déploie tout son panel cryptique pour annoncer que tout n'est peut-être pas si rose au royaume du chill. A moins que tout cela ne soit qu'un mirage.

Car TripleGo développe depuis leurs précédents projets une image de stoners lunaires, enfumés en permanence, empereurs de la paresse et apôtres du Carpe Diem. Le groupe est surtout l'un des premiers en France à oser le cloud rap, à poser sur des beats lents, planants, lancinants et structurés.

L'idée de faire du cloud rap est venue instantanément ? C'est hyper marginal en France (en tout cas c'était), c'était un style de son que vous écoutiez particulièrement ?

S: Honnêtement a l'epoque à laquelle on faisait ca personne le faisait en France donc ca passait pour de l'expérimental mais on fait ça depuis toujours! On a juste voulu faire un truc qui nous ressemble et sur lequel tu peux fumer (e)au calme.

M: Ouais c'etait assez instinctif !

Clairement, je parle pour moi, Drake m'a influencé dès 2009,  "So far gone "m'a mis une baffe ! Ensuite j'ai eu droit à Kid cudi, the Weeknd etc,  et depuis je quitte plus les nuages.

Du coup vous répondez en partie à ma prochaine question : est-ce que vous vous considérez comme les vrais pionniers du genre en France, et comment vous voyez l'éclosion de Jorrdee ou même de PNL par exemple, qui jouent avec les codes du cloud aussi ?

S: C'est pas à nous de dire si on est pionniers j'pense. Par rapport aux artistes que t'as cité, c'est cool parce que ça a ouvert le public à ce style de son mais nous on ne fait pas spécialement du cloud mais de la musique émotionelle de la street.

"Musique émotionnelle de la street": le terme est peut-être celui qui représente le mieux non seulement la musique de TripleGo, mais peut-être aussi tout un pan de la scène rap actuelle.

Mais il s'avère tout à fait vrai qu'"Eau Max" est un album qui joue sur des codes bien définis, sur des thématiques précises qui reviennent hanter chaque morceau. La drogue bien évidemment. Dans un environnement où la codéine coule à flot et où l'avenir se voit de la fumée devant les yeux, les psychotropes sont au coeur de l'écriture des rappeurs, qui voit en elle un exutoire parfait. TripleGo est un groupe qui parle de drogue mais qui refuse la dénonciation complaisante ou la caractérisation outrancière; elle est, elle fait partie de nos vies, mais sans excès et avec un raffinement qui confine au dépouillement ("J'veux juste ma brune et ma cigarette"). Une chanson comme "Hippie du neuf-trois", détendue, sautillante, immature, regorgeant de figures de style, est significative d'une version de TripleGo sensiblement différente de celle entraperçue auparavant, qui va toujours à l'essentiel, mais avec joie, humour et confiance. C'est le son du début de l'été, du retour du beau temps, un son guilleret, d'une chillance absolue. On peut également citer "Favela" et son incursion électro, ou " Cigarette", et son épicurisme latent, le groupe distillant ça et là des pastilles rafraîchissantes comme une eau de source. Et l'oisiveté va crescendo pour s'achever dans un feu d'artifice lumineux, "Eau sauvage", où l'extase se confond, se mêle au morbide "Et je meurs tout l'été", "Je me noie dans une au sauvage", quitte à s'en remettre presque à l'ailleurs, à l'occulte "J'suis à cinq lunes de mon rivage". Le psychédélisme irrigue tous les canaux jusqu'à l'au-delà, presque jusqu'à l'abstraction, ce qui explique la voix de Sanguee, que les mauvaises langues pourraient qualifier de neurasthénique (des mauvaises langues lettrées), alors qu'au contraire, elle est vivante d'autant plus qu'elle est floue et bien lointaine. TripleGo est alors plus qu'un simple rap de drogués sympas, mais presque une leçon de vie jusqu'à l'ataraxie, comme si leurs auteurs eux-mêmes semblaient dénués de toutes formes de trouble. C'est pourtant oublier le caractère schizophréniquement plurivoque du projet aquatique.

Justement, j'ai trouvé "Eau max" toujours street, mais avec un côté peut-être plus apaisé (je pense à Eau Soleil par exemple), qui passe par les prods mais aussi par un flow plus souple, c'était un objectif ?

Sanguee: C'est une facette de notre musique qui date pas d'hier, on a toujours fait ce genre de son mais on affine la qualité ! Faut aussi se dire qu'on a grandi et mûri donc notre approche du son et notre discours a changé en conséquence.

MoMo: C'était pas forcèment un objectif en soit ! On a continué à faire ce qu'on sait faire tout en évoluant artistiquement et humainement et si ça se ressent c'est cool. Le seul objectif est de faire de la bonne musique.

Du coup un morceau introspectif et nostalgique comme " Auparavant", ça s'explique aussi par cette maturité que vous ressentez ? Quelle est la part autobiographique de cette chanson d'ailleurs ?

