rohff

Rohff, seul contre tous

Au jeu des trônes, ce sont des destinées qui se jouent. Comme une nuée d’insectes attirés par une lumière tremblotante et factice, des visages altiers, des brigands, des éclopés même, fomentent, s’escriment et patientent, tous espérant un jour atteindre le sacro-saint trône du rap français. Quelques élus seulement y parviennent. L’histoire est ainsi faite d’ascensions mais surtout de chutes. La fresque du Hip Hop en recense une floppée, certaines plus spectaculaires que d’autres. D’ailleurs, jamais repu de cadavres, le public en raffole. Il adore détester et se divertit des coups d’éclats ratés, se moque, exprime son dégoût sur les réseaux sociaux.

L’auditeur se révèle souvent n’être qu’un mange mort. C’est le lézard qui se régale au matin de ces insectes jonchant le pied des lampadaires, ceux qui sont restés accrochés à la lumière jusqu’à plus force, ceux qui ne savent pas se résigner. Or, s’il est bien une déité siégeant au Panthéon du rap français qui représente si bien la chute vertigineuse, passant des cieux au sol et servant d’apéro aux auditeurs, c’est bien Rohff. Le roi passé bouffon devenu paria. Au jeu des trônes, Rohff prouve que certaines destinées sont plus incroyables que d’autres.

Certes, Rohff n’a pas volé son statut de bouffon du roi, ni de baronnet du mème internet. Choix musicaux douteux, mauvaise foi légendaire, des phases tirées par les cheveux, et des péripéties dignes de Martine s’inscrit en SEGPA : l’épisode Migos, la bagarre dans le Ünkut, la neige empêchant la vente d’album… Bref, le rappeur de Vitry s’est échiné à être au rap ce que Kamoulox est à la télévision. Ici réside le problème : l’étiquette collant à Rohff est tellement ancrée que même s’il sortait des bons morceaux, la réponse automatique du public concernant le rappeur serait la moquerie ou le déni. Cela a pu se vérifier lors de la sortie de Mask Rohff, un morceau largement honorable qui a trouvé pour réponses majoritaires des railleries sur les réseaux sociaux ou l’ignorance totale.

Pourtant, il y a chez cet éternel prétendant au trône du roi grizzli des qualités humaines indéniables que même ses détracteurs ne peuvent lui nier. Rohff est un bambou qui ne cesse de rompre et qui pourtant tentera toujours de repousser. L’analogie avec la mythologie grecque est facile. Après s’être régulièrement brûlés les ailes comme Icare, il a su réutiliser les plumes incandescentes pour réécrire des titres, sortir des projets (bien que peu aboutis ou complètement dépassés). Et c’est ainsi que d’Icare, il endosse le rôle de Sisyphe portant son fardeau inlassablement après chaque nouveau revers. Rohff, malgré ses défauts persistants est un exemple de persévérance et de résilience. Rien ne semble l’atteindre même lorsque sa cote est au plus bas. Certains affirmeront que son ego l’aveugle et l’empêche d’être clairvoyant quant à ce qu’il représente aujourd’hui. Peut-être. Une certitude seulement : beaucoup auraient jeté l’éponge à sa place, et ce depuis longtemps.

Si la responsabilité de Rohff quant à l’image de sa carrière amoindrie est évidente, il faut aussi préciser que le traitement de la musique du rappeur par le public n’est pas toujours justifié, notamment ces dernières semaines alors que ses trois dernières prestations sont respectables, voire excellentes. Toute la question est alors de voir au-delà de la critique automatique et facile, bien que souvent drôle et plaisante, et de comprendre en quoi ces morceaux peuvent encore changer la donne dans la carrière de Rohff le mal-aimé.

Mask Rohff, le clairon sonnant la guerre?

Mask Rohff reprend donc la promo du prochain album, là où Hors de Contrôle l’avait laissé il y a plusieurs mois. Prétendant au titre de rappeur numéro un, c’est tout à fait légitimement - pense-t-il – que Rohff remixe le hit Mask Off du rappeur US le plus adoubé du moment, Future. Ce choix, encore une fois douteux, n’aura pas manqué à nouveau de déchaîner les passions sur les réseaux. Pourtant, si l’on omet le jeu de mot foireux du titre, et les proutlines sportives devenus la marque de fabrique du bonhomme telles que : "je les racket comme Nadal", il y a dans ce Mask Rohff comme un regain de hargne et de hauteur de la part de son géniteur. Et c’est tout à fait ce que l’on attendait tant Rohff est taillé pour être seul contre tous, lui contre eux, déjà comme il le chantait sur l’album du Rat Luciano en 2001.

