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Riski, Oh Mon Dieu : Prières éparses

[Tout ce qui est écrit dans cet article – un potage de spéculations hasardeuses, il faut bien le dire – est imputable à son auteur].

 

La légende veut qu'il soit vain d'écrire à propos de Riski. Perceval du journalisme rap, je tente l'aventure. Ce n'est sans doute pas raisonnable, mais le désir de le faire résiste et persiste. Et on ne cède pas sur son désir, comme dirait l'autre. Mais avec quel angle d'attaque ?

Par pur hasard, je tombais, durant l'écoute d'Oh Mon Dieu, sur un article/interview de Vice dont le sujet était Julien Rochedy, ex-membre du FNJ. Le jeune loup vient de monter son école de « virilité »,  baptisée « Major ». Regardant une de ses vidéos sur les 10 pensées qu'un homme doit apparemment connaître et s'approprier pour être un homme et affligé par le caractère absolument risible de la chose (pour le monsieur apparemment une pensée se résume à une citation du type « l'homme est un loup pour l'homme »), remarquant donc que le garçon était sérieusement travaillé par la question de l'homme, j'eus une étincelle : et si on écoutait ce que Riski nous dit à ce propos ? La « question de l'homme » étant passe-partout, évidemment qu'il en disait quelque chose, mais Riski peut-être plus que quiconque. Mais l'homme non pas comme idéal de perfection ; l'homme dans sa merde quotidienne, débrouillard autant qu'il le peut, écartelé entre hier, aujourd'hui, demain.

Cinq morceaux : autant de pistes pour retrouver le « qui » du EP, son auteur. Enquête d'autant plus pertinente que de fils de Riski en père de Metek on finit, de fait, par se perdre. Pour autant, et c'est là que la chose est encore plus intéressante, il ne s'agit pas de « personnage », ou « d'alter ego ». Il y a filiation au sein du même, et donc une identité commune. Encore faut-il la saisir.

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ESTHÉTIQUE DE LA CONFUSION

Le morceau éponyme introduit à l'univers foutraque, indiscernable, « ésotérique » (pour reprendre son mot) de Riski.

Avec « China club », on poursuit sur un story-telling de sous-sol tamisé de bar branché. Une tranche de taf narrée avec précision et finesse. Pris en tenaille entre la directrice, le collègue et les clients, sur une prod assourdissante (qui évoque la musique de fond de ce genre d'établissement), l'isolement du serveur se fait sonore autant que relationnel. Isolement du serveur qui fonde aussi le sentiment de solitude, sentiment qui prendra un sens bien plus fort dans le dernier morceau. Solitude accrue par la vaine attente du pourboire. Présent oppressant que l'on veut fuir. On déboule alors sur le troisième morceau, « Une petite chanson négative », rassurant et maîtrisé : c'est le passé qu'on met en boîte. D'induction en déduction ( « Si j'suis pote avec lui, ça veut pas dire j'suis ton pote » ; « Parce qu'on n'est plus des potes, t'as jamais été un frère » ), on navigue avec facilité dans la logique bien huilée de l'enfance et de la jeunesse. En revanche, en ce qui concerne l'actualité, on se meurt de fatigue et d'angoisse, sans perspective d'avenir. On chute.

La logique des relations passées, aisément discernable avec le recul de l'âge, laisse donc place aux sentiments, autrement plus tortueux et actuels. Le prosaïsme des deux morceaux sus-cités est retravaillé dans les deux derniers titres. « L'Amour » et « Orphelin » resaisissent le monde vécu par  Riski d'une manière différente, avec recul et affect ; ce n'est plus le serveur, ce n'est plus l'homme endeuillé par son passé, mais Riski le rappeur qui chante. Ce qui, en fait, ne change rien à la complexité du truc, voire la renforce.

Dans « L'Amour », titre mélancolique, on apprend que les mots sont d'un autre monde. L'Amour, l'Homme, deux fictions désastreuses, parce qu'elles nous hantent malgré tout. L'Amour est bien moins palpable qu'une facture EDF, et pourtant les deux choses tourmentent avec autant de force. Ni idéaliste, ni matérialiste, ou plutôt les deux à la fois, Riski porte un regard désorienté, en quête d'on ne sait trop quoi. Des petits rires s'entendent dans le fond du morceau, dans l'écho, soulignant le risible de la quête. Quête risible, absolument insensée, qui révèle son véritable visage dans le dernier morceau : une chute sans atterrissage.

« Orphelin », c'est le sentiment, l'affect avant tout. Je « sens » que je chute, c'est à dire que je ne me raccroche à rien. Sentiment paradoxal, puisque provenant de l'absence de sensation : la chute, c'est le vide autour de soi. Vide physique, mais aussi dissolution de tous les liens, jusqu'au cordon ombilical. « Orphelin », c'est à dire sans passé, et face à un avenir imprévisible. La chute (qu'elle soit due au péché originel ou qu'elle découle de la « merde d'hier »), c'est le destin de tout orphelin, sinon de tout homme : retrait du père, retrait de Dieu. [Rappelons que le père de Riski a été assassiné peu de temps avant sa naissance. Ce qui rajoute un énième niveau de lecture, davantage biographique].

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CINQ MORCEAUX, CINQ BRANCHES, POINT DE RÉDEMPTION

Du premier au dernier morceau, l'auditeur baigne dans la confusion : la voix qu'on écoute se fait tout à la fois père, serveur, adulte (et donc en deuil de son enfance), et pour finir, orphelin. Qu'une chronique cherche à y mettre de la cohérence, ça peut paraître prétentieux, et tant mieux parce que ça l'est. Et pourtant, c'est bien le sixième morceau, le morceau manquant mais contenu en puissance dans les autres, la branche manquante pour achever l'étoile qu'il nous faut trouver. Tâche impossible et arbitraire, absolument spéculative.

Confusion, mélange des genres, œuvre émiettée. Il n'y a pas de pureté dans la production musicale de Riski, « pureté » au sens d'artifice, de production aseptisée, épurée, dénuée  d'imperfections (et donc de singularité). Les morceaux de Riski ne correspondent à aucun canon esthétique, non pas à dessein, c'est à dire par pur effet de style, mais par nécessité. Le paradigme du tube est trop superficiel, si peu adapté à une musique qui sans cesse se cherche. Musicalement, physiquement aussi (« 9000 pompes, autant d'abdos, même tractions n'y ont rien fait de plus »), la chose est la même : on laisse les charges wagnériennes et les corps huilés aux Rochedy et consorts.

En ce sens, disons avec PureBakingSoda* que la musique de Riski n'est pas vraiment (auto)biographique, non pas parce qu'il ne raconte pas son passé, mais parce qu'il n'y a pas « un » sujet bien défini et contemplatif de sa propre histoire ; parce que le sujet, celui qui dit « je », est justement en question. Subjectivité éclatée, dont il revient peut-être à l'auditeur de recoller les morceaux. Aucune morale, aucun sous-texte, mis à part celui que chacun peut y voir, y mettre (moi le premier). Subjectivité éclatée qui se dit au jour le jour, comme en témoigne le nombre de morceaux ou de petits EP que Riski dissémine sur la toile depuis bientôt quatre ans, sans véritable arrêt ni reprise de carrière.

Les repères habituels s'évaporent et tourbillonnent ; tout se confond ; l'identité se perd ; le père, le fils ; le fils, le père ; dans l'attente messianique de l'unité. On en revient alors au premier morceau, à la première prière : « Oh Mon Dieu ». Appel à l'unité après la dispersion dans le monde, accumulation des jobs, prolifération des responsabilités.

Et c'est cela qui est appréciable aussi dans sa musique : la confusion, c'est ce fait que tout s'interpénètre, que l'anecdote, la question basse et matérielle interroge les convictions, les repères métaphysiques. Dans l'anecdote, dans le détail de la fiche de paie s'annonce le destin, le suc de la vie. Courir après la paie, les jobs, courir après les pourboires ici et là. Espérer s'en sortir. Dispersion, réparation, rédemption : Tikkun Olam, comme disent les kabbalistes de Safed.

« Oh mon Dieu », c'est donc un agrégat de cinq titres ouverts à tous les horizons, un agrégat musical   fragile dans son unité, parce qu'en transit. Et ça, ça a quand même plus de gueule qu'un « babtou solide »  pitoyablement arboré sur le tee-shirt.

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* Dans son papier sur Metek paru en 2015 sur son site [https://purebakingsoda.fr/?p=5641].

Visuel : Singemongol



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