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L.O.A.S : Trop bête pour un monde trop subtil

« Tout me fait rire ». Titre doux-amer, goguenard. Provocateur. « N.D.M.A » avait la brutalité rauque jusqu’au bout du titre, caché dans les points rageurs qui découpait ce nom de drogue fantasmée, colérique. Ici, il n’est plus vraiment de combattre, mais de se laisser porter par des flux contradictoires, qui font sans cesse revenir à un point de (non) retour. Œuvre intime et universelle, ludique et opaque, rêverie d’un meilleur ailleurs et peur de l’Apocalypse, chronique libre d’un projet qui fait du paradoxe une force, et de la naïveté une arme.

Si « Tout me fait rire » séduit, c’est bien parce que défile, tout au long des pistes, l’écran intime d’un artiste qui, plus que jamais, s’ancre et s’offre à son auditoire. Fini le glacis post-romantique DFHDGB, où le lyrisme morbide dialoguait avec un humour malin et obsédant. Ici se joue en mode majeur ce que L.O.A.S s’évertuait à cacher entre les lignes auparavant, il s’agit de ne plus mentir, de retirer le masque. « La conscience d’un saint, la vie d’un dépravé », chantonne-t-il dans « Tremblement de terre », l’intro scintillante et robotisée, d’un calme oxymorique au vu du titre. Il faudra donc s’attendre à être sans cesse dérouté, faire des allers-retours, reculer pour mieux sauter. L’album ne se livrera pas si vite, puisque son auteur lui-même s’appréhende avec difficulté, conscient mais impuissant face à sa dichotomie intérieure, face à son tiraillement inévitable.

Et le projet ne fait que ça, jouer sur un sens pour mieux rebondir sur un autre, jusque dans les titres : exhortation à la révolte, dans un cri de violence aride (« VLV »), mais impuissance matérielle, où les armes de révolte se fondent dans un doux rêve moelleux (faire la révolution avec « Un flingue en porcelaine »), naissance d’une nouvelle vie qui s’ancre dans une chanson nocturne (le totalement diurne « La Lune »)… Les exemples ne manquent pas. L.O.A.S n’hésite jamais à montrer les fils derrière la marionnette de ses pensées. Il y a une intertextualité jusqu’ici quasiment jamais vue dans le rap, où la vie privée est moyen plus que fin d’habitude. Chaque piste est un écrin différent où se juxtapose des étapes de la vie, des espoirs, des déceptions, des amours et des peines, sans jamais être mélangées artificiellement, dans un kaléidoscope de mots et de pensées qui confinent au vertige. « Vieux Frère », hommage posthume, porte le poids mélancolique de sa noirceur, où une production lancinante rend d’autant plus puissante une écriture jamais chichiteuse, triviale même (« Pas un jour qui passe sans que je pense à Bilal », peut-on rêver plus bel hommage d’un artiste qu’une phrase sans une once de poésie ? ). La présence du seul featuring chanté de l’album, en la présence évidente d’un Hyacinthe toujours aussi rimbaldien, est finalement le pendant infernal, le triste retour à une réalité qui ne se montre plus que dans l’onirique (« Cette nuit j’ai rêvé d’avenir, et j’ai rêvé de feu »). « Nouvelle Religion » au contraire, est aussi lumineuse que « Vieux Frère » était crépusculaire. L’écran intime se déporte, et L.O.A.S se mue en créateur d’images suaves, amoureuses véritablement, où encore une fois se joue le tiraillement entre le repos (la voix est calme, le phrasé chantonnant, doucereux) et la douleur, comme si parler du bonheur, c’était déjà anticiper sa ruine (« Attache tes cheveux en désordre, tu pleures comme si tu riais »). Le génie de cette chanson et de l’album en général réside dans ce jeu de funambule constant, où chaque vers peut à tout moment être contredit par le suivant, où la force motrice qui entraîne la chanson vers son terme avance à pas irréguliers. « Tout me fait rire » est une véritable œuvre ouverte, un rap d’écorché vif qui ne cherche pas à panser ses plaies.

L’écriture de L.O.A.S a toujours été attirée par un désir de nihilisme, plus fantasmée que réelle ceci dit. Le nihilisme au sens d’anarchie était plus théorique, il était finalement plus un mantra personnel qu’un exhortation à la révolte collective. L’anarchisme loasien est une chimère, et c’est ce qui fait de VLV une chanson intemporelle, et pas seulement un concentré en forme de pot-pourri « Nuit Debout pour les nuls » : il y a une démarche égotiste indéniable, où Vive le Vandalisme est en fin de compte plus crié pour se convaincre que l’on est toujours vivant que pour aller tuer les oppresseurs. Loin de moi l’idée de dire qu’il se défausse ou se complaît dans une posture de leader de la rébellion. Au contraire le rap conscient dans sa forme la plus pure est le pincement pour se sortir de la torpeur, mais pas du rêve. L.O.A.S n’est pas Kery James ; il ne joue pas au faux-intelligent qui n’a finalement que des poncifs pour contestation ; il est un vrai-bête, au sens noble du terme. Tout casser pour rester en vie, s’en moquer pour ne pas sombrer, sourire malgré la blessure.