Ici, Rohff s’avère revanchard et adresse à tous, adversaires bien connus comme auditeurs, son intention de reprendre un bain de lumière mâtiné d’éclaboussures d’hémoglobine chaude. Il le fait d’ailleurs magnifiquement bien en une phase bien trouvée : « ceux qui attendent ma date [de sortie] ne sont pas au bout de leur album surprise », en référence au fameux 4 décembre 2015, date à laquelle Booba contrecarrait Le Rohff Game en balançant Nero Nemesis à la surprise de tous. Rohff aurait très bien pu laisser cette histoire derrière lui, au contraire, il décide d’y puiser sa force et de rendre les coups. En ce sens, Mask Rohff est une petite réussite.

Autre transformation intéressante : le flow plus posé de Rohff le ramenant aux carcans des années 1990’s / 2000’s. Le peu d’effets présents dans cette production minimaliste sied parfaitement au rappeur et lui permet de dominer le morceau, renforçant alors l’aspect calme et belligérant du titre. A n’en pas douter, Rohff aurait tout intérêt à privilégier ce cadre plutôt que d’opter pour des morceaux remplis de fioritures comme Hors de contrôle, single bien banal.

Bien sûr, Mask Rohff apparaît davantage comme un freestyle du fait de son statut de remix d’un morceau ne lui appartenant pas (et de pas n’importe quel titre qui plus est), et l’album à venir ne devrait donc pas bénéficier de cette couleur. Mask Rohff s’apparente ainsi au calme avant la tempête, le temps "d’asseoir Athéna, déesse de la guerre, sur le pic de l’Olympe", le regard rivé vers Saturne, père des Dieux et contre lequel ses fils se sont retournés.

Saturne, la charge rageuse

Pour un titre qui commence par « Je tiens mieux la route que la Sécurité Routière », on peut dire que Saturne s’en sort bien, très bien même. A tel point qu’on peut aisément affirmer que Saturne est le meilleur morceau de Rohff depuis longtemps. Rappelons que l’ex-membre de Mafia K’1 Fry a déjà tenté des retours à coups de morceaux fleuve sans refrain, on peut se remémorer le respectable Sans Forcer 94.0 (omettant encore les phases douteuses et le passage en anglais) mais dans Saturne, Rohff est encore plus convainquant. Rohff incarne la rage, s’ébat avec une instru efficace (sans être tape-à-l’œil) et se débat avec ses démons, c’est-à-dire les autres, et il le fait avec brio.

On regretta bien sûr encore quelques lines à jeter, bien qu’au final, elles apportent à l’univers de Rohff une dimension comique non négligeable et parfois délicieuse comme lorsqu’il assène : « le roi est un mac / appelle le Mac Laren (la reine) ». Dans tous les cas, il semble que depuis plusieurs années, il faut bien compter avec ces phases pas forcément faciles mais dont l’effet tombe souvent à plat. A trop chercher la formule qui tape, Rohff se prend les pieds dans le paillasson. Tâchons plutôt d’en rire.

Et pourtant ! La réussite de Saturne ne tient pas du tout de la qualité textuelle du morceau mais simplement en ce qu’il poursuit avec davantage de punch et de brutalité ce que Mask Rohff initiait. Rohff ne prépare plus le combat, il est déjà dans le ring et son flow enchaîne uppercuts et jabs vocaux. Le rappeur du 94 a décidément des comptes à régler : « plus rien à apprendre du rap US / Je valide Kendrick / rien à foutre du reste » probablement en réponse au fameux mème internet où Rohff s’est fait piéger sur une question concernant Migos dans l’émission de l’Abcdr ou encore « j’ai beau sortir du quartier mais le quartier ne me quitte pas » en réponse au refrain de DKR de Booba. Ces quelques phases qui prennent l’atour de règlements de compte batifolent avec un texte au champ lexical teinté d’armes et de combat. Saturne est un hymne du champ de bataille quasi-parfait.

Enfin, il réside dans ce titre, Rohff rappelle à l'auditeur que la qualité de son écriture ne gît pas encore tout à fait au cimetière. Au milieu du carnage ambiant, discrètement, R.O.H.2.F lâche un très beau « j’ai dédicacé des briques tellement au pied du mur ». Cette fois, la formule fonctionne joliment. Non seulement elle est belle, mais elle montre en plus que Rohff n’est pas qu’un rappeur à ego rappant à tout va qu’il est le meilleur comme dans le refrain de Mask Rohff. Pour une fois, il semble conscient de sa chute et cette affirmation redonne un brin d’humanité à un rappeur qui, à force de se montrer intouchable, intestable et tutti quanti, en devenait presqu’automate. Marrant pour un type qui clame dans ce même Saturne : « je boxe comme Canelo / pas comme un putain de robot ».

Broly, le no man's land

Dernier morceau en date de Rohff, Broly oscille entre le bon et le moins bon. On y retrouve d’une part ce que Rohff est capable de produire de mieux comme sur Saturne, mais d’autre part aussi ce qui lui faisait défaut sur ces précédents singles : de l’autotune peu inspiré (en 2017, Housni est peut-être le seul rappeur à n’avoir jamais correctement usé du procédé), le franglais dispensable et surtout risible, et cerise sur le ghetto : l’ajout du terme « Pioute », dérivé du mot pute, utilisé pour rimer avec le reste du refrain ; visiblement la pire chose qui puisse arriver. Si l’on s’arrêtait à cela, on serait tenté de dire que Rohff retrouve ses travers habituels, que Saturne et Mask Rohff n’était que des incidents isolés.

Passé ces déconvenues, que reste-t-il de Broly au regard des deux titres sortis précédemment ? Et bien rien ne change, au contraire, la rage destructrice de Rohff est à son paroxysme. Esclave de sa propre haine, encerclé comme Saturne, Rohff fait montre d’une énergie folle une fois de plus et le morceau porte plutôt bien son nom. En effet, dès le refrain, Rohff n’a de cesse de répéter qu’il est seul contre tous, ne faisant pas démentir ses intentions déjà exprimées dans Mask Rohff et Saturne. Le rappeur semble véritablement habité dans sa croisade. Une croisade, par ailleurs, impersonnelle. Rohff ne donne pas de nom, n’identifie pas ses cibles si bien que l’on pourrait penser que c’est tout le genre humain que Rohff prend en grippe. Force est de constater que malgré les écarts, ce rôle lui va à merveille. L’énergie déployée fait plaisir à voir et l’on se demande cette fois ce qui pourrait arrêter cet entrain.

Détrôner les rois?

En l’espace de quelques semaines et de trois titres, Rohff semble avoir retrouvé une seconde jeunesse et apparaît beaucoup plus consistant. Une fois qu’on lui pardonne quelques lyrics plutôt bancals, il ne reste qu’à savourer et saluer son énergie ainsi que l’ambiance particulière qu’il arrive à distiller dans ses morceaux. Sa position d’anti-héros voulant tout rafaler et retrouver une estime perdue lui sied à merveille et l’on pourrait presque oublier qu’il n’y a pas si longtemps, il était encore aux yeux de beaucoup le grand perdant du tournant des années 2010.

Il est probablement encore trop tôt pour dire si le prochain album sera à la hauteur de ce qu’il propose actuellement. Quelques éléments peuvent encore laisser des doutes, notamment par rapport à ce que Broly laisse entrevoir de mauvais goût sur certains passages. En tout cas, vis-à-vis du public, si Rohff a encore été moqué ou zappé, il semblerait qu’une certaine partie de l’audience ait retrouvé une gloire qu’ils pensaient avoir perdu eu égard aux commentaires laissés sous les clips postés sur Youtube.

A la fin de Broly, Rohff déclare que « les rois sont tous détrônés ». Au jeu des trônes, Housni rappelle que les têtes se coupent et que seuls les persévérants finissent avec une couronne sur la tête. Reste à observer maintenant si, d’une part, le public pourra passer outre ses préjugés sur Rohff, et d’autre part, si celui arrivera à fournir un album à la hauteur de ces singles.



  • One thought on “Rohff, seul contre tous

    Répondre à Bryan Annuler la réponse.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *