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H3RY LÜCK : FORCE 2, ou La revanche des vivants

En période d'élection, il est une pratique politique qui ravit généralement les candidats de tout bord, et qui consiste en cette bonne et vieille tradition franchouillarde : écumer les marchés de province, plonger son nez dans les étals de fromage et serrer des mains de paysans. Ter-ter incontournable pour tout candidat en manque de crédibilité : là au moins on est avec les vrais, avec les khos, avec les charbonneurs.

Amusé par cette vaine quête de l'authenticité, je fus bien mal aisé lorsqu'il me fallu, à mon tour, me rendre aux dernières nouvelles du monde. Chiner sur le marché du rap français comme un bon fils de pute de hipster qu'on ne peut pas ne pas être. Glaner les restes comestibles et gratuits comme un bon fils de pute de bobo qu'on ne peut pas ne pas être.

J'eus alors la brève occasion et le privilège post-moderne d'aller au monde sans pour autant avoir à me bouger le moindre poil de cul. Bienvenu sur Haute Cucu.

On me conseille Force 2, de H3RY LÜCK : très bien. Quatre morceaux, c'est une carte de visite que je prends. Petite dégustation bourgeoise.

Il faut le signaler d'emblée : nous ne sommes pas tombés sur un charlatan, le produit est de qualité, et il faut saluer dès maintenant le travail précis de THC sur les prods, avant d'oublier. Sur la forme, il y a aussi à saluer la maîtrise des refrains, loin d'être racoleurs et pourtant entêtants (bref, de vrais refrains).

En ce qui concerne la texture et l'univers particulier du projet en tant que tel, procédons par étape. Avec Future Ex , on commence dans le sombre et les sous-sols. « L'amour est encore là » : Un spectre hante les nuit du rappeur, que nulle nouvelle compagne ne peut exorciser.

Quelle est la nature de ce fantôme angoissant ? « Je te voyais comme la daronne de mes soldats » : la rue ? En bon amateur de rap français, j'ai tendance à chercher des personnifications de la rue dès qu'une créature féminine harcèle un rappeur. Le doute est permis, et le rappeur me confirme que toute interprétation est possible. Cependant, que la « créature féminine » en question soit une personne réelle ou la rue, cela importe peu. Le sentiment dégagé dans les deux cas est le même : le rappeur traîne un pan de son passé comme un boulet.

« Le mal est encore là ». Le deuil n'est pas encore fait, et les angoisses d'hier viennent se confondre avec la réalité présente. Dans le monde des rêves et des cauchemars, Tristan et Yseult se pourchassent et se perdent dans le bois d'Aulnay.. L'amour se transforme aisément en haine, par un acte de sorcellerie tout droit sorti des Cornouailles. Les tourments du rappeur exsudent du morceau, à tel point qu'on croirait se débattre soi-même dans des draps moites. Le sommeil est torturé.

Et puis, enfin, le jour se lève. Prenant soin de sa santé, H3RY fait ses exercices. Ce qui consiste, pour un rappeur, à boire du sang d'emcee au petit déjeuner. Des concurrents dans les Frosties, avant d'aller se défouler en studio.

C'est exactement l'ambiance de La Tourette : un petit message aux potos rappeurs, qu'on insulte à tout va. Et comme cela ne suffit pas, on s'en prend aussi à d'autres bouc émissaires : « Destiné à insulter ces porcs, les banquiers les assureurs à tort ». La violence à purger est incommensurable.

Évidemment, en tant qu'auditeur on prend son pied à l'écoute de ce flot de piques savamment distillées, et on se plaît à en imaginer les cibles : « Tout le monde sait que tu t'es pas foulé, c'est pour ça que tu rappes cagoulé ! » Siboy ? Kekra (bon c'est pas une cagoule, mais le résultat est le même) ? Ou Kalash Criminel ?

L'ennemi est pulvérisé en trois minutes. Les exercices du matin permettent au rappeur de retrouver enfin des couleurs, et blindé de nonchalance et de cynisme, il semble enfin prendre l'ascendant sur son monde. Pour l'amour qu'il ne pouvait saisir, ce spectre furtif et filant, ce sont les rappeurs qui prennent dans la gueule. Et le cauchemar est vite oublié. On émerge enfin.

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Puis, dans la continuité du mouvement, on finit par apercevoir une réelle éclaircie. Avec No cry  le son se fait plus ensoleillé... On gagne en espace et en horizon, on se sort la tête du cul. Un peu d'espace, de respiration, d'air pur. Avec un peu d'imagination, ce sont les Caraïbes qui nous font face.

« Mon plan de sortie, c'est des raccourcis sous la terre, comme tous les gens qui ont voulu quitter la guerre. » Le MC lui-même semble vouloir en finir avec la merde environnante, et profiter un peu de la vie. Tant pis si la grosse caisse n'est pas réelle, la maserati sur le carrousel fera l'affaire. Après tout la joie de vivre se trouve peut-être dans le jeu.

On prend des distances avec la rue, et on l'embrasse d'un regard compréhensif, on en décortique la mécanique : «C'est les jambes des femmes qui font marcher les hommes / Les mères font des enfants, mais la rue fait des ogres. » Il s'agit moins du chant du vainqueur que celui du survivant. « J'ai l'âge du christ quand il est monté sur la croix, mais je ne suis qu'un soldat en plastique » : H3RY le trentenaire continue le combat avec l'expérience du vétéran, et la désillusion du « perdant magnifique », pour reprendre l'expression de Sameer Ahmad.

Mais, et c'était inéluctable, le soleil entame son déclin. La journée se termine, et le manège doit s'arrêter. Retour à la réalité, après avoir passé la journée à courir derrière des chimères. Dans Par cœur, le rappeur conclut avec lucidité : « Les roses et les orties ne dansent pas sur les mêmes mélodies... ». La fatalité est assumée. On approche de la fin, mais ce ne sera pas un happy end. Comme le manège, on finit par connaître la rue par cœur à force d'en avoir fait le tour. Et finalement, le renoncement et l'anticipation de la déception aboutissent à une forme particulière de sérénité.

H3RY joue sur l'ambiguïté du titre : ce « par coeur », c'est la difficile expression d'un amour indéfectible et pourtant régulièrement, systématiquement trompé. Le rappeur a fait le tour de la rue, a fait le tour de son monde, en a vu les affres et les limites, et pourtant ne peut se résoudre à le quitter. Le morceau s'annonce clairement crépusculaire. On semble arriver au bout du long chemin de la rédemption, de la lente floraison, avant de retourner à la nuit. La journée commençait dans la sueur, la haine, et elle finit dans le repos et la contemplation désabusée.

Alors, une fois la sucrerie sucée, ingérée et digérée, qu'est-ce qu'on peut bien en garder ? Qu'est-ce qui ressort de ces quatres nuances de Force ? Un chemin de croix quotidien, avec ses pièges connus, ses habituels tortionnaires qui avec le temps deviennent des repères bienvenus. Chacun son combat, qu'il s'agit de mener du mieux possible.

Il y a aussi le parfum typique du rap de trentenaire, qui fait songer à certains rappeurs du dix-neuvième : Express Bavon, Metek. Un genre de post-street rap, jamais donneur de leçon. Du rap de survivant, le sourire après les larmes. L'amertume est dépassée par une envie et une volonté : faire de la musique. D'ailleurs le rappeur entend bien miser sur sa tetralogie pour cer-per, comme on dit. Quant à savoir si la nuit va faire renaître les spectres et faire voler en éclat l'accomplissement que nous avons suivi au long de ces quatre morceaux, Force 3 nous le dira peut-être.

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