cover keudar moise the dude

Chronique: Moïse The Dude - KEUDAR

La pluie tapissant la nuit froide d’une fin de partie de sexe joue les notes d’une musique brisée en tombant sur le sol. Un beat discret accompagne la chute de ces perles d’eau suivant le rythme des derniers coups de boutoirs de la silhouette du Dude. Accroché au collier de gemmes d’une autre ombre inconnue et transpirante, plutôt que de se retirer, Moïse jouit dans sa chatte. Ambiance paradoxalement chaude et sombre, le dernier tir de Moïse the Dude au sobriquet justifié de KEUDAR est une boîte de Pandore d’où s’échappe des sentiments antagonistes, des pulsions hybrides (autant animales qu’humaines), ainsi que les relents de l’amour en putréfaction.

« Y a qu’quand elle a ma queue dans la bouche que j’aime son discours sur le Girl Power »

Au premier abord, KEUDAR semble travestir sa tristesse en se parant de rutilantes phases machistes et obscènes. Le rappeur, bien inspiré, prend les atours d’un chantre de l’immoralité sexuelle, gourou d’un machisme dominateur auprès d’une gente féminine qui n’inspire que lubricité crasse. Ce déguisement de sentiments plus profonds provoque un étalage de phases mémorables. Si les mots sont crus, les images parfois violentes, ce sont surtout les intentions de Moïse, ses pulsions à la frontière entre destruction et accaparement du corps de l’autre, qui donnent à ce projet une aura particulière : « Je te propose un coït qui n’a rien de pacifique […] Je suis un monstre, je brutalise, j’asphyxie », « Comme j’étais bien dans ta chatte, ta bouche et le reste / Quand je te baisais en pacha sans tabou c’est vrai ».

Concomitant aux errances sexuelles omniprésentes, le goût âcre du sang s’invite épisodiquement aux effluves de fluide corporelle. Au fil de l’écoute, la haine saignante de Moïse gonfle et le sexe fort est invectivé physiquement, notamment les autres rappeurs : « Je te souris, morceau de chair entre les chicots », « La prochaine fois que tu vas m’appeler ma caille / Se pourrait qu’un bouquet de phalanges viennent s’en mêler » ou encore « Quand tu te sens bien plus thug qu’il y a 15 ans / Quand tu te sens prêt à casser quelques dents ».

Par le fait, KEUDAR bénéficie d’une atmosphère délicieusement glauque. Les images sexuelles s’entrechoquent et Moïse apparaît en Jim Jones apathique guidant son troupeau de précieuses vers des salles de douces tortures type Fistinière. Pour autant, il serait trop simple de limiter l’intérêt de ce projet aux pulsions contradictoires du Dude, entre amour et haine, fessées et caresses. Car ce patchwork d’images dures et sensuelles n’est que la conséquence directe de ce qui gangrène le cœur du rappeur.

« Je n’ai pas le cœur à la plaisanterie / Femme de ma vie est partie »

A demi-mot, comme une énigme dispatchée sur l’ensemble de KEUDAR entre deux rimes gratuites, Moïse semble nous dire que sa femme renarde est partie avec un autre. Si dans l’introduction du EP le rappeur ne semble pas particulièrement touché, probablement le temps d’accuser le coup : « et elle s’inquiète et je me marre / pour une fois que c’est moi qui rentre tard », la sensation de liberté laisse très vite la place aux remords et aux pensées sombres dès le morceau éponyme de l’album.

C’est donc bien d’amour dont il s’agit ici. Loin de l’image idéalisé du flirt et de la vie à deux, Moïse est au contraire dans le creux de la vague lorsque la liberté gagnée devient solitude subie. C’est sur les revers de l’amour qu’est construit subtilement ce KEUDAR, sur le côté sombre des sentiments d'attahce et qui nous font ressentir ce qu’il y a de plus noir, jusqu’à souhaiter la mort de l’être perdu. Moïse transforme en effet à la fin son ressentiment en vengeance : « J’aurais préféré que tu crèves / Que tu te foutes en l’air en caisse… ». Entre temps, le Dude ressasse des parties de sexe, continue de les fantasmer, et tente de « ne pas se laisser abattre en se faisant sucer par une autre en repensant aux fois où elle suçait complètement rabat ». KEUDAR se présente ainsi comme une partouze vengeresse sur la face cachée de la lune de miel.

Plus donc que la gratuité des actes de Moïse, c’est la tristesse de la perte d’un amour qui semblait passionné, sans tabou, plein de la magie des cabrioles qui importe dans cet EP. Moïse the Dude n’est pas finalement le monstre qu’il s’échine à dessiner. Au contraire, il raconte les tréfonds d’un homme délaissé en assumant ses faiblesses et les démons que nous avons déjà tous ressenti. Dans le brouillard entre alcool et stupéfiants, la princesse devient la pute qui devient la muse, paradoxalement attirante et repoussante à la fois : « Rien qu’elle me racontait ses plans à trois / Ça me dégoute et ça m’excite / Moi aussi je veux la baiser à trois ».

« D’où vient ce sentiment d’avoir raté sa vie tout en ayant l’impression d’être au-dessus de la mêlée ? »

Une lueur d’espoir finie par scintiller avec le titre Pas mon heure concluant KEUDAR. Moïse, comme se réveillant d’un cauchemar ou d’un lendemain difficile, pose un regard critique sur l’errance destructrice qu’il a distillé sur son projet intime : « Instinct animal / J’ai fait des erreurs ». Mais le Dude reste le Dude et la lose s’accroche à ses grôles car, intelligemment, l’instrumentale de l’intro et celle du dernier morceau sont la même, ce qui pourrait montrer que les affres de l’amour sont cycliques et que l’on en sort finalement véritablement jamais. Qui sait, peut-être Moïse The Dude nous offrira un jour un KEUDAR 2 suite à une nouvelle rupture ?

Pour les habitués du Dude, nul doute que KEUDAR trouvera leurs approbations tant celui-ci sublime une discographie déjà bien remplie. Ce nouveau projet pourrait bien être son meilleur. Projet s’écoutant à la fois en entier pour capter l’évolution du personnage dans ses ténèbres jusqu’à l’en voir sortir (et jusqu’à la prochaine tempête), et à la fois en piochant dans les morceaux indépendamment les uns des autres tant chacun possède sa propre puissance. D’ailleurs, KEUDAR dispose de deux gros tubes en présence du morceau éponyme d'abord, KEUDAR, et BRESSOM; morceaux qu’ils seraient légitimes de revoir dans les tops de fin d’année.

Sans s’écarter de son style habituel, Moïse propose finalement un projet original. Pas de rupture donc avec les anciennes moutures, mais avec KEUDAR, le rappeur semble avoir passé un niveau. L’écriture toujours très propre flirtent entre la beauté des images et les sensations primitives : « le chat ronfle à contretemps comme s’il jouait un skank me rappelant la rythmique de nos coups de rein ». Quant à l’ambiance musicale, elle traduit parfaitement les démons de l’amour qui dansent frénétiquement dans la tête du protagoniste. Tous ces éléments participent de fait à peindre des toiles représentant parfaitement ce qu’est l’amour vécu viscéralement, capable de rendre à chacun sa primitivité, sa partie bestiale et qui épanche la fausse noblesse des sentiments en vraies scènes de sexe conjuratrices. Porno Psy Choc.

 

 



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