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Chronique: Despo Rutti - Docteur Sophie Saïd

Comment réagir à la sortie d’un nouvel album de Despo Rutti ? Quelles attentes ? Quelle(s) lecture(s) en faire ? Voilà des questions que l’on se pose davantage qu’avec d’autres artistes. Despo est complexe, doté d’une personnalité troublante, façonnée par la maladie et les relations toxiques. Surtout, sa quête de sens, le faisant interpréter des signes quand il n’y a pas lieu, a fini par faire basculer son art dans l’ésotérisme et le complotisme poussif, perdant plus d’un auditeur au passage. Depuis Majster, l’homme a, en effet, inspiré la dérision, la pitié ou encore la fascination, montrant par-là à quel point le rapport des auditeurs à l’artiste avait bien changé.

Pourtant, Majster était belle et bien unique et grandiose, une œuvre de fantasme et de malaise. Mais une question restait en suspens : qu’allait-il advenir de Despo Rutti l’homme et de Despo Rutti l’artiste ? Car, bien sûr, Majster était un épisode, une photographie de l’état alarmant de la vie psychique de Despo, laquelle continuerait d’exister après l’album. Ce fut la suite de Majster, Le Cœur dans les Mains, qui en fournit la réponse : un naufrage. Là où Majster portait en lui un témoignage émouvant de la fragilité humaine, Le Cœur dans les Mains se révèle froid, anti-musical et pousse l’auditeur à un voyeurisme malsain.

Alors, quand Despo sort, quelques mois plus tard, un nouvel album portant le nom de sa psychiatre Docteur Sophie Saïd, l’appréhension est totale. Dans quel état d’esprit le rappeur a-t-il enfanté son projet ? Dépression, lucidité, troubles soignés ? Avec Despo, on ne peut plus prévoir, c’est un inconnu qui s’invite à table. Qui sait s’il discutera le bout de gras ou s’il décimera l’entièreté de la famille ? Car Despo Rutti semble n’avoir plus rien à perdre, lui qui avait tout perdu, jusqu’à sa raison. Cette fois, quel voyage dans les profondeurs a-t-il planifié ? Déjà, dès la galette lancée, le Joker du rap français exulte « I’m back, thank you docteur Saïd, I’m a monster now ». Descente en eaux troubles le temps d’une longue heure.

« Pourquoi papa est malade ? Il pleure dans tous ses chants / Pourquoi papa est malade ? Parce que l’Homme est méchant. Ils l’ont puni dans une chambre. »

 

Le refrain de Ani Mitzta’er reprend les éléments clés de Docteur Sophie Saïd. Despo revient à nouveau sur ses déboires familiaux, événements très personnels, et consacre une bonne partie de l’album à montrer que l’Homme n’est pas digne de confiance. D’ailleurs, la thématique récurrente qui traverse le projet en filigrane est celle de la trahison. Et cela à tous les niveaux : que ce soit les relations dans le monde du rap (Benjamin Chulvanij, Hommes d’honneur), avec les femmes (Ani Mitzta’er, Solénoglyphe) ou avec l’Homme de manière générale (Mens-moi, Les Plus Belles Roses Poussent dans la Merde). Pour Despo, il semble que l’amitié soit un leurre, l’amour un poison. Et quand le premier te tend la main et l’autre la bouche, il ne reste qu’à fuir. Même l’interlude Emmanuel Petit est un Grand (qui reprend les propos célèbres de Petit quand il se demande si les Bleus avaient gagné la coupe du monde) sert davantage à renforcer le thème de la suspicion et de la tromperie qu’à mettre en avant les raisonnements complotistes bien connus du rappeur. Concernant ceux-ci d’ailleurs, Docteur Sophie Saïd en comporte beaucoup moins qu’auparavant. De même, l’interprétation des signes a quasiment disparu.

