kinolempailleir

Kino, l'empailleur de monde | Portrait de la nouvelle ogive de Katrina Squad

Kino, à première vue, c'est l'archétype même du rappeur de 2016. Soit, un mélange indigeste et désormais banal de vocodeur, de visage masqué, de fusil à pompe, de beuh. Mais ça, c'est en grande partie du visuel. Car, dès la première écoute, on perçoit déjà l'originalité de la jeune signature de Katrina Squad. A la prétention lyrique se substitue l'exigence mélodique.

Masqué et armé, voilà comment il apparaît pour le moment. De came, de flingue, de bifton, voilà de quoi il parle. Le pitch tient en une ligne.

Et effectivement, on ne trouve absolument aucune volonté d'être original dans son discours : "ce monde est pourri" ; "la vie c'est dure" ; "on rentre en cellule pour des histoires de came" ; "Tu sais très bien qu'on s'tape, pour la monnaie-monnaie" etc... A peine énoncés, ses propos tombent la banalité la plus fade du rap français, et Kino le sait. Et c'est pour cette raison qu'il travaille non pas le sens, mais les sons. Tout chez lui repose dans une inlassable production de nuances dans le vocodeur. Il reprend les lieux communs les plus éculés du rap français pour les altérer de toutes les manières possibles. A la recherche de la nuance parfaite. Travail très minutieux, et plutôt réussi.

Le discours est devenu une simple matière qu'il s'agit de modeler. Matière reprise en boucle, que Kino fait varier, chuter. Tout est pure technique, et les quelques clips en ligne matérialisent bien cette artificialité. Le rappeur apparaît essentiellement seul, cagoulé donc sans visage, dans des décors sans vie. Il rappe sur les vestiges du langage, comme il s'amuse sur une carcasse de voiture carbonisée, ou dans des bâtiments désaffectés.

941063_258924757774113_2339896992373750689_nD'ailleurs, lui-même revendique cette technique à outrance, ce rapport calculateur et dépassionné au monde : "J'suis trop technique", annonce-t-il dans "Interstellaire", ou bien encore "ce monde est pourri, j'l'ai analysé", dans "Paralyser". Toujours dans ce dernier morceau :"Il y a des corps à terre, c'est moi le décorateur". Le monde est pourri, le monde est mort, de même pour le langage, et on les dissèquent. Une fois épuré et esthétisé, Kino l'empailleur remonte le décor au vocodeur. Quant à lui, désormais que le monde terrestre n'est plus un lieu habitable, c'est au-delà de la stratosphère qu'il se voit : "J'roule un teh c'est l'heure, voyage interstellaire", dans le morceau justement intitulé "Interstellaire", ou bien encore "J'vise la lune, car si j'la rate je serai parmi les étoiles" dans "Tu veux quoi ?".

Adieu au monde, adieu au langage aussi. Kino "laissera parler les métaux", et c'est la meilleure chose à faire, se taire, du moins taire le sens. Puisqu'il sera toujours question de faire du bruit, de produire du son. A l'évidence, les sonorités obtenues atténuent, cachent la brutalité du propos. En ce sens d'ailleurs, le vocodeur et la prédominance des sonorités sur le discours vont lui valoir quelques comparaisons avec le rap américain. Enfin, le rap américain (on sait pas trop lequel d'ailleurs) écouté et fantasmé par des français non-bilingues.

En somme, Kino fait preuve de sagesse, et dans son usage plutôt sobre du vocodeur, et dans son rapport à la langue : cette matière morte et désarticulée avec laquelle il joue, et par laquelle il exprime brièvement son désir de quitter le globe. D'ailleurs la magnifique faute de conjugaison dans le clip "Tu veux quoi" illustre à merveille la nonchalance avec laquelle il s'empare de la langue française, ce qui fait, définitivement, très rap français.

A ce jour, aucun projet de Kino n'est encore sorti, et seuls quelques titres sont disponibles sur Youtube et sa page Facebook. Mais d'après ses dires, un EP ne devrait pas tarder.



  • One thought on “Kino, l'empailleur de monde | Portrait de la nouvelle ogive de Katrina Squad

    Répondre à BisCoTTe Annuler la réponse.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *