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MAJSTER est le plus grand album de l'année 2016

Un jour d'été en Haute-Savoie, je me suis rendu chez un pote à moi qui avait UTorrent avec une idée précise en tête : qu'il me télécharge Convictions Suicidaires. Le clip de "Dangeroots" tournait un peu à la télé, et ce mec au flow heurté me donnait l'impression d'être un homme beaucoup plus intéressant et talentueux que La Fouine. Une fois l'album téléchargé dans mon MP3 qui débordait de sons de Canardo ou de la Sexion, je me suis mis en route pour mon tour de vélo quotidien, musique à fond dans les oreilles.

En pleine ascension, la lecture aléatoire a choisi de passer "Innenregistrable".

 

Depuis, j'écoute du rap tous les jours, et Despo a toujours eu dans mon cœur une place particulière.

J'ai saigné son album jusqu'à connaître toutes les chansons par coeur, j'ai économisé pour acheter sur Internet Les Sirènes du Charbon, je regardais les clips, les interviews, les freestyles. Sans m'identifier, je comprenais que le rap, c'était plus qu'un mode de vie, parce que si on pas besoin d'être drogué à l'absinthe et au spleen pour aimer Baudelaire, on peut comprendre Despo en tant qu'ado blanc de la classe moyenne. Despo était un cri de douleur sourde dans un rap qui me semblait déjà follement aseptisé.

"Apocalypto" fut un morceau décevant, l'album avec Guizmo et Mokless une erreur artistique. Despo n'existait plus dans cet art mouvant où l'auditeur a bien souvent une mémoire sélective ou inexistante. Des rumeurs couraient qu'il était fou, et je me sentais coupable de penser que ça ne pourrait faire que du bien à sa musique, que ses fêlures seraient des portes d'entrées vers une nouvelle esthétique de la douleur.

Et puis est arrivé Majster.

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Que dire de Majster ? Que c'est le plus grand album de rap de l'année, et par son ampleur, l'un des plus grand album TOUT COURT ? Que c'est le testament artistique d'un rappeur que les problèmes, les doutes, les souffrances ont fini par dépasser, à tel point que ce sont elles qui le nourrissent et non l'inverse ?  Que c'est le seul album assez fou pour contenir des chansons de 17 minutes, et qui relègue un feat avec Kaaris au rang de chanson d'appoint ?

Tout ça à la fois, mais aussi plus et moins. Majster EST Despo, dans son exagération, dans ses boursouflures, dans ses états de grâce.

Alors pourquoi personne n'en a parlé ? Beaucoup d'auditeurs, sur les réseaux sociaux, se sont plaint du silence médiatique vis-à-vis de l'album, comme si un avis "éclairé" s'imposait, comme si une grille de lecture façonnée par un esprit critique averti suffisait à déchiffrer une oeuvre plus cryptée que la pierre de Rosette. La vérité, et je ne pense pas me tromper en disant cela, et que parfois l'art dépasse la propre critique qu'on peut en faire. A l'écoute de "Risperdal", quoi dire de pertinent ?  "Despo parle de l'hôpital psychiatrique, de ses délires paranoïaques, de ses addictions, d'une manière si personnelle et poignante qu'on se sent nécessairement oppressé pendant l'écoute ?" C'est à la fois paraphraser et dévaluer la portée de la chanson.

 

Despo a crée un monstre avec Majster, et on n'apprivoise pas un monstre.

Le problème est que le monstre a apprivoisé Despo. Ce qu'on reproche le plus à Despo, et à juste titre, ce sont ces dérapages sur Facebook, ses "révélations" ridicules sur tout et n'importe quoi, son soutien à Sarkozy, ses piques surréalistes envers Ferré et Brassens. Pour qui aime un tant soit peu Despo, c'est d'une tristesse insondable, c'est à en pleurer. Mais sans cette débauche auto-destructrice, pas de Majster. Il ne se sacrifie pas pour son art ; mais l'art est indissociable du sacrifice entrepris, il en est le résultat sans filtre, la plus pure nudité.

C'est pour cela que Majster est hors-normes, boursouflé, aussi plein de défauts que rempli de qualités. Chaque mot est une entaille, chaque mot est un calcul, un acte de bravoure, une déclaration, un hommage, une défaite, un regret, un souhait, une crainte, une terreur. Majster est autant le fleuve et abscons "King Zion" que le quasi-commercial "La dose". C'est pour cela qu'on passe à l'une des plus belles chansons jamais écrites sur l'acte sexuel "Dans les Yeux" à un morceau introspectif brûlant de froide nostalgie qu'est "La Rage de Vaincre". Kaaris, Machiavel, le judaïsme, la maladie mentale: ça n'est pas un patchwork opportuniste, c'est la vérité. La vérité de Despo. Le soldat sans grade est dans le dénuement complet, et là où paradoxalement, ses albums précédents, introspectifs mais aussi manifestes d'émancipation, cherchaient, par la violence des mots et des images, à réunir, à rassembler, et à recueillir un artiste plus faible qu'il n'y paraissait, ici, il est tout seul.

Même en featuring, il n'y a que Despo. Kaaris, Seth Gueko, Lino et Mc Jean Gab'1 ne peuvent pas endosser la solitude que porte sur son dos l'artiste qui les invite ; esseulés, ils disparaissent, à l'exception d'un MC Jean Gab'1 au moins aussi torturé. Il n'y a pas de place pour feindre, et pourtant Despo tente de prouver qu'il va bien. Mais impossible de le croire, face à un tel bloc de tristesse. Le poète français Jules Laforgue disait que "les petits morts-nés ne se dorlotent guère". Alors que peut-être que dans Majster, se joue le drame d'une "Douleur de croissance" qui ne peut se cicatriser. Peut-être. On ne sait pas et je ne sais pas. Peut-être que ce regret éternel de n'avoir pas eu "ce grand frère de la street" est une marque d'échec. Toujours est-il qu'avec Majster, Despo semble avoir ouvert ses entrailles dans un acte sacrificiel formidablement émouvant.

Peut-être que j'exagère, ou que je surinterprète. Peut-être Despo n'est-il plus qu'un pantin à sermons débiles, tout juste bon à utiliser son oeuvre à des fins de propagande, pour une religion ou pour Sarko. Si écrire autant sur Majster ne rime à rien, il faut peut-être s'arrêter, en disant que "seule la musique compte", mais la musique ne compte pas chez Despo, elle n'est pas moyen, elle est fin. Écouter Despo, c'est déjà en parler, c'est déjà construire un raisonnement, c'est déjà se mouiller.

"Dans la haine, je cherche la paix", écrit-il dans "She Hates Me". Du coup, peut-être que tout cela, haine de soi, de son art, des femmes, n'est que une volonté de se retrouver, de revivre à travers la musique...

Oui, mais dans Risperdal: " Elle me reflète, ma musique, trop mystique, I'm Sick"... Alors peut-être que c'est la musique qui l'ostracise, et que donc il ne peut vivre que seul dans son art, les gens ne pouvant pas comprendre son altérité... et que la musique lentement le tue...

Bref, il est impossible de dégager une ligne directrice claire de Majster, et peut-être que c'est cela qui fait l'impossibilité herméneutique, cet hermétisme par trop d'ouvertures. Mais une chose est sûre: avec cette oeuvre qui repousse les limites du rap, qui éructe autant de bêtises qu'il émeut aux larmes, qui prouve que la folie est bien la matrice de toute création incroyable, Despo continuera de réactiver en moi ce sentiment de pleine conscience ressenti sur un vélo l'été de mes 13 ans.

Et si cette sensation existe chez quelqu'un d'autre, et quelqu'un d'autre, et quelqu'un d'autre encore, alors c'est peut-être ça, la vraie force de Majster.

Sur le même sujet :

Mouv - La malédiction de Despo Rutti
OKLM - #LaSauce du 17/10/16 : chronique de Majster (Genono)
OKLM - #LaSauce du 12/12/16 : Majster album de l'année (Genono)



  • 2 thoughts on “MAJSTER est le plus grand album de l'année 2016

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