De la malignité donc, cet album en contient une large part. Pour Despo, si celle-ci est largement à l’œuvre dans le rap, il n’hésite pas alors à raconter des anecdotes et donner des noms. Ainsi, Chulvanij, célèbre producteur de rap, voit son patronyme être donné à l’intro dans laquelle Despo part en croisade contre les maisons de disques et producteurs qu’il considère au mieux comme des voleurs. Mais c’est véritablement dans Hommes d’honneur que Despo règle ses comptes personnels tel le Roi Heenok dans Cauchemar. Morceau fleuve de 10 minutes, il cite à tour de rôle Kaaris, Niro et Fababy auxquels il reproche leur non-reconnaissance envers lui. Par ailleurs, le disque ne manque pas de légères piques et références envers d’autres acteurs du milieu :

« Je sors de l’HP / Orelsan sort la Fête est Finie. »

« Kéry a écrit J’ai Mal au Cœur / Moi j’ai mal à la foi car j’ai attendu d’être malade pour prier. »

Inconsciemment peut-être, en faisant de l’univers du rap et de ses acteurs un des leitmotivs de l’album, Despo Rutti réintègre sa place au sein de ce milieu alors qu’après Le Cœur dans les Mains, cette place ne lui était plus assurée tant il avait quitté toute ambition musicale et artistique ; Despo n’y était qu’un fantôme. Avec ce nouvel album, l’ombre reprend corps et il redevient un élément du rap français, même s’il garde un regard acéré sur ce business et s’écarte des modes de distribution classiques.

Aussi, que serait un album de Despo sans le partage de son intimité, laquelle comporte autant de violences, de tristesse, de désespoir et de dures vérités qu’un roman noir ? Si Despo nous y a habitué, ça n’en fait pas moins un vaccin. Quand les 8 minutes de Ani Mitzta’er (« je suis désolé » en hébreu) se termine, comment ne pas sentir son cœur se serrer ? Comment continuer à écouter le projet comme si de rien n’était ? Morceau dédié à sa fille lui expliquant ses absences, Despo va jusqu’à intégrer un enregistrement dans lequel elle lui demande de ne pas pleurer. Un brise-cœur sublimé par un texte arrachant : « J’aurais tellement aimé te faire faire ton rot dans mon dos / Où est ma fille, je ne la vois pas, on me l’a fait dans mon dos / La première fois que je t’ai vue c’était sur le Facebook de ta maman / Moi devant mon écran, j’encaisse la loose ». Ani Mitzta’er atteint définitivement un autre niveau que le déjà troublant Risperdal de Majster : « Je crois que quelque chose a bougé dans l’appart nigga / je crois que ma fille complote nigga ».

Si Despo paraît retrouver les sentiments de la paternité, serait-ce pour mieux détruire son père ? Dans le morceau Les Plus Belles Roses Poussent dans la Merde, le rappeur s’en prend, en effet, à son géniteur, le taxant de monstre, imageant un combat de boxe entre un môme de 7 ans et un père de 36 ans. Achevé par tant de cicatrices juvéniles, Despo termine ces 10 minutes de haine, de manquement à l’amour familial par le meurtre de celui-ci : « Quand j’ai un mot sur mon carnet, à la baraque, il me casse la gueule / Qui bat papa ? / Au bled, il autorise les profs à me fouetter au câble électrique / Qui bat papa ? / Je pète un plomb, le seul noir proche qui me vengera est un flingue / Clic clic PAH PAH ».

Enfin, la femme, objet d’animosité depuis Majster, acquière une nouvelle place dans Docteur Sophie Saïd. A l’inverse de Le Cœur dans les Mains, elle n’est plus seulement objet de défiance, créature envoyée par le Malin. Elle le reste dans le morceau Solénoglyphe, la présentant encore comme manipulatrice et séductrice telle un succube qui trompe les hommes et crée des dissensions entre eux. Cependant, à plusieurs reprises, Despo rééquilibre ces propos notamment sur This Swahili Woman Showed me What a Family Was dans lequel la femme, sa mère, redevient la lumière éclairant l’homme, intransigeante mais miséricordieuse, aimante surtout, même si cet amour est tu. La femme représente également celle qui sauve (sa psychiatre ainsi qu’une certaine personne dédicacée à la fin de Rockstars).

A travers ces multiples lectures, on comprend que Despo n’est plus tant à la recherche de signes, qu’à la recherche d’amour, désireux d’en offrir tant à ses filles que désirant être objet d’amour et de reconnaissance lui-même, bien que cet amour puisse être dangereux. Peut-être est-ce en cela que Docteur Sophie Saïd est un album rassurant, dans lequel Despo retrouve toute lucidité.

