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Méthylamine : l'insolent rap d'apprentissage de Youno

Lendemain de la Fête de la Musique difficile ? Choc thermique entre le glacial début de mois et l'irradiant début d'été ? Baccalauréat qui tape encore sur le système nerveux ? L'organisme peut parfois sembler être affaibli, et alors là l'auditeur de rap français se saisit de son plus grand courage, ouvre avec détermination sa boîte à pharmacie, et s'installe confortablement afin de bénéficier des effets secondaires délirants de ce nouveau produit que l'on nomme le rap antibiotique. Dopage ? Pas vraiment. Plutôt un projet sérieux mais drôle, débridé mais construit, une aventure qui entraîne qui veut bien s'y laisser prendre dans une sorte de vortex remplie de formes géométriques, d'équations saugrenues, de références interstellaires. Entre trip sous LSD et travaux pratiques de chimie moléculaire, il est aujourd'hui question de Méthylamine, la première sucrerie solo de Youno.

Si l'on connaissait déjà Youno à travers les collectifs " Sémaphore" et "Les Chimistes", il était intéressant de voir comment allait se sortir le laborantin de l'épreuve d'un projet solo consistant, qui demande du coup une cohérence et une mécanique précise, afin d'être entraînant de la naissance au dernier soupir. Force est de constater que le pari est relevé haut-la-main, les 8 morceaux s'enchaînant extrêmement bien, donnant ainsi une consistance quasi scénaristique au projet. L'univers déjà extrêmement construit qu'avaient réussi à distiller Les Chimistes en quelques sorties est ici fidèlement restitué, mais n'est pas calqué pour autant, comme une facilité. Il est proposé à l'auditeur devenu cobaye de prendre part encore plus profondément à cet environnement, d'évoluer dans ce monde parallèle en compagnie du guide des lieux. Youno invite ses auditeurs dans un monde de l'autre côté du miroir, entre l'utopie psychédélique d'un Alice au pays des merveilles et la déprime morbide du Septième Sceau. Mais que trouve-t-on dans cette antre caverneuse ?

On pourrait rire en caractérisant le rap de Youno comme un rap de scientifique. En effet, le projet entier baigne dans une atmosphère chimique et numérique, comme si la réalité matérielle et organique était mise à nue et laissait entrevoir, comme dans Matrix, des colonnes de chiffres dévitalisées en lieu et place du rassurant monde réel. Dès le titre du projet, le ton est donné: Méthylamine. Ce mot beaucoup trop compliqué, donne lieu à un titre éponyme, le premier, rampe de lancement de l'expérience. Mais ici, pas de rap d'intello pour autant. La science de Youno est une science de branleur, plus encline à se défoncer le crâne qu'à ingurgiter des tonnes de théorèmes. "Cuisiner des lloux-cai", refrain exalté du premier morceau, semble provenir, avec ses poussées de voix, d'un savant fou qui éructe, sardonique, face à sa future réussite. Evidemment, la drogue est alors partout dans le projet, au point de parfois apparaître comme une obsession. Mais là où le rap français actuel a tendance à dénigrer la drogue et ses méfaits dans un rapport fascination-répulsion parfois un brin hypocrite, aucune considération de ce genre chez Youno. Elle peut être ludique (à travers les parodiques "Obiwan Cannabis et Severus Drogue"), unificatrice ("J'fume des zdehs avec des sunnites, et je fume avec mes chimistes" dans l'excellent Coruscant), ou bien mercantile ("Olivettes se bibi comme les marrons chauds" dans U Know). Jamais elle n'est vue comme accessoire, elle fait partie de la vie, et là aussi se dessine un aspect mathématique dans cette vision. Il n'y a plus de jugements de valeurs dans un monde régi par les lois, et la drogue n'est alors vue négativement que parce qu'on la considère comme telle.

Mais il n'y a pas que la drogue qui transparaît dans l'Ep comme en manque de vie. "Et les sentiments sont mécaniques", s'entend dans Méthylamine. La résurgence des maths, de la drogue, de la mort aussi (il n'y a qu'à voir l'esthétique glaçante du clip de Voila), créent un sentiment de malaise, comme si l'auditeur, du haut de la falaise (ou de la Burj Khalifa), observait l'apocalypse et la décadence. Il y a un vrai pessimisme dans le projet, une manière de relativiser la vie sur Terre ( "Initialement, t'étais qu'un filament"), le meilleur étant peut-être à venir ailleurs ("Rallonge ta vie si tu le souhaites, moi j'raccourcis ma mort"). Les femmes ne sont pas glorifiées, et elles ont même le droit à une chanson en forme de déclaration d'amour à l'envers, entre femme-objet matérialiste et incapacité d'aimer. Il ne faut voir nul sexisme ici, seulement l'expression nihiliste d'un "Rien à foutre " généralisé, où seul émerge un idéal franc de réussite, matérialisée par la Burj Khalifa, cette tour si près du ciel, inaccessible métaphore de succès et de reconnaissance. Ni tout à fait le nôtre, mais suffisamment ressemblant pour s'y laisser perdre, le monde nihiliste, au bord de la réification total, serait-il alors dénué de toute forme d'humanité, Youno prenant à bras le corps le rôle d'oracle de la désolation ? Bien sûr que non, Youno n'est pas Rochdi, et Méthylamine lui permet également de montrer, en opposition, le revers de sa médaille, plus guillerette, plus insolente, et plus drôle.

Alkpote devenu, pour une nouvelle génération de rappeurs, une source inépuisable d'inspiration, il est difficile de voir d'autres rappeurs prendre son créneau principal qui est, sans être réducteur, situé entre mongoleries hilarantes et name-dropping insolites. Youno s'insère pourtant sans mal dans ces ambiances, dans cet humour gras, gratuit parfois, mais aussi politisé, et toujours avec un détachement pince-sans-rire d'une insolence bienvenue. Quel rappeur pourrait balancer au détour d'un morceau plutôt sérieux au demeurant, une phrase génialement absurde comme " La chose qui me tracasse quand j'y pense, c'est de savoir si mes couilles sont équidistantes" ? Complètement tarée, la phase fait basculer n'importe quel auditeur dans un fou rire incontrôlable, surtout qu'elle arrive comme un cheveu sur la soupe. L'irrévérence débile mais assumée ouvre à un nouveau moyen de voir la chanson, le comique pouvant surgir de n'importe où sans considération de cohérence, ce qui ouvre la porte à une infinité de possibilités de combinaisons, dans un jubilatoire défilé de références. Irrévérence qui peut aussi se distinguer par le recours à des métaphores politiques clivantes, certes presque toujours justes, mais qui teignent Méthylamine d'une couleur plus acide, d'un humour noir anticonformiste réjouissant et régressif mais ultra-précis et référencé, comme si Pierre Desproges avait mangé un atlas de géopolitique.

Au final, le projet est une vraie réussite par sa tenue et sa cohérence: les prods sont assez semblables mais dans le bon sens du terme, puisqu'elles donnent du liant entre les chansons, tantôt mélancoliques comme dans Voilà, ou plus sautillantes, scintillantes même, comme dans Coruscant, meilleur morceau du projet tant l'alchimie avec Obi est parfaite, entre rap et tentation de la chanson. Les refrains sont bien rendus par la voix toujours traînante de Youno, parfois même presque jusque dans des montées lyriques étonnantes, dans U Know ou dans Méthylamine par exemple. Cette cohérence atteint son paroxysme quand on songe qu'en fait, le projet peut être considéré comme un rap d'apprentissage. Là où la confection de drogue, le travail, le labeur, sont caractérisés par le premier titre, au nom scientifique évocateur, témoin studieux d'un idéal à atteindre, le but final peut être la Burj Khalifa, titre de l'avant-dernier morceau. Tout cela entre amourettes sans amour (La Bohème), reconnaissance jetée à la face du monde vu comme témoin (U Know), et voyage intergalactique sur Coruscant transformé en Amsterdam de l'espace (Coruscant). Mais comme dans les films de Scorsese, il y a, après la gloire, la chute. Espérons que Youno ne finisse pas gros et seul sur une île à la Hugo Reyes, mais plutôt comme un Rastignac qui, sorti de sa province, se dirigerait vers la capitale, un sourire au coin des lèvres et de la codéine dans le sang.

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