Cette liberté d’écriture finalement ludique « Vive le vent, vive le vent-dalisme », trouve sa forme la plus cristalline (et la plus politique finalement) dans le plus beau morceau de l’album, véritable collage surréaliste : « Flingue en Porcelaine ». Il y a un souffle de liberté jamais vu dans le rap français dans ces collusions de mots et de sonorités, encore une fois portés vers l’Inconnu, une puissance évocatrice qui en fait un manifeste politique : la seule volonté des mots mis ensemble fait œuvre de révolution, et si Nadja disait à André qu’il n’y a pas de pas perdus, L.O.A.S montre qu’il n’y pas de paroles inutiles.

Cependant, il serait réducteur de dire que notre artiste renie son style passé. On retrouve malgré tout , et heureusement, les thèmes récurrents, comme dans des retrouvailles avec des vieilles connaissances. On a souvent exagéré le rapport de L.O.A.S avec l’ésotérique et l’occulte, qui sont des sujets importants chez lui, mais pas fondamentaux. Le rêve, le fantastique, sont regardés avec une lucidité perçante, jamais naïve finalement. Il faut voir le décalage jouissif entre le titre « Carcosa », qui instaure une ambiance sombre, anxiogène, désamorcée avec brio par une ode sexualisée et baignée d’arrogance du coin des lèvres « Elles disent toutes qu’elles m’aiment, Ensuite elles me haïssent, Pourtant je reste le même, Le coeur près des valises ». Et quand la référence est directe, Chambre 237, la suite l’est moins : « De l’autre côté du miroir, je sais comment c’est ; Je vais arrêter de faire de la merde, pour mieux r’commencer » : de quel côté du monde nous voit-il, d’où vient la réalité ? Ce tiraillement constant de l’homme conscient de son délabrement mais impuissant, est-ce la drogue qui le crée, ou son absence ? Chaque phrase ouvre une porte qui en ouvre une infinité d’autres, dans ce paradoxe inhérent à l’album : se mettre à nu mais continuer à porter le masque « Mes comptines chantées sous un masque de méchant ». Dans Shining, la chambre 237 est ambiguë, les certitudes sont bouleversées : sous les apparences de la beauté se cachent la laideur, sous le vernis le putréfié, sous le masque le réel (ou le fantasme?). Dans le titre éponyme, même mécanique, l’auditeur est spectateur et explorateur, il est perdu, son confort est ébranlé : c’est bien là le vrai rôle de l’iconoclasme, de l’ésotérique et de l’occulte, être un médium qui complique.

Parmi les autres thèmes récurrents, la paternité et l’amour, les deux sphères intimes, ne sont pas en reste. Dans un rap français finalement assez frileux sur ces sujets, L.O.A.S exhibe sa paternité (et non son enfant, nuance de taille), dans une belle chanson, « La Lune ». Et c’est en mélangeant ces deux sphères pourtant souvent dissociés hermétiquement que l’émotion affleure le plus ; ici, il est nu, et ce dénuement est magnifié par une déclaration d’amour du père, et une déclaration de haine de l’ex-conjoint ; brutalité destructrice « je t’ai traité de pute, désolé mais je le pense vraiment » ; optimisme concepteur « On dessinera un destin fortuné ». Le passé s’oubliera, place au futur coûte que coûte, même si celui-ci s’inscrit pour l’instant dans le fantasme d’une feuille de papier, la même qui recueille les mots de la chanson. Le tourbillon d’émotions lunaire, comme un père qui crie au clair de lune, et amplifié par la scansion toujours plus rapide de LOAS, comme aspiré par son propre rêve, est une indéniable réussite, qui touche et émeut par la sincérité du dispositif.

« Tout me fait rire » est un incroyable projet, un joyau. N.D.M.A était brut et foutraque, un peu hystérique, talentueux mais circonscrit à une esthétique unique. En restant délicieusement classique dans le format et les sonorités utilisées (autotune, sons plus dansants, variétés romantiques) et en injectant des nouveautés (plus de jeux sur la voix, des prods lentes, lancinantes sans être inutilement éthérées), L.O.A.S dit tout et son contraire, dans un maelström doux-amer, où le naufrage est agréable en quelque sorte. Politique mais pas là où on l’attend, lucide mais rêveur, sombre et amusant, le projet est tout entier écartelé, dans un grand écart courageux, qui jamais n’apparaît comme poseur. Le « bête » du titre n’est rien d’autre que cela : cette vraie et fausse naïveté, ce je-m’en-foutisme désabusé, est une preuve d’intelligence par l’absurde, comme si l’idiot, par ses questions inadéquates, ces références à l’au-delà jetés comme ça, en l’air sans y faire attention, comme des petites bulles qui menacent à tout moment d’éclater, faisait resurgir la vérité.

La dernière chanson du projet s’appelle Chrysanthèmes, fleurs des morts, du deuil, et la courte strophe finale, débute par « J’ai laissé s’échapper ma haine » et se termine par « Plus loin que ceux qui te laissent voir...La fin de l’histoire ». Cette belle conclusion, qui semble se clore sur une linéarité classique, avec l’analogie fin de l’album/mort, est pourtant contre-balancé par un morceau caché, crypté, violent, in-tranquille. « Time is a flat circle », le pied-de-nez du mauvais garçon qui rit la gueule trouée pour ne pas pleurer, qui sample son fils et appelle à la révolte dans les bris de verve et de fureur, montre bien – et c’est la plus belle qualité de ce projet – que L.O.A.S n’a pas voulu réaliser un album juste, mais juste un album.

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