« Le rap c’est ma vie, même s’il est violent, il est touchant. »

 

Bien sûr, si l’on s’arrêtait à tout cela, ce serait seulement écouter Despo sous le prisme de son hypothétique folie. Docteur Sophie Saïd mérite amplement quelques lignes supplémentaires quant à la qualité musicale et artistique de l’album.

Avant tout, Despo reste fidèle à la réputation de sa plume. Toujours aussi tranchante, déstabilisante même, les phrases fortes s’enchaînent. Mais, loin d’être un simple album à punchlines, Dr Sophie Saïd jouit d’une cohérence et d’une consistance à toute épreuve, suivant une logique propre, créant des ponts et laissant les morceaux se répondre entre eux. L’écriture est véritablement impeccable et il faut du temps pour détecter de nouvelles rimes, de nouveaux sens ; quelques écoutes n’y suffisent pas. Au-delà de ce constat, ce qui rend ce nouvel album aussi audible, c’est l’effort d’interprétation de Despo Rutti. Si le flow reste particulièrement tranché, tel qu’on le connaissait, le rappeur s’adapte parfaitement, d’une part, aux différents types d’instru présents sur l’album et, d’autre part, à la puissance ou la faiblesse de ses propos. D’autant plus que l’artiste se laisse vraiment aller à chantonner, à crier, accélérer le rythme lorsque l’instru l’impose (Ani Mitzta’er). La palette de jeux de Despo est grande et ajoute à un album qui aurait pu être fatiguant le long de son heure et dix-huit minutes, suffisamment de diversité pour ne pas s’ennuyer.

Mis à part la qualité d’écriture et d’intonation de Despo, il faut néanmoins pointer les défauts de cet album qui ne plaira pas à tous les auditeurs. D’abord, alors que les albums tendent à être de plus en plus courts, que l’auditeur zappe très vite ou grapille de-ci de-là à son gré dans les projets, Despo fait à nouveau le choix de la longueur. Les morceaux de 6 à 9 minutes ne sont pas rares, il faut bien comprendre que chacun d’entre eux est un péplum à lui seul. Despo met définitivement au défi ses auditeurs, même si on est loin de Majster, double album débutant par une intro de 17 minutes. Par ailleurs, les productions de l’album forment un ensemble hétérogène, tant par la qualité de celles-ci que par leur adéquation ensemble. Si certains intrus sont excellents, d’autres laissent clairement à désirer. On a entendu Despo s’essayer à pas mal de styles, notamment l’afro trap sur Le Front Kick de Cantona. Le résultat est souvent mitigé lorsqu’il s’éloigne de son savoir-faire. Dans ce dernier album, Despo s’essaie ainsi à des sonorités électro d’une autre époque sur J’oublie la mesure par exemple ou sur R9. Sur un tel album, ces titres font tâches.

Enfin, et c’est bien là que Docteur Sophie Saïd risque d’en dégoûter certains, Despo a des prises de position qui ne font pas consensus et qui défient le politiquement correct. Ainsi, lorsqu’il assure par exemple que les « noirs sont soumis au blanc et à l’arabe » ou qu’il émet d’autres propos sur les femmes, il est probable qu’un certain nombre d’auditeurs ne le lui pardonnent pas, quand bien même ils connaitraient le passif de celui-ci.

« Si tu n’as jamais eu envie de tuer l’être aimé, c’est que tu l’as peut-être jamais aimé. »

 

Ainsi donc, Despo Rutti arrive à recréer la surprise après un Majster illuminé. Docteur Sophie Saïd est un album à la hauteur, non seulement des espérances, mais aussi du talent de Despo pour provoquer, chambouler, émouvoir. Si les stigmates de la maladie sont toujours évoqués et semblent planer au-dessus du rappeur comme une épée de Damoclès, il n’en reste pas moins que l’énergie déployée et les moments de grâce de l’album font plaisir à entendre et, surtout, rassure sur ce que Despo pourrait continuer à proposer au public. Ce même public qui s’est tant divisé après Majster et les quelques frasques de Despo sur les réseaux sociaux pourrait bien retrouver ici un rappeur plus équilibré, avec une hargne bien venue.

Finalement, Despo survit. Les démons accrochés à son âme, il chante encore, blessures ouvertes, lion fier et seul, délaissé par la meute dans une savane de haine et de suspicion, à la recherche d’une rédemption divine.



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