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Rap Game Frantz Fanon, ou l’expression de l'identité noire dans le rap français

Les U.S.A sont définitivement dans le futur. Là -bas, tout le monde est en avance. Les renois de l'autre côté de l'Atlantique semblent avoir développé des capacités extraordinaires. On dirait qu'une bonne partie d'entre eux dégage un champ électromagnétique distinctif qui attire un métal particulier. Le métal des balles de la police. Une sorte de super-pouvoir tah Magneto dans les X-men, le prochain stade de l'évolution de l'homme noir : attirer le plomb par mutation génétique. En France nos noirs arrivent encore à maintenir un taux de plomb policier relativement bas dans leur composition corporelle, de quoi rester à peu près en vie. Quand un noir clamse à cause de la police ici, c'est encore à cause d'un bon vieux tabassage dans les règles de l'art.

Évidemment la situation de la communauté noire (si tant est qu'elle existe) en France ne laisse pas indifférents nos amis les rappeurs. Car on ne va pas se mentir, des noirs dans le rap français, il y en a beaucoup, et originaires de pleins de pays d'Afrique différents en plus. Paname c'est la champion's league, le rap jeu c'est la Coupe d'Afrique des Nations.

Hip-Hop et identité noire sont très tôt allés de pairs dans l'histoire du rap, depuis les cellules souches du mouvement à New York jusqu'à aujourd'hui dans la cité Rougemont de Sevran où ça freestyle devant les halls. On nous décrit souvent le rap comme moins engagé aujourd’hui qu'à ses débuts, ouais parce que avant le rap délivrait des vrais message t'as vu. Le rap à changé de moules mais textuellement les revendications sont toujours là. "On a assez travaillé pendant l'esclavage" côtoie "tu me suce et j'éjacule sur ta carie" dans le même morceau. Au fond le rap ça à toujours été peu ça.

Quand on est issu d'un peuple qui a connu l'esclavage, la colonisation,le VIH et le logobi, au bout d'un moment les cordes vocales nous titillent, on veut cracher sa haine et affirmer son identité. Surtout en ce moment, où non seulement le climat ne semble pas être très sûr pour les peaux à forts taux de mélanine, mais aussi où le rap français semble avoir repris des couleurs africaines dans les sonorités (MHD, Niska...). La revendication identitaire est aussi présente dans les textes, en témoigne le titre on ne peut plus explicite Noir c'est noir de la MZ.

Frantz Fanon, docteur en psychatrie / combattant du FLN algérien / Tiers-mondiste martiniquais (allez sur Wikipédia bordel) est sans doute le boug qui a le mieux écrit sur les rapports noir/blanc, colonisateur/colonisé, dans ses ouvrages les plus connus Peau noire, masques blancs (1951) et Les damnés de la Terre(1962). Armé de quelques-unes de ses punchlines les plus percutantes et de lointains souvenirs de la catégorie Ebony de ton site préféré, nous allons tenter de décrypter quelques éléments de l’expression de l'identité noire dans ce rap francophone.

"Pour le colonisé, la vie ne peut surgir que du cadavre en décomposition du colon" ( Les damnés de la Terre, 1962)

Bon, un tas de punchlines et de rappeurs du 93 me viennent à l'esprit quand je lis cette phrase de Fanon. Parmi les plus récents, celui qui correspond le mieux est l'albinos cagoulé zaïrois de Sevran, peau blanche, masque noir : Kalash Criminel. "Africain sauvage, franchement on est trop fier" (93 Empire) (la fierté, on la sent bien). Chaque phrase est un gros mollard sur les pages des manuels europeano-centrés de l'éducation nationale : "Ma prof d'histoire connaissait pas Thomas Sankara, j'trouve ça regrettable", un écrasement de tête sur le crâne de l'ex-colonisateur: " Baise la mère à Léopold II, baise la mère à tout ceux qui nous ont colonisé". C’est simple, violent, plein de références historiques, efficace et encore violent. Rien que pour la dédicace à l'ancien roi belge/ancien propriétaire du Congo, il mérite largement sa médaille officielle de l'Union Africaine. Comment autant de négritude peut sortir d'un corps aussi albinos ? Crimi fait du rap-vengeance. Il ne réclame pas réparation, il vient arracher violemment son dû des mains du néo-colonialisme (et en plus, il baise sa daronne).

"Le colonialisme ne se contente pas de constater l'existence de tribus, il les renforce, les différencie" (les damnés de la Terre, 1962)

Depuis les fusillades entre les Bloods et les Crips jusqu'aux massacres inter-ethniques d'Afrique centrale, le champ lexical du conflit dans l'imagerie historique afro n'est clairement pas difficile à trouver. Dans le rap, l'égotrip et les clashs sont monnaie courante. Et quand on mélange "petites embrouilles de rappeurs" et "génocide subsaharien » dans un bender, ça donne Benash (92i, 40K gang). Solennellement   autoproclamé C.D.G (chef de guerre) dans tous ses sons, le renoi en utilise le champ lexical pour sublimer ses phases sanglantes : Kalashnikov, enfants soldats, pillages, massacres à la machette, tout l'imaginaire de la hass des conflits africains est invoqué par le rappeur. Nash-bé transpose une réalité ultra-violente très africaine (c’est pas partout comme ça, hein) dans le décor de la banlieue parisienne. Son ethnie devient le 92i et le pays à conquérir, le rap jeu. Benash défend sa tribu avec "le coeur d'un enfant soldat" (Larmes) : "Négro" par ci "négro" par là, Benash est tout à fait conscient de sa condition de noir (difficile de faire autrement de toute façon). Une sorte de déterminisme le pousse à suivre la logique ethnique, il est prêt à en découdre avec les autres chefferies, et de manière très bre-som : "J'vais les fumer, les fumer, les fumer, comme un Hutu fume un Toutsi" (Larmes). Simple déferlement de violence verbale ou véritable exposition consciente des sempiternelles problèmes du continent noir ? Sans doute un peu des deux. Il n'en demeure pas moins que l'imagerie invoquée s’implante violemment dans nos cerveaux et s'inscrit dans une revendication identitaire africaine claire: "Congo, Camer, Niger, Rwanda, ouais négro on avance seul"

