alchimistes

Mes petits frères, les Alchimistes

J’écoute le dernier projet Antisocial des Alchimistes. A ce qu’il paraît c’est une mixtape. Pour moi c’est plutôt un album mais on va pas relancer le débat futile sur la différence entre une mixtape et un album. Le projet dure juste un peu moins de quarante minutes pendant lesquelles, à chaque écoute je me repose la même question : « entre Rizno et Ruskov, lequel des deux est le plus baisé de la tête ?». Peu importe la réponse, ce qui compte c’est la question parce que tous ceux qui ont écouté les Alchimistes savent que la question restera sans doute à jamais sans réponse.

Ruskov c’est celui qui crie au micro mais n’aimerait pas être enfermé dans cette case. Rizno c’est celui qui débite huit mesures sans reprendre sa respiration. Rizno devrait être le mec posé qui canalise son pote Ruskov. C’est ce qu’on se dit jusqu’à se rendre vite à l’évidence que Rizno est au moins aussi cramé du cerveau que Ruskov quand il se met à balancer au début du troisième morceau : « Hé sale fils de pute hé regarde dans notre sang si y a rien de méchant».  La suite va vous étonner. Je vais pas vous la raconter, à ce stade je suis déjà dépassé. Tout ça n’a aucun sens, un peu comme mon existence de daron qui se demande au milieu de la nuit comment il est passé à travers un divorce, reparti sur un deuxième mariage pour en être rendu à la crise de la quarantaine avec un goût un peu trop prononcé pour la bouteille et la baston et se retrouver avec  trois enfants à charge qui lui disent qu’après tout, ils pourraient avoir pire comme père.

Les Alchimistes c’est pas parce que le ying et le yang ou parce qu’il y en a un qu’est le côté clair et l’autre le côté obscur. Ils ont juste mis leur folie à tous les deux dans un chaudron commun, ils ont fait leur sauce et la servent à qui veut bien les écouter : elle est là l’alchimie, celle de deux vieilles âmes jumelles dans des corps encore jeunes qui se sont trouvées pour traîner les casseroles de leur enfance ensemble, aller aux putes, tomber dans la drogue, faire du sale, de la musique et boire de la vodka Beluga. Poutinos, la belle équipe. Il y en a qui vont me dire, rien à voir, il y en a un qui est blanc et l’autre noir, il y en a un qui vient de Russie et l’autre de RDC, mais c’est comme le ying et le yang, après une écoute d’Antisocial, plus personne n’en a rien à foutre, c’est la fusion dans ce chaudron de Bruxelles par une nuit froide et pluvieuse. Ça réchauffe, ça fait chaud au cœur parce qu’il a beaucoup trop d’humanité dans leurs paroles, des mots d’amour pour leur mère qui s’inquiète, de la tristesse pour Delphine, des appels à l’aide, des questions existentielles, les explications sincères de l’un sur son état mental chez le psychiatre, des bisous et une main tendue de l’autre parce qu’il a du mal à tenir sur ses jambes parce qu’il a trop de merde dans le sang (je vous laisse deviner qui c’est).

 

On est à Bruxelles et c’est à peu près le seul point de repère à l’écoute de ce projet. Il y a qu’à Bruxelles que deux types peuvent sortir une musique dans laquelle on retrouve les accents du Grand Jacques, n’est-ce pas ? Il y a qu’à Bruxelles que l’ambiance est si noire et que tout le monde sait qu’elle ne va pas changer, n’est-ce pas ?  Il y a qu’à Bruxelles, qu’un rappeur va finir ses phases par n’est-ce pas, n’est-ce pas ? Il est temps de rendre à la Belgique ce qui appartient à la Belgique, des monuments comme Brel et les frites trempées deux fois dans l’huile à des températures différentes. Il est temps de reconnaitre que ces belges ils sont dans une autre dimension quand il s’agit de la folie : ils l’entretiennent comme une raison de vivre et la confessent à voix haute. Ces belges qui trouvent leur réconfort dans une bouteille de vodka Beluga, refaits quand ils passent la douane française qui, quand ils parlent de drogue parlent de drogue dure peu importe qu’ils la bicrave ou qu’ils la consomme, qu’elle soit brune ou blonde, noire ou blanche, sous la forme d’un sachet ou de sexe tarifé, ils sont si proches et en même temps beaucoup trop loin.

J’écoute ces deux là le matin en buvant mon café après une nuit d’insomnie. Les prods passent crème tout au long du projet, la ligne de basse vibre en continu sur les quarante minutes. Est-ce que ce projet a des gros défauts ? Là encore, c’est pas la bonne question. Est-ce qu’on peut reprocher à la jeunesse d’avoir cette d’énergie brutale, la sincérité désarmante d’un Ruskov, la débaucherie d’un Rizno, non attends, la sincérité désarmante d’un Rizno et la débaucherie d’un Ruskov ? Je sais plus. J’ai l’impression de me retrouver plus de vingt ans en arrière quand mes idoles étaient les Clash, les Cure, la Mano Negra et les Béruriers Noirs. Ces deux jeunes sont d’authentiques punks , ce genre de petits frères qui viennent sonner à ma porte sans prévenir, avec assez de sommeil pour squatter une semaine sur le canapé, assez de soif pour finir mon stock de whisky et de cognac, une dalle à manger le plat de hachis parmentier en un seul repas expédié, et des poches assez vides pour me taper un billet de deux-cent avant de partir ‘en attendant de se refaire’.

J’ai envie de leur dire de ménager les nerfs de leur daronne, de changer de paires de chaussettes au moins une fois tous les deux jours bordel, c’est pas la fin du monde quand même.  J’ai envie de leur dire que si on survit la vingtaine, à la trentaine on devient son pire ennemi et, à la quarantaine on se demande comment on est encore en vie. J’imagine qu’ils vont me dire d’arrêter de raconter ma vie, qu’à mon âge ils seront morts de toute façon et Ruskov d’en rajouter : « tire-toi une balle t’auras plus mal yo ! ». Rock n’ Roll est l’attitude, survet-cheveux teints, bonne route et longue vie à ces deux têtes brûlées.

 



  • One thought on “Mes petits frères, les Alchimistes

    1. Bien sympa l'article, je te suis sur pas mal de points (projet jeune etc).
      L'album m'a bien plu et m'a rappelé une période où je me cramais avec A.N.T.I de Diapsiquir.
      Si ANTISOCIAL ça t'a parlé, essaie!

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