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Chronique : BARABARA – En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon

Comme un crachat sous la pluie, la musique de Barabara est venue détonner dans le catalogue rap de ce début d’année caractérisé par un flux incessant de sorties, de plus ou moins bonne facture. Les plein-phares dans la gueule, l’ombre projetée des douces formes d’une racoleuse sur le trottoir et le plein à ras d’éthanol, le Barbouze conduit sa musique de cuites en putes, traîne ses fantômes attachés à la carlingue. Arme de poing dans la boîte à gant, le Barbouze se dévoile tandis que les pistes s’enchaînent et que le paysage défile. Road trip sur fond d’idées noires, Barabara image son disque comme un film, entre spleen, story-telling et trompe-souffrance.

« Navigue en vue dans les eaux troubles de mon mental / A travers réalité brutale et fantaisie digitale »

Appréhender Barabara et sa Mustang exige de l’auditeur un degré d’empathie certain. L’objet de cette sombre balade en V8 où se mêle testostérone, solitude, désir d’évasion et de nostalgie est le personnage même de son auteur, central, dont l’équilibre oscille entre pulsion de vie et pulsion de mort. Dans En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon, la fiction se mêle à la réalité d’un vécu que l’on devine bardé de cicatrices et il est difficile de déceler ce qui relève du vrai et du faux. Barabara est un conteur qui transpose à son univers beaucoup de sa noirceur personnelle, donnant à cette dernière un cadre pour mieux s’exprimer.

Le personnage/rappeur donc, s’illustre sur huit pistes tantôt au volant, tantôt au comptoir, en passant par la station-service. Qu’importe le lieu, celui qui s’était déjà illustré dans son précédent projet Il était une fois le Barbouze, énumère ses pensées sombres, humeurs et pulsions. Le personnage divague hors espace-temps, rêve de crânes fendus et d’asphalte hurlant, croise même le Petit Prince qui lui demande de dessiner une… émeute. Le propos est tel que se dessine dans cet EP une lutte constante entre Barabara et son côté obscur. Ainsi, ces huit pistes sur quatre roues fonctionnent comme une course poursuite interne. Barabara est seul sur la route mais semble fuir. Fuir l’Autre, le Ça cher à Freud, ce double chaotique et instinctif, sauf qu’ici les pulsions, même assouvies, anesthésient jusqu’à la sensation de bonheur. Une course poursuite apathique qui prend fin d’une belle façon : Barabara laisse son traîne-con sur le bas-côté, s’autorise à se rappeler le passé sur la dernière piste, et l’on peut se demander si le Barbouze s’accepte enfin, tout entier, avec sa part sombre.

« L’attraction fatale de l’amour, de la drogue, de l’alcool… »

Le champ lexical invoqué par Barabara est intéressant en cela qu’il démontre par quels moyens celui-ci tente d’estomper ses souffrances, d’y trouver du réconfort. Pas une chanson n’omet de mentionner ce qui obsède ce fou du volant : l’alcool, la vitesse, les femmes et les métacarpes prêtent à heurter. Dans sa chevauchée sauvage, le Barbouze drift sur des flaques d’éthanol, baise des bombes anatomiques, et caresse du poing serré des visages à démolir. L’ivresse délivrée par l’alcool et la vitesse, l’enchaînement d’images accentuent la démonstration de ce que représente la souffrance du Barbouze et qu’il doit atténuer par ces différents moyens. Pire, ces substituts semblent avoir une emprise si forte sur le fonctionnement psychique du personnage, qu’en fin de compte, ils motivent plus qu’ils ne freinent les turpitudes du rappeur. Barabara semble un homme maudit, dont le destin ne lui offre d’autre choix que de tracer sa route dans le désert.

Il serait pourtant réducteur de considérer l’univers du concerné à ces leitmotivs. La musique du Barbouze est tout le temps imagée, chaque track est scénarisé, donnant à cet EP un aspect « lyrisme apocalyptique ». Barabara dessine, en effet, un monde en fin de vie avec allégresse et violence. Un Dark-Knight rider que plus rien ne touche. Il interpelle ainsi l’auditeur autant sur l’audition que sur l’imaginaire faisant de lui également un spectateur. Par malheur, aucun clip n’accompagne la promotion de ce projet sorti en toute intimité. Il aurait pourtant été le bienvenu pour appuyer l’effet lors de l’écoute.

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« Je parcours le monde comme son cul, en chevauchée sauvage… »

Le tour de force de ce disque naît entre différents éléments qui se confrontent. L’on vient d’évoquer la rencontre entre les relents de Barabara et les images lancinantes par exemple, offrant à ce En Ford Mustang ou la Morsure du Papillon une atmosphère sombre mais élégante, un beau film en noir et blanc. Par ailleurs, cette force a aussi pour origine le mariage de la vitesse, très souvent évoquée, avec la lenteur factuelle du projet, renforcée par la nonchalance du Barbouze. Il s’agit autant d’une mise en abîme rétrospective et posée à l’image du titre Au-delà du goudron, que d’une volonté de destruction tel que le morceau Sur la basse le propose. Le calme parfois apparent vient donc trancher avec les mots durs. Ces mots sont d’ailleurs lâchés avec un tel calme qu’ils semblent sortir de la bouche du Barbouze par habitude, comme s’ils étaient pendus à ses cordes vocales depuis toujours. Glaçant.

Rappelons enfin que la gouaille du Barbouze, son indolence, rappelle des figures que lui-même cite dans son disque : Gainsbourg et Bashung. Le même amour de la provoc’, de la goutte ou du téton. La femme est tantôt chienne, tantôt déesse. De la même manière, il est possible d’entendre nombre de références à la variété française, dispatchées ici et là. Plus proche de nous, en ce qui concerne le rap, le flow et la voix du Barbouze ne sont pas sans rappeler ceux du C.Sen, rappeur du 18ème. Dans le rapport à certaines choses, l’alcool ou les femmes, ces deux rappeurs se retrouvent également, et on peine sans mal à reconnaître que Barabara aurait pu être à l’origine de morceaux comme Le Sosie ou Le Couloir présents sur le premier album de C.Sen, Correspondances.

Le Barbouze, non content donc d’apporter un concept original et frais, se permet donc de passer à la casse la « Ride » classique. Au diable les lowriders, le soleil chaleureux et innocent. Ici, la gomme dérape sur le goudron bouillant tel des lacérations, la route est à plaie ouverte comme le chauffard, tandis que le soleil, omniprésent, règne sur le chaos désertique. Barabara nous propose, au final, rien d’autre qu’une Ténébreuse Mad Max Musique, saupoudrée d’humanité dans sa forme dépressive, pulsionnelle et jouissive. Le voyage est court, une petite demi-heure d’écoute, mais dès la première piste lancée, alors que sonne un sample de Give up your guns de The Buoys, l’auditeur est pris dans une tourmente pleine d’adrénaline, le cul vissé dans le cuir sec de la Mustang. Paré pour une excursion en pays sombre.

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