Sanguee: Ca s'explique par le fait qu'on sait laisser le temps de vivre et faire nos expériences dans la vie. J'ai pas envie de rapper pour rien dire. Dans toute nos chansons c'est des moments de vie qu'on partage, et tout est autobiographique de A a Z . On ne décrit pas la vie des autres ou des scènes de films comme les 3/4 du rap français ! Dans ce son en l'occurrence, je parle d'un moment où tes potes deviennent des putes et que t'es seul avec toi même.

MoMo: On a pris énormement du recul durant la creation du projet.

Justement, le caractère plurivoque de TripleGo se voit précisement dans ce qu'un morceau-pivot comme "Auparavant" apporte à l'édifice "eau Max". La scène dépeinte ici n'est pas très originale, presque récurrente dans le rap français. Mais elle est vue avec un tel détachement introspectif que lorsque le refrain apparaît, sorte de vague "pinkfloydienne", le message est passé, mélancolique, spleenétique à coûp sûr, sans jamais pourtant avoir bousculé dans le larmoyant côté obscur. "Mirroir" creuse également le même thème, y ajoutant une coloration existentielle. TripleGo n'est certes pas là que pour amuser la galerie et allumer son ter, mais loin d'eux l'envie de s'ériger en rois du misérabilisme. Rapper sa vie telle qu'elle est, tel est le leitmotiv.

La drogue, le spleen, tout ça fait sans doute possible partie de l'ADN GoGoGo. Mais un thème encore plus récurrent, central, s'impose comme le véritable discours des Aquamen: évidemment, ce sont les meufs. Citer serait trop long, fastidieux et inutile, surtout qu'ils en parlent le mieux et de manière laconique mais imparable. C'est parti :

Au niveau des prods, on voit aussi plus de risques, ce qui pousse le côté expérimental encore plus loin. Est-ce que, quand vous mettez de la techno dans 'favela' ou un sample de saxo je crois dans 'mierda', c'est parce que vous écoutez ce genre de son ou parce que ça colle à l'atmosphère du morceau ? Surtout que ce qui est fort, c'est que Sanguee t'es jamais en train de te battre avec l'instru, on dirait que ta voix est un instrument à part entière.

MoMo: On ecoute de l'electro comme du jazz, ce sont des influences qu'on cuisine à notre sauce, et forcement on cherche à aller plus loin dans notre création.

Sanguee: On se met aucune limites ! J'peux ecouter du Bones, du Juicy J et enchaîner avec Lana del Rey.

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D'ailleurs les meufs sont toujours aussi importantes dans "eau max" mais comme souvent, elles sont à la fois inatteignables et pas farouches. Ca représente quoi pour vous, parler de meufs dans une chanson ?

MoMo: On parle principalement de ce qui nous procure des émotions, et quoi de plus émotionnel qu'une femme.

C'est peut-être bien pour ça que TripleGo est en fait un groupe de rap que l'on pourrait qualifier de "conscient", tout comme l'est PNL ou Jorrdee. Et pour ça, prenons un exemple: le rap d'avant, qui existe toujours sous des formes beaucoup moins populaires, c'est le combat dialectique par excellence: le rappeur-l'état, le rappeur-la police. Loin de critiquer ce système qui a eu ses orfèvres en la matière, on peut en fait dire que le rap conscient est un western vu du côté des Indiens, face aux cow-boys. La démarcation est claire, et le manichéisme présent (qui je le répète, quand il est bien dosé, n'est pas une tare), donne un aspect engagé indiscutable. Le rap actuel, celui de TripleGo ou de PNL, prend le point de vue unique et double à la fois des Indiens laissés à eux-mêmes dans une réserve. Ils vivent , s'amusent souvent, communient avec leurs familles ("QLF"), mais n'ont pas (plus) d'ennemis visibles extérieurs à leur psyché. La douleur est mentale, dû à l'univers en vase clos, à l'autarcie qui libère mais cristallise les peurs et les joies mêlées. Le "vrai" rap, celui que les puristes à moitié autistes portent aux nues, ce n'est pas uniquement du boom-bap triste qui name-droppe dans des loghorrées verbales ininterrompues des torrents de références politiques, c'est le rap, qui patiemment, avec humilité et respect, se raconte de l'intérieur, se décrit sans complaisance, avec les tourments et les succès, les cascades d'eau turquoise comme les étendues désertiques. Et si "Eau max" est un projet gratuit d'une densité digne d'un album, à la qualité extraordinaire, c'est parce qu'il réussit l'exploit de prendre à bras le corps toute la psychologie de leurs interprètes sans avoir l'air d'y toucher véritablement. Mêlant admirablement flow cryptique et bienveillant et productions vaporeuses et rêches, le paradoxe "Eau Max" est peut-être la plus belle carte de visite possible pour Sanguee et MoMo Spazz. Et leur rap, un peu comme une averse libératrice lors d'un été caniculaire.



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