"Ils nous faut perdre l'habitude maintenant que nous sommes au coeur du combat de minimiser l'action de nos pères, ils se sont battus comme ils le pouvaient" (Les damnés de la Terre, 1962)

Parlons vrai, c'est le clip Zifukoro de Niska qui m'a fait penser à faire un lien entre le rap français et tonton Frantz. Déjà une phase du titre semble directement répondre à l'univers guerrier de Benash: "À qui ils vendront les armes, si nous arrêtons d’faire la guerre ? Négro trop dupe, négro trop con, négro trop fier".

Le rappeur d'Evry nous livre vraiment son intimité généalogique comme pour rendre hommage à la fierté des ancêtres. On vient mettre une couronne sur la tombe des anciens mort au combat : "Mon arrière grand-mère s’est faite tourner, à travers mon teint t’aperçois qu’je suis colonisé". Sans détour, c'est violent mais tellement réel et en même temps d’ordinaire tellement refoulé.

Niska n'hésite pas à aller sur un terrain plus que glissant et assez tabou, la religion: "J'fréquente beaucoup les mosquées, ou sont passés les imams noirs ?" (Tchibili Tchabala sur Charo Life). Dans le même genre, seul un Despo Rutti sembe pouvoir allez aussi loin dans la revendication en s'en battant les couilles des non-dits et des gènes des codes des quartiers français. Il faut ABSOLUMENT écouter Que la Paix soit sur vous tous, c'est trop difficile de ne choisir qu'une phrase. Dans le genre, une phase d'Alpha Wann m'a bien fait golri aussi "Les renois sont rarement les grossistes, même dans le drogue game on a rien"(Alph Lauren)

"Des Noirs veulent démontrer aux Blancs coûte que coûte la richesse de leur pensée, l’égale puissance de leur esprit. Comment s’en sortir ?". (Peau noire, masques blancs, 1951)

Cette volonté peut paraitre ridicule mais elle est le fruit d'un processus de désaliénation du dominé qui est sans doute une étape nécessaire (si j'ai bien compris Fanon, vous foutez pas de ma gueule) vers l'universalisme . En attendant le volonté est d'exalter la fierté noire à travers l'histoire d'un peuple, ses champions, sa culture. Les références sont pleines dans le rap francophone. Dans l'espace mental créé par les rappeurs, les chefs guerriers zoulous côtoient les joueurs de foot africains et les souverains médiévaux d'Afrique de l'ouest tapent la discute avec les mannequins afro-descendants.

Damso : "Tout est noir comme Noémie Lenoir" (Autotune)

Booba : "Mon super héros c'est Shaka Zulu pas Belmondo" (Salside)

Bassirou "Rendez nous l'or, Kankou Moussa sorti d'tombe pour gifler Bille Gates" (Le score feat Dosseh)

Gradur : "Sheguey j'suis Black, frais talentueux un peu come Paul Pogba" (Terrasser)

"Shakan methods versus European technology" (Wikipedia)
"Shakan methods versus European technology" (Wikipedia)

"J'avais besoin de me perdre dans la négritude absolument." (Peau noire, masques blancs, 1951)

Frantz a clamsé il y a pas mal de temps, que tout le monde soit rassuré : il parle du mouvement littéraire d'Aimé Césaire, pas de l'album de Youssoupha.

La négritude n'est pas seulement à chercher dans un passé et des références communes, elle est aussi métaphorique. Dans le rap, elle se manifeste dans l'utilisation du mot noir et du champ lexical du bre-som. L'album Néro Némésis de B20 en est un bon exemple, parce que le nombre incroyable d’utilisation du mot "noir" et des ses variantes couplée aux prods ténébreuses assombrissent l'épiderme dès la première écoute: "Mélodie Noire, comme à Grand Dakar" (3G, c'est pas sur NNMS mais ça colle trop bien donc bat les couilles)

"Noire est la liste, noir est l'artiste" (Attila) : l'adjectif permet non seulement de se référer à la fierté ethnique mais également au sale, à l'illicite au ténébreux. Pour un rappeur c'est tout bénef. Une stylisation de sa condition qui l'a rend presque cartoonesque mais qui est sans doute nécessaire pour se perdre dans cette négritude métaphorique.

"C'est en dépassant la donnée historique instrumentale que j'introduis le cycle de ma liberté." (Peau noire, masques blancs, 1951)

Cependant la négritude n'est pas une fin en soi : il s'agit d'une étape nécessaire, pas d'une fin en soi. Une échelle pour atteindre l'universel. L'homme ne doit pas être prisonnier de son passé et être fixé à celui-ci dans par symboles révolus. L'homme noir doit construire son avenir, sans renier sa culture mais toujours en regardant vers l'avant (pour ainsi dépasser sa condition ?). Peut être que les textes de rap du futur seront témoins de cette évolution ... Sans doute d'abord au States, ils sont toujours en avance.

 

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